L’affaire PKP ou la petite histoire d’un grand échec démocratique

Le Devoir survécut mal au départ de son chroniqueur Claude Ryan, chef du camp du non lors du référendum de 1980.
Photo: La Presse canadienne (photo) Archives Le Devoir survécut mal au départ de son chroniqueur Claude Ryan, chef du camp du non lors du référendum de 1980.

« Onde de choc » à La Presse et « coup de tonnerre » au Devoir, l’adhésion de Pierre Karl Péladeau au Parti québécois était pourtant écrite dans l’histoire dès la naissance du PQ. René Lévesque, défait dans Laurier en 1970, refuse alors la chronique que lui offre Le Devoir, pour aller au Journal de Montréal où il va « consolider », dit-il à Claude Ryan, son « électorat ». Le PQ y gagnera un plus grand public et le Journal de quoi concurrencer La Presse.

 

Québecor n’est pas alors le géant de l’imprimerie qu’il sera un temps aux États-Unis, ni le conquérant, avec PKP, d’autres médias en Europe. À l’époque, le PQ n’a pas non plus encore pris le pouvoir ni placé des sympathisants à la Caisse de dépôt. En 1973, Le Devoir offre à Camille Laurin, battu dans Bourget, une chronique, mais en vain. Le PQ lance plutôt Le Jour, un quotidien éphémère, qui fait néanmoins perdre au Devoir le quart de son lectorat.

 

En 1976, les choses se corsent. Le PQ gagne l’élection et prépare un référendum sur l’avenir du Québec. De nouveau, on assiste à des manoeuvres politico-médiatiques. Paul Desmarais, le propriétaire de La Presse, demande à Claude Ryan de devenir chef du Parti libéral du Québec. Son candidat, dit-il au directeur du Devoir, est Jean Chrétien, mais si Ryan accepte, c’est lui qui aura son appui. Chef du non en 1980, Ryan gagne le référendum, mais Le Devoir survit mal à son départ.

 

Bientôt, la concentration des médias fait rage. À Ottawa comme à Québec, on s’en inquiète, mais sans rien faire pour préserver la diversité de la presse. La mode est à la « convergence » au nom de la protection de la culture nationale. Quand La Presse avait voulu acheter TVA, Ottawa s’en était tenu à la règle interdisant la propriété mixte. Mais Québecor et la Caisse, pour « garder Vidéotron au Québec », créent un empire qui aujourd’hui, du moindre village jusqu’à l’Assemblée nationale, en impose presque partout.

 

Dès lors, entre Québecor, ses journaux et son réseau TVA et Gesca, ses journaux et son alliance avec Radio-Canada, une concurrence acharnée va prévaloir ces dernières années, rendue plus vive, sinon débridée, par les chocs économiques et technologiques. Dans cette guerre des tirages et des auditoires, le journalisme d’enquête aura retrouvé la faveur des patrons de presse. Mafia, syndicats et politiciens en tremblent encore. Mais à quel prix ?

 

Pendant que la presse écrite jouit d’une liberté protégée par la Constitution, la presse électronique, elle, dépend toujours des permis du gouvernement. Quand Québecor s’en est pris aux secrets de Radio-Canada (une institution ayant peu d’amis au Parti conservateur), Stephen Harper ne se portera pas à la défense du diffuseur public. Mais lorsque Québecor a voulu avoir une station de télé à Toronto, le premier ministre lui aura même fourni du personnel !

 

S’il faut en croire La Presse, c’est à la demande de PKP, alors patron de Québecor, que ses médias ont tiré à boulets rouges sur les gaspillages de fonds publics à Québec. Or, ces révélations auraient cessé, écrit-on, quand PKP et son projet d’amphithéâtre ont obtenu 400 millions du gouvernement libéral. Par contre, dans Le Devoir, un ancien cadre du Journal de Montréal écrit que PKP a sauvé ce tabloïd, alors que la CSN et les journalistes qu’elle défendait risquaient de le mener à la faillite.

 

D’autres ex-cadres de Québecor parlent d’un régime de terreur, de commandes venues d’en haut. Certains disent n’avoir jamais reçu d’ordre direct du grand patron. Et l’un d’ajouter que PKP n’a pas besoin d’intervenir en personne, tellement ses gens veulent lui plaire, obtenir des promotions ou garder leur emploi. Candidat pour le PQ, Pierre Karl Péladeau est formel : « Vous connaissez la politique chez Québecor : la direction n’intervient pas dans le contenu éditorial. »

 

Que veut faire PKP? demande Philippe Couillard, le chef libéral. « Est-ce qu’il veut faire de la politique ou des affaires ? » Si tel est le choix qui s’impose aux gens d’affaires, l’on devrait interdire aux propriétaires de La Presse de se mêler du recrutement des chefs politiques ou des campagnes électorales. Et — pourquoi pas ? — refuser les candidatures politiques de médecins intéressés par les profits de leurs cliniques autant sinon plus que par la santé de leurs patients.

 

Que le grand public ne sache trop quels principes gouvernent le journalisme et la politique, passe encore. Mais que PKP lui-même, ses journalistes, ses détracteurs syndicaux et ses autres adversaires affichent une telle ignorance de la liberté de presse, voilà qui défie l’imagination. Les uns voient dans cette candidature un problème sinon une imposture, d’autres acclament un exemple civique sinon un espoir historique. Mais qui se préoccupe de l’empire qu’il lègue et surtout des entraves qu’il comporte pour l’avenir ?

 

Depuis quand une entreprise de presse n’a-t-elle pas le droit d’avoir une orientation politique ? Québecor pourrait appuyer l’indépendance du Québec autant que Power Corporation défend la fédération canadienne. Si une entreprise ne s’affiche pas ou ne le fait pas clairement, c’est bien sûr pour ménager ses clients. Mais elle ne perd pas pour autant le droit de prendre parti ouvertement.

 

De même, pourquoi un patron de presse devrait-il ne pas intervenir dans sa propre « salle de nouvelles » ? Parce que des propriétaires ne sont plus des journalistes ou ne connaissent pas grand-chose à cette profession ? Pourquoi alors faudrait-il laisser des millionnaires incultes nommer des rédacteurs en chef souvent peu capables d’assumer leurs responsabilités professionnelles ? Réponse : faut-il attendre mieux d’une démocratie livrée aux adeptes du mépris des gens et de la vérité?


Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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31 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 17 mars 2014 04 h 43

    Merci ...

    Merci Monsieur Leclerc.
    Votre sortie de ce matin me fait définitivement regretter de ne pas avoir étudié en journalisme...

  • Pierre Labelle - Inscrit 17 mars 2014 05 h 02

    Petite divergence!

    Oui M. Leclerc, je diverge quelque peu sur une partie de votre texte, celle qui vous fait proclamer Ryan comme vainqueur du référendum 80. Pour y avoir consacré des centaines d'heures, des milliers de $, car j'y ai travaillé à temps complet sans rémunération durant plus de 3 mois, je peu dire sans peur de me tromper que Ryan n'a pas gagner le référendum. Techniquement, oui tout le monde peut le proclamer vainqueur, car la loi référendaire faisait de lui, en tant que chef de l'opposition, le chef du camp du non. Mais la réalité est tout autre, c'est Ottawa et ses sbires qui ont gagnés la bataille de mai 80, non pas Claude Ryan, affirmer cela, c'est tenter de réécrire l'histoire ou de la transformer. Les générations qui nous suivent ont le droit de savoir et de connaîtrent la vérité.

  • Marcel Bernier - Inscrit 17 mars 2014 06 h 57

    Le respect de soi en question...

    Monsieur Leclerc, je suis entièrement d’accord avec votre vision des choses lorsque vous observez que Québecor peut appuyer l’indépendance du Québec autant que Power Corporation défend la fédération canadienne. Cela constitue une évidence inattaquable!
    La seule contradiction à résoudre réside dans le fait que les députés-es sont élus-es par le peuple et qu’ils et elles s’empressent de porter allégeance à la Couronne britannique: Pierre-Karl Péladeau n’y échappera pas et devra entrer dans le rang. Pourtant, le respect de soi et la volonté politique devraient avoir préséance et amener tout ce beau monde à ne rendre de compte qu’à la population québécoise.

  • Nicole Bernier - Inscrite 17 mars 2014 07 h 08

    Merci M. Jean-Claude Leclerc

    Je lis Le Devoir depuis quelques mois seulement, même pas encore une année (je ne lis pas tous les articles, donc mon commentaire ne peut pas se situer dans une analyse objective du contenu de ce journal). Cependant, c'est le premier article qui me surprend et qui m'apprend quelque chose sur l'histoire du Québec et des médias (il y a eu quelques commentaires qui m’ont forcé à réfléchir davantage).

    J'avais aussi apprécié celui sur "Drôle de démocratie que celle de ce pays", mais vos questions résumaient davantage mes propres réflexions...

    Là, je trouve que vous illustrez bien en quoi le journalisme et sa supposée objectivité est un leurre qui s'insère bien avec votre remise en question de la "démocratie". Surtout quand on pense que des journalistes comme Peter Greste, emprisonné depuis quelques mois en Égypte, parce qu’il a conservé de son métier le vrai rôle du journaliste, c’est-à-dire couvrir les différents positions pour éclairer les lecteurs qui ne peuvent pas se déplacer pour connaître l’ensemble de la réalité.

    D'habitude, je trouve que l'on nous sert du réchauffé, des choses qui se sont déjà dits, des informations qui sont enracinées dans le même vieux combat idéologique fédéraliste/nationaliste ou gauche/droite où les faits ne semblent jamais être au centre d'une réflexion ouvrant un espace nouveau de réflexion. En fait, je trouve qu’en général les articles donnent les faits servent à justifier des idéologies, lesquelles se répètent depuis les années 60.

    Et la section, la plus faible, à mes yeux, étant évidemment celle sur les questions internationales, lesquels sont trop souvent des résumés de l’agence de presse française.

  • Marc Lacroix - Abonné 17 mars 2014 07 h 41

    Le virage à droite du PQ

    Je ne suis pas certain d'apprécier l'arrivée de PKP dans le paysage politique. Dans un sens je comprends que le PQ voulait démontrer que l'économie constituait une priorité pour lui, mais n'empêche que M. Péladeau n'est pas un exemple du respect envers les travailleurs. Je souhaiterais que le PQ devienne majoritaire — mais que PKP soit défait. Je n'ai pas beaucoup de respect pour les idées de la droite politique, elle qui se voue essentiellement à la défense de l'entreprise et des possédants, au détriment du "bien commun". La droite transforme les gens en pions qui peuvent avoir — ou ne pas avoir — d'importance sur l'échiquier économique; elle transforme les gens — en objets jetables après usage !

    Le PLQ n'est pas une option, la CAQ non plus, QS, trop montréalais ! Vivre dans une éventuelle république "péladienne", non, non et non !

    • Nicole Bernier - Inscrite 17 mars 2014 08 h 16

      Voilà, pourquoi mon vote sera stratégique: comment rendre le gouvernement élu minoritaire dans mon comté???

    • Odette Bernier - Abonnée 17 mars 2014 10 h 17

      Alors, choisissez l'option Hiver. La dessus, tout le monde est d'accord:)

    • Denis Beausoleil - Abonné 17 mars 2014 12 h 34

      Je comprends ce que vous dites M. Lacroix, mais gardez à l'esprit que PKP n'est pas le gouvernement. Ce sera toujours Mme Marois la chef.
      O. Lessard

    • Guy Desjardins - Inscrit 17 mars 2014 15 h 51

      M. Beausoleil, je regrette de vous décevoir mais PKP n'est pas un deuxième violon. Si, les citoyens de St-Jérôme vote pour PKP, je crois qu'il faudra dire adieux à votre chef. Le contraire, elle deviendra chef de l'opposition car l'effet PKP s'estompe de plus en plus et les citoyens du Québec veulent de plus en plus voir leurs taxes diminuées plutôt que de risquer de perdre leur maison, car trop d'augmentations de taxes. Le seul qui parle de couper dans le gras et d'économie et dit qu'il faut vivre selon nos moyens et non avec les dettes que les autres veulent nous faire vivrent. M. Legault est le seul qui peut remettre le Québec sur les rails.

    • Claude Champagne - Inscrit 17 mars 2014 17 h 21

      M. Desjardins, désolé je ne suis pas d'accord avec votre affirmation. Tant que madame Marois sera chef, elle mènera le parti Québécois à la victoire le 7 avril. M. Péladeau a mené son entreprise dans un contexte de fermeture de journaux dans le monde et la planète Québec n'y a pas échappé. La Presse devait cesser la publication papier il y a plusieurs années. Un gouvernement consiste de députés, ministres de tous les horizons avec chacun sa spécialité distincte. M. Péladeau va emporter une dimension nouvelle, une première dans le contexte politique au Québec. Un homme d'affaires qui met en veilleuse un train de vie, où il n'a qu'à répondre à lui-même, pour une vie au vu et au su de tous. Les libéraux pendant 9 ans ont laissé les finances dans un état "désastreux", Mme Marois et son équipe forte en finance (Marceau) forte en économie (Péladeau) sauront redresser les finances et créer des opportunités de création d’emplois.

    • Guy Desjardins - Inscrit 17 mars 2014 18 h 06

      M. Champagne avec tout le respect que je vous dois. Je vous ferai remarquer que votre Ministre des Finances M. Marceau a dit lui-même qu'il c'était trompé dans les finances. Tant qu'a M. Péladeau il est au PQ pour la séparation uniquement. Si, il avait voulu mettre de l'ordre dans les finances de l'État je n'y crois pas. Il était évident lors de sa présentation au PQ, tout ce qu'il voulait. C'est que par lui, passe la séparation du Québec avec le poing en l'air pour donner à ses enfants un... Pays. (Nous en avons déjà un très beau). Voyant que les sondages étaient bon pour le PQ il n'en fallait pas plus qu'il se manifeste. Je me demande si les sondages avaient été négatifs pour le PQ si, il serait venu en grande pompe.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 18 mars 2014 13 h 34

      Monsieur Desjardins. Je suis d'accord, nous en avons déjà un très beau et il s'appelle le Québec. La Russie, la Tanzanie, le Canada et le Chili sont aussi très beaux.
      Cependant, même la Russie respecte plus le Québec que le Canada ne l'a fait, ne le fait, et ne le fera jamais.
      Alors, permettez-moi de ne pouvoir m'identifier au Canada à l'endroit duquel lequel je ne dirrige aucune hargne, et avec qui je suis aussi familier à cause de sa proximité.

      Raymond Turgeon