Mieux vaut tard que jamais

Après avoir reculé, au lendemain de la Grande Dépression, les inégalités de richesse se sont mises à remonter dans la plupart des pays depuis une trentaine d’années. Ce phénomène n’est pas bon pour l’économie et n’est pas non plus une fatalité, commence-t-on enfin à admettre entre autres au FMI.

La première conclusion à laquelle arrive l’économiste français de gauche Thomas Piketty, dans sa volumineuse et encensée histoire du partage de la richesse, est « qu’il faut se méfier de tout déterminisme économique en cette matière : l’histoire de la répartition des richesses est toujours une histoire profondément politique et ne saurait se résumer à des mécanismes purement économiques. […] L’histoire des inégalités,poursuit-il en introduction de son ouvrage intitulé Le capital au XXIe siècle, dépend des représentations que se font les acteurs économiques, politiques, sociaux, de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, des rapports de forces entre ces acteurs, des choix collectifs qui en découlent ; elle est ce qu’en font tous les acteurs concernés. »

 

L’un des signes que ces représentations sont en train de changer est le spectacle offert depuis une année ou deux par l’une des institutions économiques internationales les plus influentes : le Fonds monétaire international.

 

La découverte des inégalités

 

Le FMI a dévoilé, jeudi, un rapport d’environ 70 pages faisant la synthèse de ses plus récentes études sur la montée des inégalités et la réponse que peuvent y apporter les pouvoirs publics. Il y constate à son tour que « l’inégalité des revenus s’est aggravée dans la plupart des pays » même en tenant compte des mécanismes de redistribution de l’État. Dans certains cas, comme aux États-Unis et en Afrique du Sud, la hausse a été « fulgurante ». Ailleurs, comme en Europe continentale et au Japon, elle a été presque nulle.

 

Après avoir longtemps ignoré l’impact économique du problème, « nous avons une conscience beaucoup plus claire aujourd’hui des dégâts que cause l’inégalité »,avait déclaré le mois dernier la directrice générale du FMI, Christine Lagarde. « C’est simple : lorsque la distribution du revenu est gravement faussée, le rythme et la viabilité de la croissance en souffrent à long terme. Cela débouche sur une économie de l’exclusion et un gâchis de potentiel à l’abandon. »

 

Le FMI admet aussi aujourd’hui que, contrairement à ce qu’on a beaucoup dit à droite, des politiques bien pensées de réduction des écarts peuvent non seulement s’avérer efficaces, mais également « aller de pair avec l’efficience économique ».

 

Par bonnes politiques redistributrices, on entend un meilleur accès, particulièrement pour les plus pauvres, à l’éducation, à la santé et au logement, de même qu’à une hausse des transferts aux plus démunis et de l’impôt sur le revenu des plus riches. On observe, à ce dernier chapitre, que le taux marginal d’imposition supérieur a fondu presque de moitié un peu partout sur la planète depuis 1980. Rendus aux alentours de 30 % aujourd’hui, ces taux pourraient augmenter à 50 % ou 60 % sans qu’on ait trop à craindre des effets pervers, comme une baisse de l’effort au travail ou de l’évitement fiscal, estiment les experts. Quelques-uns vont jusqu’à évoquer un taux de 80 %.

 

Le FMI a eu beau affirmer, cette semaine, avoir toujours accordé de l’importance à ces questions, il est difficile de ne pas y voir un changement de cap de l’institution gardienne de l’orthodoxie budgétaire.

 

Encore du chemin à faire

 

Une analyse du Centre for International Governance Innovation (CIGI) à Waterloo, en Ontario, rapportait, au début du mois, que les recommandations du FMI à l’Égypte, à la Tunisie et au Maroc ont soudainement accordé beaucoup plus d’importance au développement des politiques sociales et à la réduction des inégalités au lendemain du printemps arabe. Avant cela, on présumait que la croissance économique finirait nécessairement par profiter à tous, note le CIGI.

 

Les nouveaux conseils prodigués par le FMI en matière d’éducation, de santé ou de réduction des inégalités demeurent cependant encore bien vagues en comparaison des cibles très précises qu’il fixe en matière d’inflation ou de contrôle des finances publiques, déplore le CIGI. On ne s’en étonne cependant pas venant de la part d’experts essentiellement recrutés pour leurs connaissances en macroéconomie, en finance et en économétrie.

 

Dans son livre, l’économiste Thomas Piketty constate que la croissance des inégalités est un problème dont la nature, et une partie des causes aussi, dépasse les frontières. Il en arrive à la proposition ambitieuse d’un impôt progressif sur le capital mondial.

 

On peut franchement douter que les pays conviennent, à court, et même à moyen terme, de mettre en place une solution commune relevant aussi intimement de leur souveraineté politique et économique. On peut, tout au plus, espérer qu’ils s’entendent pour modérer un peu la concurrence fiscale à laquelle ils se livrent entre eux et pour durcir leur action à l’encontre des paradis fiscaux.

 

Pour le reste, le fait qu’une institution comme le FMI joigne sa voix à ceux qui en appellent à une réduction des inégalités aidera peut-être les gouvernements à porter plus d’attention au problème.

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