Du blanc dans le vote

La semaine dernière, le souvenir d’un roman s’est fait persistant. Son titre ? La lucidité, daté de 2004 et signé José Saramago, qui a aussi écrit le sublime L’aveuglement. Son contenu ? Il y est question d’une capitale gouvernée par des conservateurs qui, un jour, sont confrontés à une « épidémie » de vote blanc dépassant les suffrages exprimés et mettant en péril par le fait même la stabilité d’institutions démocratiques. En gros.

 

Ce fragment de mémoire littéraire, c’est le professeur de philosophie Julien Villeneuve — alias Anarchopanda — qui l’a fait remonter à la surface, malgré lui, en annonçant son appui au Parti Nul. Dans le cadre de l’actuelle campagne électorale, l’icône poilue des troubles sociaux de 2012 se présente en effet dans Hochelaga-Maisonneuve pour cet étrange rassemblement politique qui, en s’adressant à la frange insatisfaite de l’électorat, cherche aussi à animer ici le débat qui fait de plus en plus rage ailleurs, dans plusieurs démocraties du monde, sur la pertinence de comptabiliser le vote blanc.

 

Pause didactique : ce vote est actuellement, au Canada et au Québec, perdu dans l’ensemble des bulletins de vote rejetés. Il y en a eu 53 749 lors du scrutin de 2012, soit 1,22 % des suffrages. Or, disent ses promoteurs, le vote blanc n’a rien à voir avec une abstention ou avec le rejet de l’exercice démocratique par le dépôt dans l’urne d’un bulletin volontairement mal rempli ou transformé en support pour symbole anarchiste, dessin coquin ou commentaires déplacés sur la classe politique.

 

Le vote blanc indique plutôt que, des idées dans l’air ou que des candidats dans la course — ça peut aussi être un ou une chef —, aucun ne répond aux valeurs morales, éthiques ou idéologiques de l’électeur. Et cette opinion, tout comme celle exprimant l’appui à des bleus, des rouges, des rouge-bleu-orange-vert ou des couleurs papier recyclé, mériterait, elle aussi, d’être placée dans la balance démocratique.

 

Pause géographique : le 21 février dernier, la France a officiellement commencé à distinguer le vote blanc — que plusieurs nomment aussi là-bas « abstentionnisme civique » — dans ses scrutins électoraux, emboîtant du coup le pas à la Suisse qui en tient le compte également depuis 2003 lors de ses « votations », tout comme à l’Espagne, aux Pays-Bas ou à la Suède qui font de même depuis plus longtemps encore.

 

De but en… vote blanc, disons que la chose a des contours très contemporains en cristallisant en partie le cynisme, l’insatisfaction et le désabusement qui trouvent, dirait-on, des terrains fertiles dans nos démocraties vieillissantes. En ces lieux, les idées donnent parfois l’impression de ronronner. La distance entre la droite et la gauche, en rétrécissant, place parfois l’électeur dans un désagréable cul-de-sac idéologique, quelque part dans un centre mou du spectre politique, où l’idée d’un vote blanc peut facilement surgir, particulièrement chez ceux qui savent davantage ce qu’ils ne veulent pas que l’inverse.

 

L’individualisme de l’électeur nourrit aussi ce vote particulièrement soutenu par la frange de l’électorat qui cherche de plus en plus dans les choix collectifs de la société qu’elle compose des réponses concrètes à des préoccupations personnelles. C’est le moi cherchant à primer le nous, tout en oubliant que le compromis, finalement, façonne autant la politique que le vivre-ensemble.

 

Dans ce contexte, dénigrer le vote blanc, et sa comptabilisation qui permettrait de le voir, relève chez plusieurs d’une évidence. Les chiffres leur donnent même de l’aide : en 2012, le Parti Nul au Québec a récolté 0,06 % des voix, avec 10 candidats toutefois. Ailleurs dans le monde, le vote blanc, mélangé au vote nul, atteint des proportions de 1 à 3 %, soit la fourchette dans laquelle entrent les bulletins rejetés lors des élections générales du Québec depuis 1973.

 

Alors ? Le projet n’est pas pour autant à laisser suffoquer dans la moiteur d’un costume de mascotte. C’est que le vote blanc, en étant mesuré, devient aussi un outil de mesure de l’état de santé d’une démocratie. Il le fait mieux d’ailleurs et plus efficacement que la simple mesure de l’abstention — que l’on découvre en passant par le taux de participation — et dont les motivations ne sont pas seulement liées à l’insatisfaction. Bas, le vote blanc serait réjouissant. Élevé, il forcerait les candidats à l’écoute, à l’audace et à l’originalité.

 

Pis, dans certaines circonscriptions, cette option pourrait même devenir un enjeu, comme lors d’une élection partielle où un candidat parachuté et placé face à des « poteaux » pourrait être rejeté par une majorité de votes blancs. Ce qui, tout en redonnant espoir à l’électorat sur la valeur de son vote, laisserait audit candidat du temps pour plonger par exemple dans un livre de Saramago.

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9 commentaires
  • Pierre Valois - Abonné 17 mars 2014 01 h 32

    Élire ou défaire un candidat?

    L'idée de la comptabilisation des votes annulés doit dépasser le simple calcul. L'option d'annuler son vote doit être une façon permise, autorisée et valide de voter.

    J'irais même plus loin. L'électeur devrait toujours avoir trois choix: élire son député (le vote positif), refuser d'élire un député (le vote nul) ou voter contre un candidat (le vote négatif).

    Dans le cas de cette troisième façon de voter, les votes contre seraient soustraits des votes pour un candidat.

  • Robert Raymond - Inscrit 17 mars 2014 06 h 05

    Vraiment?

    Et il vont s'assoir où à l'assemblée nationale les députés nuls. Je crois ce genre d'exercice tout à fait inutile. Quand tu veux faire avancer des causes auxquelles tu crois, tu fonde un parti ou tu investi un parti que tu va essayer de tirer dans le sens qui t'anime. La politique de la chaise vide fait l'affaire des systèmes bien établis.

    • Michel Vallée - Inscrit 17 mars 2014 10 h 32

      @Robert Raymond

      <<Quand tu veux faire avancer des causes auxquelles tu crois, tu fondes un parti ou tu investis un parti>>

      Bien oui ! C’est à la portée de tout le monde…

      Ainsi, pour exprimer son désavoue, ma voisine ménagère quinquagénaire qui n’est interpellée que par la cherté de la vie plutôt que par les candidats en lice n’a qu’à fonder son parti ou à investir un parti pour faire valoir son désaccord…

  • Raymond Turgeon - Inscrit 17 mars 2014 11 h 53

    Pourquoi pas?

    Cependant, afin qu'on en prenne une mesure adéquate, il n'est pas nécessaire d'associer ce vote blanc à un parti.
    Le bulletin de vote pourrait contenir une option blanche (aucun parti ne répond à mes attentes) distincte de l'option de l'annullation.
    Il reste à savoir si nos élus en sont rendus à tenir compte de ce vote. Peut-être l'existence du Parti Nul est encore utile.

    Raymond Turgeon

  • Seébastien gagne - Inscrit 17 mars 2014 12 h 12

    Révolutionner le système!!

    Je soupsonne fortement les "votants nul" et autres abstensionistes à ne pas être à l'aise avec notre système électoral.
    Au lieu de bouder, ils devraient peut-être regarder les autres tiers partis qui, eux, proposent quelque chose, notamment les SansParti, qui veulent le réformer ce système électoral, afin de repartir sur de nouvelles bases.

  • J-F Garneau - Abonné 17 mars 2014 14 h 00

    Facile

    Une partie du vrai problème, je crois est l'expectative de l'électeur, du contribuable. Dans une société ou tout se polarise de plus en plus, les gens ne croient se reconnaitre chez leur représentants avec qui ils sont 100% d'accord, ou encore que ceux-ci représentent 100% de leur idées.

    C'est Ronald reagan qui disait "The person who agrees with you 80 percent of the time is a friend and an ally — not a 20 percent traitor” , traduit librement "La personne qui est d'accord avec vous 80% du temps est votre ami et allié, pas un traitre à 20%".

    Aujourd'hui, il y a 19 (oui, dix-neuf) partis autorisés aux élections provinciales du 7 avril. J'imagine que ça

    Alors, je crois comme M. Deglise que les choixs personnels, de plus en plus pointus et spécifiques, alimentent l'insatisfaction ou le sentiment "je ne me reconnais pas", puisqu'à la limite chaque électeur a son propre "agenda" et que personne le représentera parfaitement. Évidemment les démocraties sont aussi l'art du compromis.

    Bon, un parti Nul, je veux bien. Mais il y en a aussi 18 autres... Je crois que "l'espoir" d'un vote en blanc est un faux espoir... "Élevé, il forcerait les candidats à l’écoute, à l’audace et à l’originalité." ... vraiment? Je crois que des citoyens engagés, à tous les jours et à toutes les semaines, des vrais citoyens, obtiennent les mêmes résultats. Mais c'est certain que lorqu'on s'intéresse à notre démocratie que pendant les campagnes électorales, on peut se sentir que le "cote blanc" est un outil parfait pour dire notre insatisfaction... c'est par ailleurs beaucoup plus facile.