La revanche des navets

Des scènes des films Hot Dog, sorti en 2013 mettant en vedette les comédiens Paul Doucet, Rémy Girard et Éric Salvail.
Photo: Universal Pictures Des scènes des films Hot Dog, sorti en 2013 mettant en vedette les comédiens Paul Doucet, Rémy Girard et Éric Salvail.

On ne sait jamais quel héritage on laisse derrière nous, mentionnait Bradley Cooper dans une vieille édition du New Yorker. L’acteur, que le magazine People venait alors de couronner l’homme le plus séduisant de la planète, s’apprêtait à monter sur les planches de Broadway pour incarner le rôle du Britannique Joseph Merrick, « homme éléphant » et phénomène de foire monstrueusement défiguré, décédé en 1889. « Nous sommes en 2012 et toute une équipe se mobilise pour raconter son histoire. Le gars qui était le plus sexy en 1889 ? Plus personne ne se souvient de lui. »

 

La reconnaissance ne vient pas toujours sous les traits espérés, et la mocheté a elle aussi une beauté poétique. Pensez à Showgirls (1995), par exemple, un fiasco rempli de bonnes intentions sous les épaisses couches d’ombre à paupières, qui a récolté 13 nominations aux prix Razzies dans 11 catégories.

 

Éviscéré sur la place publique, ce porno-soft-kitsch du réalisateur néerlandais Paul Verhoeven (il a récolté́ en main propre son Razzie), est devenu une curiosité inattendue ; MGM offrait même des bobines gratuites aux cinémas de répertoire pour des visionnements animés par des drag queen, façon Rocky Horror Picture Show. De navet vicieux, il est devenu film culte — et l’un des titres les plus profitables du catalogue du studio, selon It doesn’t suck : Showgirls (ECW Press), sa réhabilitation critique signée Adam Nayman.

 

« Le moment tournant pour ce film a été lorsque Jacques Rivette, cinéaste français et collègue de Godard et Truffaut, a déclaré que Showgirls était l’un des grands films américains des dernières années, mentionneNayman en entrevue, aussi collaborateur du Globe and Mail et de The Walrus. Rivette y voyait un film moins sur le star-système dans les cabarets de danseuses sur le Strip que sur la survie dans un monde peuplé de trous-du-cul. »

 

« Il faut du trop »

 

Mais comment un film sur lequel tout le monde se dépêche de frapper pendant qu’il est par terre peut-il devenir culte ? « Il faut quelque chose d’outrancier à un moment donné. Il faut du trop », dit Michel Coulombe, chroniqueur cinéma à Radio-Canada, qui a un petit faible pour Le père Noël est une ordure et Rocky Horror. Il cite la fameuse scène de de Robert Lepage, un film qui n’a pas connu une vie heureuse jusqu’à ce que la scène mémorable d’Anne-Marie-Cadieux (« Vive le Québec libre, tabarnak ! ») soit cultivée par un certain public. « L’excès n’était pas toujours dans l’intention du réalisateur. Dans un film tout simplement raté, on ne retrouve pas cette outrance. »

 

Si mauvais que c’en est bon

 

Des « so bad it’s good movies », le cinéma américain en est un puits sans fond. Pourtant riche en navets, le répertoire québécois a moins tendance à les cultifier. « On aurait tout pour plaire, remarque Odile Tremblay, notre critique maison férue des vues de zombies, en pointant le dernier ElvisGratton et Cruising Bar. Juste dans les lauréats des prix Aurore cette année, on a de beaux candidats au psychotronique. Hot-Dog et Lac Mystère ont des scènes formidables. Prends la trame de Morrocan Gigolos. C’est l’histoire de trois gars cassés qui se tapent des bonnes femmes… »

 

Pour Tommy Gaudet, président de Douteux, un OSBL d’archivage, de protection et de diffusion de ces variétés cinématographiques au goût discutable, tout n’est qu’une question de temps pour que s’émancipent Les dangereux et Angélo, Frédo et Roméo. Ils ont tout le potentiel requis pour obtenir cette cote d’amour parallèle. « Angélo, c’est de la bombe, du gros -7. » Sur l’échelle Douteux, la cote -7 est un film suboptimal, la médaille de bronze du cinéma. « Non seulement on n’appuie pas sur FFW, mais on recule pour mieux savourer les extraits. »

 

Peut-on mettre le programmateur de Cinépop sur le dossier ?

 

Ce mécanisme d’appropriation de l’imperfection existe depuis longtemps, explique Antonio Dominguez Leiva, professeur de littérature qui enseigne le cinéma culte à l’UQAM. Ç’a commencé dans les années 1920 avec les surréalistes. « Alors qu’on veut faire des films qui ressemblent au théâtre, à la haute littérature, pour légitimer le cinéma, les surréalistes s’opposent. Ils ne veulent surtout pas que le cinéma essaie de ressembler aux formes mortes de la culture bourgeoise. Ils sont fascinés par l’aspect fête foraine et le spectacle à peu de budget pour les masses. Ils font l’apologie des “ mauvais films ”. »

 

Des budgets monumentaux

 

La célébration du mauvais goût prend toutes les formes et s’intéresse autant aux incarnations imparfaitement calculées, cheap et bas de gamme qui sortent direct en DVD, qu’aux flops involontaires. Les plus élitistes se divertissent des bas-fonds poussiéreux des vidéoclubs et des remake obscurs. Mes préférés demeurent les échecs des gros studios. Quand le réalisateur donne le meilleur de lui-même en espérant créer son propre Vertigo et qu’il s’échoue en donnant de mauvaises idées colossales à la Cléopâtre (1963) ou Waterworld (aaah ! Dennis Hopper et son Jack Daniel’s…).

 

« D’ailleurs, Waterworld, tout comme Showgirls, était une cible facile, pointe Adam Nayman. Ils avaient tous les deux un budget monumental (180 millions de dollars pour le premier et 35 millions pour le second), et plus ils sont gros, plus ils tombent de haut ; aussi, les gens sont au premier rang pour les rouer de coup. », dit celui qui avait à peine 13 ans lorsque les deux sont sortis en salle en 1995.

 

« Je pense que le public plus âgé n’a pas compris le deuxième degré de Showgirls et de Starship Trooper (aussi du subversif Paul Verhoeven). Quand tu comprends le deuxième niveau de ces films, ils sont très satisfaisants ! »

 

Le film « si mauvais que c’en est bon » a l’avantage de plaire à un public plus jeune, note Michel Coulombe, qui était, tout comme Odile Tremblay, sur le jury des prix Aurore d’Infoman. « Ça demande un regard moqueur et inattendu sur ce qui se passe dans la société. C’est l’esprit MC Gilles. » Le refus du produit standard.

 

Pour aimer ces missionnaires du mauvais goût, ça prend un réel enthousiasme, une complicité avec l’oeuvre et avec sa gang d’amis. Et il y a autant de place dans notre répertoire personnel pour les films au ras du classement de TV Hebdo qu’aux chefs-d’oeuvre cotés 1.

 

« Chacun a son chemin vers le cinéma, souffle l’apaisante voix radio-canadienne de M. Coulombe. Faut pas penser que parce que quelqu’un a du gros fun le vendredi soir, il n’est pas intelligent le samedi. Condamner les mauvais films, c’est ne pas comprendre grand-chose à la vie ! »

 

Les titres fétiches des critiques du Devoir

 

Odile Tremblay : Après-Ski (1971): «Pour Francine Grimaldi, René Angelil et cie. Un film effroyable. Et extraordinaire». 
Reefer Madness
(1936) un film de propagande commandité par l’église sur la consommation de cannabis. «Totalement ridicule et mal conçu, mais il m’a ravie. C’est le boutte d’la marde»

La petite Aurore l'enfant martyre (1952): «J’ai un plaisir coupable à aimer la petite Aurore. Parce que c’est psychotonique et parce que ça parle du Québec d’autrefois. Et la scène de la main sur le poêle…»

 

François Lévesque : Children of the Corn (1984), «un très mauvais film sur un village agricole où les enfants ont tué tous les adultes. Une idée macabre, une atmosphère... D'après une (bonne) nouvelle de Stephen King.»

Starship Troopers (1997), «la conclusion de la trilogie de science-fiction américaine du Néerlandais Paul Verhoeven (Robocop, Total Recall) dans laquelle, sous couvert d'outrance, il mène une charge à fond de train contre l'Amérique militariste et corporatiste.»

Messiah of Evil (1973):  «une femme qui rend visite à son père artiste découvre une ville peuplée par des zombies. Une série B incohérente, mais dotée d'une mise en scène fascinante».

Ding et Dong le film (1990), «une comédie indéfendable sur le plan cinématographique, mais que mon frère et moi connaissons par cœur néanmoins. Sophie Faucher et Yves Jacques sont tordants.»

 

André Lavoie : Le Soleil se lève en retard (1977), «Une réalisation bancale, mais une œuvre drôle et sensible d’un grand homme de théâtre pas fait pour le cinéma. »

White Chicks (2004), «La prémisse est si stupide, et si hilarante, que ça serait une insulte de vous la dévoiler. »

Xanadu (1980), «Le chant du cygne de la comédie musicale américaine et le meilleur film à voir pour couper court à la nostalgie des années 1980. »

Sweet Movie (1974), «Carole Laure déguisée en Esquimaude et ensuite trempée dans le chocolat : que dire de plus ?»

 

Et pour Émilie Folie-Boivin : Deep Blue Sea (1999): Pour les requins qui reculent. LL Cool J. La mort brutale de Samuel L. Jackson (l’un des plus épiques décès du cinéma moderne), Et parce que tout le monde meurt. Ou presque.

Godzilla (États-Unis, 1998) : Parce que l’armée fait plus de dommage que le chernobylesque reptile. «Negative impact? That's the goddamned Chrysler Building!». Pour les scènes dans Madison Square Garden avec les bébés Godzilla, le popcorn et les ballons. Et tout le reste, finalement. 

Speed 2 : Cruise Control (1997) Pour le regard fou de Willem Dafoe, l’excellente trame sonore  (Shaggy!) et le concept global de pourchasser l’ennemi en Sea-Doo. 

2012 (2009) Parce que la survie de l’humanité repose sur les épaules du gars de Serendipity. 

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