La balle qui fait mal

Le 16 août 1920 — c’était un lundi —, les Indians de Cleveland rendaient visite aux Yankees de New York au bon vieux Polo Grounds. On dit d’un sommaire de baseball qu’il révèle toute la réalité à l’oeil avisé. Mais si on apprend de la consultation de celui de ce jour-là que les Indians l’ont emporté 4-3 et que l’arrêt-court Ray Chapman a fait 0 en 1 au bâton avant de céder sa place, il n’est fait aucune mention d’un incident tragique survenu pendant le match.

 

En début de cinquième manche, Chapman était à la plaque face à Carl Mays, un lanceur de sous-marine et de balle mouillée notoire qui ne montrait aucune hésitation à viser l’intérieur pour repousser les frappeurs. C’est ce qu’il fit à un moment donné alors qu’il jugeait Chapman un peu trop envahissant. Celui-ci reçut l’offrande en plein sur la tempe. On le conduisit à l’hôpital, où il mourut le lendemain sans avoir repris connaissance.

 

L’accident fatal amena les ligues majeures à modifier leurs règles. Dès la saison 1921, la balle mouillée, un lancer efficace mais souvent hors de contrôle, fut interdite. Et on résolut de changer la balle plusieurs fois au cours d’une joute. Jusque-là, on conservait la même tout au long de la rencontre. Elle s’enduisait de terre, d’herbe et de salive à la douce époque où la chique de tabac était en vogue, et donc difficile à voir. Que Chapman n’ait fait aucun mouvement pour éviter le tir de Mays — alors qu’en outre la lumière déclinait en fin d’après-midi — donnait à penser qu’il avait été incapable de suivre la trajectoire de la balle sale.

 

Il faudrait cependant bien du temps avant que le port d’un casque protecteur n’entre dans les moeurs. Fin des années 1930, on vit apparaître des casques de cuir, mais ce n’est que vers la fin de la décennie 1950 que les ligues majeures rendirent obligatoire le casque dur. Hé, on jouait au hockey nu-tête et au football avec une protection minimale ; le baseball ne devait pas se montrer plus moumoune que les autres.

 

Ray Chapman est le seul joueur de l’histoire des majeures à perdre la vie des suites d’un incident sur le terrain. Mais il n’y a pas si longtemps, l’impensable a frappé les ligues mineures. Début juillet 2007, Mike Coolbaugh avait été embauché comme instructeur au premier but pour les Drillers de Tulsa, filiale AA des Rockies du Colorado. Moins de trois semaines plus tard, il était atteint au cou par une balle frappée en flèche par le receveur des Drillers Tino Sanchez. Il est décédé presque immédiatement.

 

Cet autre drame a amené le baseball majeur, à compter de la saison suivante, à imposer à ses instructeurs sur les sentiers de porter un casque protecteur. Il faut dire qu’un casque n’aurait été d’aucune utilité pour Coolbaugh dans sa mésaventure.

 

Tout comme la nouvelle casquette protectrice pour les lanceurs autorisée à partir de cette saison dans les ligues majeures ne rend pas invulnérable. De toute manière, plusieurs artilleurs n’en veulent pas, la trouvant trop massive, trop lourde, trop chaude, etc.

 

Elle ne rend pas invulnérable, et elle n’aurait pas non plus servi à grand-chose dans la destinée d’un autre Chapman, Aroldis celui-là, le releveur étoile des Reds de Cincinnati. La semaine dernière dans la ligue des Cactus, Chapman a reçu une puissance flèche issue du bâton de Salvador Perez, des Royals de Kansas City, directement dans le visage. Les images sont assez terrifiantes merci.

 

Fracture près de l’oeil, plaque de métal, commotion cérébrale, Chapman s’en est quand même relativement bien tiré compte tenu de la violence et de l’endroit de l’impact. Le médecin qui l’a opéré a d’ailleurs qualifié son patient de « très chanceux ». Il aurait facilement pu perdre un oeil, voire la vie.

 

Cet épisode a évidemment relancé, au moins pour un temps, la question de la protection des lanceurs. Ceux-ci sont les joueurs en défense postés le plus près du marbre, et ils sont en déséquilibre en terminant leur motion lorsqu’une balle est frappée. Doit-on donc songer à un quelconque masque, ce qui se révèle aujourd’hui aussi improbable que si la chose avait été évoquée pour les gardiens de but au hockey avant la révolution Jacques Plante, ou simplement assumer des risques inévitables lorsqu’on projette un objet à plus de 160 km/h ?

2 commentaires
  • François-Xavier Clément - Inscrit 26 mars 2014 21 h 24

    La casquette protectrice.

    Une balle qui te revient en pleine poire à 100 milles à l’heure, ça doit être un petit peu stressant, n’est-ce pas?

    Tout le monde convient que les réflexes de la plupart des lanceurs ne sont pas assez aiguisés pour éviter tous les coups en flèche à la tête. Bien souvent, ils sont en fin de motion, le corps en torsion et la balle leur reviennent de plein fouet directement vers eux. La plupart du temps, ils ont à peine la chance de se virer la tête.

    Évidemment, améliorer les équipements sportifs ne peut être considéré comme étant un vœu pieux. Mais, malgré tous les risques de blessures encourus, ce n’est pas demain la veille que les lanceurs porteront un protecteur facial, que ce soit un grillage ou une visière.

    La MLB a approuvé en janvier dernier le port de casquettes protectrices pour les lanceurs, j’ai bien dit casquette et non pas casques. Des plaques de sécurité sont cousues à l’intérieur de ces casquettes protectrices qui servent à préserver le front, les tempes et les côtés de la tête.

    Le but étant bien sûr d’éviter les incidents qui résulteraient de blessures à la tête, telle qu’une fracture du crâne, une contusion au cerveau ou pire encore, les deux!

    Néanmoins, aucun lanceur ne sera toutefois obligé de porter cette nouvelle pièce d’équipement. Le poids et l’inconfort étant deux facteurs majeurs de dissuasion. Ce n’est donc qu’à la discrétion des lanceurs que ces casquettes faites sur mesure sont introduites cette année.

    Du même coup, plusieurs lanceurs prétendent que si vous n’êtes pas concentré à 100% sur l’exécution de vos lancers, vous n’avez presque aucune chance de succès. Ainsi donc si la casquette vous rend inconfortable, elle ne devient qu’une grande distraction, alors vous éviterez simplement de la porter.

    (Continu)

  • François-Xavier Clément - Inscrit 26 mars 2014 21 h 24

    La casquette protectrice - suite

    On rapporte que les nouvelles casquettes protectrices sont en mesure de soutenir l’impact d’une balle sillonnant à 83 milles à l’heure.

    Pour les lanceurs, le risque est grand, puisque la vitesse des balles renvoyées par les frappeurs en direction des lanceurs s’accroit en lien direct avec la vitesse des balles lancée. Imaginez seulement la vitesse des balles renvoyées par le flamboyant Chapman qui a déjà été répertorié à 105 MPH !

    La conception des pièces protectrice diffuse l’impact sur l’ensemble de la casquette, plutôt que de seulement en absorber le choc. Cependant, les casquettes protégeant les projectiles de 83 MPH ne sont pas suffisantes. Les balles frappées en flèche dans les ligues majeures sont chronométrées à des taux parfois beaucoup plus rapides.

    Pour satisfaire les lanceurs, ça prend une pièce d’équipement à la fois assez résistant et assez léger. Et, tant que ça restera sur une base facultative, les lanceurs, pour la plupart, remettront toujours en question le port d’un casque protecteur spécialement conçu pour les protéger.

    Alors, vous comprendrez que pour ce qui est d’un grillage ou d’une visière, ce n’est pas demain la veille !