Le millésime 2013 à Bordeaux : n’y manque que…

Jean-Benoit Deslauriers, un Québécois qui travaille chez Benjamin Bridge, en Nouvelle-Écosse, avec sa dernière cuvée Nova 7. Une bombe !
Photo: Jean Aubry Jean-Benoit Deslauriers, un Québécois qui travaille chez Benjamin Bridge, en Nouvelle-Écosse, avec sa dernière cuvée Nova 7. Une bombe !

Sur son oenoblogue, l’oenologue bordelais Pascal Hénot tâte le pouls du millésime 2013 à Bordeaux et constate, de façon préliminaire toutefois, qu’il y a des manques.

 

Manque de soleil, manque de volume, manque de concentration, manque de maturité, manque de chance, mais aussi, parce qu’il doit bien y avoir un rayon de soleil dans l’embrasure discrète du pessimisme ambiant, un millésime qui, celui-là, ne manque pas… de charme. Ne manque plus que le prix, lancera l’usurier !

 

Après des 2009 et des 2010 qui ont battu des records avec, selon le Comité interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), 10 % de hausse en valeur pour plus de quatre milliards d’euros au boulier, ces 2013 annoncent, cette fois par la bouche de son président Bernard Farges, moins 26 % en volume, soit le plus faible constaté depuis près de 35 ans !

 

Un volume qui, dans certains cas, pourrait même avoir une incidence en hausse sur la qualité (en concentrant certaines cuvées selon les cas). De quoi réjouir les plus indéfectibles jovialistes.

 

« Millésime de vigneron »

 

Selon le site 1855.com, Lafite-Rothschild,qui s’affichait à 990 euros la bouteille pour le millésime 2010, s’inclinait à plus de la moitié pour le 2012 (380 euros), sans toutefois se prononcer sur sa sortie primeur 2013 que, si j’étais Chinois ou États-unien, je souhaiterais aussi tendre que 150 euros le flacon, mais voilà, ma carafe de cristal bien astiquée me dit que ces bonnes gens vont tout simplement bouder la parade parce qu’ils manquent, eux, parce qu’ils manquent quoi au juste ? De fidélité ! Avec, pour résultat, que la production bordelaise 2013 s’écoulera plus certainement en Europe qu’ailleurs.

 

L’année 2013 s’annonce donc comme un « millésime de vigneron », ainsi qu’aime à le dire justement le vigneron qui s’est retrouvé nez à nez cette année-là avec une Dame Nature pas conciliante du tout.

 

C’est ce même millésime mis à mal pour ses manques que la SAQ mettra en vente en juin prochain, sous la bannière des Bordeaux Primeurs 2013, qui seront d’ailleurs dégustés par la presse à l’invitation de l’Union des grands crus le 1er avril prochain, à Bordeaux même. Je n’y serai pas. Manque de temps.

 

Cependant, mes espions dissimulés derrière chaque ceps de sémillon, de sauvignon et de muscadelle m’informaient cette semaine que le potentiel qualitatif brille du côté des liquoreux, à Sauternes comme à Barsac. Mais comme vous les boudez aussi, alors, manque de pot !

 

Est-ce d’ailleurs une raison pour bouder en bloc ce millésime de « charme » ? L’occasion est belle, en tout cas, pour notre monopole de faire pression sur les prix, du moins au niveau des top crus, sans toutefois étrangler ces 97 % de vignerons qui composent la base d’une pyramide transformée en colosse aux pieds d’argile dans ce millésime, des vignerons qui, dans le pire des cas, devront fermer boutique.

 

Si les majorations successives de prix en tablette depuis l’arrivée en poste du dernier gouvernement n’ont fait qu’accentuer la hausse, rien n’indique que le prochain cabinet élu la stabilisera, ni même la stoppera.

 

Simplement dit, et je ne suis pas le seul à le constater, le prix des vins atteint chez nous un point de non-retour. Trop chers ! Si acheter, c’est voter, comme nous le dit si justement Laure Waridel, reste que vous pouvez encore et toujours compter sur votre chroniqueur pour vous accompagner dans l’isoloir !

 

De bordeaux en brunello

 

Si le vin de Bordeaux est, pour les rouges, à la base un assemblage savant de cabernets, merlot, malbec et de petit verdot issus d’une pluralité subtile de terroirs avoisinant près de 120 000 hectares sous le climat océanique aquitain, le Brunello di Montalcino est, quant à lui, un rouge de la Toscane du Sud couvrant 2100 hectares sous influence méditerranéenne, avec un seul et unique cépage planté celui-là sur des galestros, albareses et autres argiles.

 

Le sangiovese y rayonne comme un roi repu sur un trône perché à 250 mètres, en moyenne, au-dessus de la mer et desservi par quelque 250 vaillants producteurs.

 

Cépage unique, oui, mais qui se suffit à lui-même, mélange de puissance, de charme et de force assumée qu’un élevage obligatoire de cinq ans (pour le type Réserve), avant commercialisation, peaufine et ennoblit plus encore.

 

Boire un Brunello di Montalcino au sommet, c’est un peu vivre de l’intérieur ce Marcello Mastroianni peinant à contenir une animalité renforcée plus encore par cette Anita Ekberg pataugeant sous les yeux de Fellini dans la fontaine de Trevi, à Rome, lors du tournage de La dolce vita.

 

Plus modestes, pour ma part, ces souvenirs poignants de ces Brunello Il Poggione 1995, 1988 et 1955 dégustés à une époque où je n’avais d’yeux que pour les vins de Bordeaux. Une quarantaine de producteurs membres du Consorzio del Vino Brunello di Montalcino étaient de passage récemment au Québec. Sans Anita Ekberg pour les distraire, par contre ! Quelques notes.

 

Il Poggione 2008 (52,95 $ – I. P. à sdvf.ca) : déjà une ouverture sur des nuances tertiaires riches, subtiles et profondes avec un coeur fruité encore au bon endroit. Grand vin racé à faire longuement rougir une carafe intimidée, certes, mais qui assure. (10 +)★★★★ ©

 

Poggio al Vento 2006, Col D’Orcia (46,50 $ – 403642) : arrive à maturité mais pourra tenir, par son étoffe, sa structure, la générosité de son fruité, sa longue finale minérale. Style classique, très harmonieux. Une affaire à ce prix. (5 +)★★★★ ©

 

Le Chiuse 2007 (119,50 $ – 11896535) : tout est lié à merveille, avec fraîcheur, structure, tenue et ce fruité de cerise et d’épices captivant qui roule et roule longuement, relevé par une stimulante pointe d’astringence. Grand vin de gastronomie. (10 +)★★★★ ©


Tenute Silvio Nardi 2008 (45,25 $ – 11131971) : l’approche discrète suggère un vin compact, musclé, viril même, fort en gueule, à défaut peut-être de finesse. Un rouge corsé qui s’assagira sur l’osso buco et sa gremolata, bien sûr. (5 +)★★★1/2 ©

 

Corte Pavone 2007, Loaker (55,50 $ – 494930) : on réussit ici le pari de la densité tout en déliant les ficelles du charme, du détail, de la profondeur. Fruité mûr et abondant, bouche sapide, musclée avec élégance. Un style moderne dans ce qu’il a de précis, de circonscrit. (10 +)★★★★ ©

 

Poggio alle Mura 2007, Banfi (70 $ – 701920) : si la touche de surmaturité du fruité enlève un peu de brillance au vin, celui-ci compense par une extraction poussée, qui toutefois ne perturbe pas l’équilibre d’ensemble. C’est bien frais, serré, musculeux, long en bouche. (10 +)★★★1/2 ©

 

Pian delle Vigne 2007, Antinori (51 $ – 12008288) : 24 mois de foudre et 24 mois de bouteille pour un brunello qui affiche sève, corps et substance, mais surtout d’intrigantes nuances maltées, fumées et réglissées qui régalent. Belle bouteille. (5 +)★★★★

 

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2014. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.