La politique de la fesse

L’étalement du moi, du surmoi et du je dans les univers numériques n’est pas une activité sociale à prendre à la légère. Et il faut parfois une campagne électorale pour saisir la dérive et ses conséquences.

 

Jeudi, deux candidats dans la course, un caquiste et un péquiste, ont été cruellement confrontés à la chose en se retrouvant en choeur sur la sellette à cause de confessions, en mots ou en images, faites dans les derniers mois sur leur compte Facebook. Le réseau social, en déplaçant les frontières de la vie privée et de la vie publique, refaçonne bien des contours, y compris ceux de la petite politique.

 

On résume : à Rimouski, le candidat de la Coalition avenir Québec (CAQ), Steven Fleurent, 21 ans, vient d’être attrapé par un journaliste du Journal de Québec les culottes à terre — au sens propre — sur une photo le montrant assis sur une toilette. Le jeune homme, qui sur le site du parti, est présenté comme un gars qui « travaille dans le domaine de la restauration » y affiche un sourire de vainqueur et un pouce en l’air. Il a fait circuler publiquement ce cliché sur son réseau aux côtés de quelques autres photos du même cru, prises depuis 2009, sur lesquelles il montre ses fesses, il simule une position sexuelle avec deux autres amis, il affirme un penchant pour les femmes rondes… L’ignominie de la confidence hasardeuse, en somme, dans ses plus beaux atours.

 

L’homme a depuis retiré les photos compromettantes. Il a également été défendu, jeudi matin, par son chef, François Legault, qui a évoqué une erreur de jeunesse. Sans autre forme de condamnation.

 

Sur l’île de Montréal, les astres ne se sont toutefois pas alignés de la même façon pour le candidat péquiste Jean Carrière, 25 ans. Jeudi, il s’est retiré officiellement de la course après la découverte sur son compte Facebook de commentaires injurieux à l’endroit de l’islam couplé au partage en janvier dernier d’une photo de Marine Le Pen, leader du Front national, parti d’extrême droite en France, accompagné d’un « vive Marie Le Pen ». L’aspirant député, qui se présentait comme un pro-charte des valeurs, n’était en campagne que depuis cinq jours à peine. Pauline Marois n’a pas cherché à le retenir. Elle a jusqu’au 22 mars pour lui trouver un remplaçant moins gênant.

 

En politique, c’est bien connu, le passé peut parfois rattraper des candidats. Or, à l’ère du tout à l’ego numérique, c’est finalement les candidats eux-mêmes qui tendent désormais le bâton pour se faire battre, avec toutes les traces laissées dans les univers numériques pour affirmer chaque jour leur existence. Des traces souvent guidées par une naïveté inversement proportionnelle à l’urgence d’exister par l’abus de confidence et qui, à l’avenir, pourrait bien donner un visage un peu loufoque aux campagnes électorales, ici comme ailleurs.

 

Appel du vide

 

En 2009, la chef du NPD provincial en Colombie-Britannique, Carole James, a été une des premières à formuler cette prophétie en marge d’une affaire similaire qui avait touché l’un de ses candidats. Le compte Facebook de Ray Lam — c’était son nom. Il briguait le siège de Vancouver False-Creek — avait alors révélé des photos de lui, diffusées trois ans plus tôt, le montrant dans un état festif avancé cherchant à jouer avec les seins d’une amie. Il avait alors démissionné.

 

« Il va être intéressant de suivre la politique dans 10 ou 15 ans quand vous allez avoir une génération complète de jeunes hommes et femmes qui vont avoir grandi avec une vie publique sur Facebook », avait lancé Mme James dans les pages du Vancouver Sun. À l’époque, le candidat représentant de la « CRAC », comme il a été rebaptisé jeudi par des petits comiques en raison de la facilité avec laquelle il montre ses fesses, avait 16 ans. Le péquiste éphémère, lui, en avait 20.

 

Au-delà du jugement moral facile et paradoxal — on se retrouve à reprocher à un politicien ses excès de transparence ! —, le cas Fleurent, le cas Carrière donnent finalement les premières mesures de cette époque « intéressante » à observer dans laquelle la socialisation numérique et surtout ses traces persistantes dans l’espace et le temps permettent aujourd’hui d’envisager pour la politique de demain tout et surtout n’importe quoi. À l’image d’un gars saluant ses « amis » visiblement à l’aise dans des lieux d’aisances.

 

Dans une ou deux décennies de là, une première ministre du Québec pourrait avoir diffusé des egoportraits d’elle-même, en petite tenue, pris dans le miroir de sa salle de bain. Un futur ministre des Finances aura, lui, avoué à ses amis, en ligne, une attraction pour les femmes bien en chair, ou aura été photographié intoxiqué par l’alcool. Qui sait ?

 

Une déferlante de « trop de détails », comme dirait l’autre, dont la diffusion est stimulée aujourd’hui par nos nouvelles vies numériques, mais qui, avec le temps pourrait du coup devenir un peu moins gênante : leurs électeurs ayant eux aussi, au même moment, succombé à ce même appel du vide à remplir avec cette intimité que deux candidats dans l’actuelle course électorale viennent pourtant, malgré eux, d’appeler à un peu plus de respect.

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