Le vote de mes amis

Homme comblé que je suis, j’ai beaucoup d’amis. Enfin, pour être juste, une poignée d’amis intimes, et puis des copains, des relations, d’affaires ou sociales, des collègues, des connaissances, des anciens amis et des nouveaux, jeunes ou moins jeunes, et bien entendu, une multitude d’amis Facebook, que je ne connais pas tous personnellement.

 

Et comme ils sont nombreux, mes amis, ils oeuvrent dans les domaines les plus divers. Ils proviennent du milieu des médias, de la pub, de l’université, de la politique, des sciences, de l’agriculture, de la finance et de l’économie, du commerce, des grandes et petites entreprises et, bien entendu, du monde des arts et de la culture.

 

Et puis, j’en ai dans tout le Québec, en région, en ville, en banlieue. Ils sont de toutes conditions sociales, riches, moins riches et pas riches du tout et, même si on en parle plus rarement entre nous, ils sont de toutes croyances et de toutes confessions. Pour être plus précis, j’ai des amis juifs, musulmans, chrétiens — protestants et catholiques —, et des amis agnostiques, athées, laïcs, etc.

 

Enfin, et vous l’imaginez bien, ils sont de toutes origines, de toutes races, de toutes cultures. De souche formelle ou immigrants de génération plus récente. Tous Québécois, ou du moins se réclamant tous de cette appartenance. Et pour les bonnes raisons. Ils aiment vivre ici avec leur famille, leurs proches, leurs amis. De gauche, de droite, du centre, fédéralistes ou souverainistes, tous et toutes respectent de bonne foi les fondements de la démocratie. Donc, en principe, ils iront voter le 7 avril. Ou pas !

 

« Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit. » – Coluche

 

Désillusion

 

Je vous entends d’ici. Comment ça, ne pas voter ? « Vous vous rendez compte, nos ancêtres se sont battus chèrement pour la démocratie et le droit de vote ! » « Et quel exemple pour les jeunes ! » Je sais, je sais. J’ai essayé ce discours moi aussi : il ne prend plus. Parce que beaucoup d’entre eux — et en particulier les plus jeunes — sont désillusionnés, plus abattus que cyniques, devant le grand vide qu’on leur propose. Pire, cette fois, ils ne savent même plus pour quoi et quel changement ils voteraient ! Cette élection, comme beaucoup d’autres, désormais ne motive guère plus, et nombre de mes amis avec qui je m’entretiens m’avouent leur perplexité devant cette absolue nécessité, dans la circonstance. J’anticipe un record d’abstentions.

 

Le niveau et le ton des partisaneries, exacerbés par les médias sociaux, sont intolérables. Même des ministres ou des candidats en vue se livrent au jeu infamant du dénigrement systématique des politiques de l’autre. « C’est le ton de l’époque. » Il faut s’y faire, paraît-il ! J’ai du mal à m’y faire.

 

Mais, c’est surtout le manque d’imagination dans la proposition et le contenu des programmes qui déroute le plus. Faire de la politique autrement ne motive plus personne ou presque dans la classe politique. Certes, Québec solidaire fait de gros efforts, mais peine cependant à convaincre en dehors d’un bassin naturel de partisans qui, pour le moment, se limite à deux ou trois circonscriptions montréalaises. Un parti taxé très rapidement d’idéaliste donc d’irréaliste.

 

Des dialogues de sourds

 

Et pourtant, les vraies crises sont à nos portes. Mais les politiciens traditionnels détournent leur regard de ces réelles menaces. Le débat des chefs n’y aura rien changé. Chacun est resté campé sur ses positions, dans un format de débat usé, au cours duquel il est impossible de débattre réellement. Combat plus que débat. On attendait la faille. Elle n’est pas arrivée. Personne ou presque n’a écouté personne.

 

Nous ne sommes plus à l’époque de Kennedy et Nixon, loin de là. Le débat n’est plus la place des idées. Ce n’est plus la place de l’honnête conviction, mais de la rhétorique à deux cents. Rien n’est ouvert, rien ne nous élève. Au jeu du débat, personne ne gagne et tout le monde perd.

 

Absentes des discussions, la créativité, l’innovation, la nouvelle économie, les solutions originales pour enrayer le chômage chez les jeunes, les attentes à l’urgence, l’analphabétisme galopant, le décrochage, etc. Absents du débat, le regard neuf pour les générations à venir ; les thèmes, sujets et propositions précises.

 

De ce débat, je retire l’impression nette d’avoir assisté à une joute pour l’élection d’un chef de l’opposition. Pas d’un premier ministre. Encore moins d’un chef de gouvernement.

 

Et vous voudriez que cela inspire mes amis.


Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, expert en stratégie de l’image.

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