Dans la tête

On ne saurait surestimer l’importance du mental en toute chose athlétique, car cela équivaudrait à ignorer un élément fondamental de la vie générale et on s’exposerait dès lors à effectuer des pronostics erronés et à perdre des sommes colossales du côté de Vegas. On l’a entendu cent mille fois pendant les récents Jeux de Sotchi, si ça ne fonctionne pas au quart de tour dans la caboche, vous aurez beau posséder des mains incroyables, des chevilles du tonnerre, des épaules à décoller la tapisserie et une laine d’une flexibilité à faire peur, vous péricliterez sans espoir de rémission.

 

Pour cette raison, l’on fait appel à la psychologie. Remarquez, ça n’a pas toujours été le cas. Dans le bon vieux temps, il y avait un seul entraîneur, il portait un chapeau, il faisait les cent pas derrière le banc et il appliquait une politique de marche ou crève. Il s’intéressait assez peu à ce qui vous trottait dans la cervelle sauf pour conclure assez sommairement que vous étiez un flemmard tout juste bon à aller faire un tour prolongé dans les mineures. Le mental ne demandait pas à être corrigé parce qu’il n’existait que lorsqu’il fonçait sans modération dans les coins, vissait l’adversaire dans la bande et protégeait la cage avec pas de masque.

 

Aujourd’hui, on sait que le non-physique se révèle extraordinairement complexe et qu’on peut même jouer dans la tête d’un autre au point de lui faire perdre ses marques, de telle sorte que le recours à des psys est répandu. Parfois, cela n’a cependant pas l’effet escompté. Prenons par exemple les Cubs de Chicago : ils n’ont pas gagné la Série mondiale depuis 1908, n’y ont pas participé depuis 1945 et si la lourde tendance se maintient, ne devraient pas s’y rendre au XXIe siècle, ni sans doute au XXIIe.

 

Dans leur cas, le psy semble donc moins travailler à l’amélioration du rendement des joueurs en leur inculquant un cogito d’enfer qu’à prévenir la dépression nerveuse induite par des insuccès à répétition. Mais quels que soient les résultats, c’est quelquefois la manière qui pose problème.

 

Ainsi les Cubs ont-ils montré la proverbiale porte à leur psychologue Marc Strickland. On raconte à travers les vignes du Wrigley Field que le directeur général, Theo Epstein, n’en pouvait juste plus de voir Strickland à l’oeuvre. C’est que le monsieur possédait un casier dans le vestiaire de l’équipe tant à domicile qu’à l’étranger, il s’habillait en baseball, il participait aux entraînements des joueurs et se trouvait même dans le tunnel menant de l’abri au vestiaire après certains matchs et faisait des high five aux gars lorsqu’ils gagnaient. Tous comportements qui, bien sûr, s’avèrent relativement incompatibles avec la distance et le protocole nécessaires à l’acquittement de ses tâches.

 

On a d’ailleurs demandé au voltigeur Nate Schierholtz quel était le but exact visé par la présence de Strickland, et il a répondu qu’il n’était pas certain de le savoir. Quant à mon propre psy, informé de cette situation étrange, il m’a confié que son fantasme inavoué consistait à pratiquer son métier en baseball, et je pourrais devoir l’abandonner pour cause d’excessive proximité de nos jardins secrets.

 

La magnifique profession de reporter consiste pour l’essentiel à poser la même question de 36 façons différentes afin d’obtenir une réponse satisfaisante, mais l’exercice est fréquemment voué à l’échec.

 

Cela dit, même si les réponses ne s’avèrent pas satisfaisantes du fait qu’elles sont adressées à quelqu’un qui n’a rien de particulier à dire, on les publie quand même parce qu’il faut bien nourrir cette bête qu’est l’information.

 

Mais plutôt que de parler pour ne rien dire, l’entraîneur-chef des Rockets de Houston, Kevin McHale, a choisi d’aller droit au but. Ainsi les notes de presse remises avant le match des siens contre le Heat de Miami dimanche étaient-elles un chef-d’oeuvre de concision. Question : Tous vos joueurs seront-ils disponibles ? Réponse : Ouais.

 

Et c’est tout.

2 commentaires
  • Marc Perron - Inscrit 18 mars 2014 21 h 09

    Évidemment

    Quand quelqu’un qui n’a rien de particulier à dire... (ce qui vaut aussi, il va sans dire, pour les auteurs de commentaires d'articles bien ficelés du journal Le Devoir).

  • François-Xavier Clément - Inscrit 19 mars 2014 21 h 26

    Ricky Romero et le syndrome Steve Blass

    Parlant de problème non-physique, de l’importance du mental, ça fait drôlement écho au récent renvoi de Ricky Romero dans les mineurs.

    Romero n’a pas su composer avec la pression d’être l’as de la rotation des Jays. Depuis deux ans, il semble avoir perdu le contrôle de sa capacité à lancer une balle de baseball. Pour des raisons qui ne se sont pas pleinement révélées ou, au mieux, plutôt obscur.

    Ça fait pourtant partie du sport. Le talent seul ne peut être garant du succès s’il n’est pas accompagné de l’impondérable effet psychique. Cela se passe entre les deux oreilles quoi!

    Évidemment, il n'est pas le premier à vivre ce syndrome, Rick Ankiel, Steve Sax et Chuck Knoblauch ont notamment tous souffert de cette contagion.

    Maladie mieux connue sous l’homonyme de l’ancien lanceur vedette des Pirates de Pittsburgh, le syndrome Steve Blass !

    Sera-t-il capable de remettre sa carrière sur les rails ?

    Outre sa dernière et très mauvaise sortie au camp, Romero a démontré des signes de réhabilitation très encourageants ce printemps. Je ne dis pas qu’il redeviendra l’as des Jays, mais à 29 ans il est plausible qu’il redevienne au moins un lanceur des majeurs.

    On l’éloigne judicieusement de la pression du match d’ouverture et du début de saison et si tout va bien pour lui dans les mineurs, je suis plutôt d'avis qu’il sera de retour dans les majeurs plus tôt que tard !

    Et, vous, que croyez-vous ?

    Est-ce que l’année 2013 de Ricky Romero n’est qu’un lointain cauchemar ou l’indication d’une carrière qui a pris définitivement un mauvais tournant ?