Le tas

À la Place des Arts, on peut plonger dans Squeeeeque ! L’igloo improbable, une installation interactive de la Montréalaise Alexis O’Hara, fait partie du parcours d’Art souterrain.
Photo: Art souterrain À la Place des Arts, on peut plonger dans Squeeeeque ! L’igloo improbable, une installation interactive de la Montréalaise Alexis O’Hara, fait partie du parcours d’Art souterrain.

Tout a commencé dans le métro. Plus particulièrement devant l’affiche du spectacle As Is (Tel quel) de Simon Boudreault. Les mots imprimés exprimaient ma pensée. Ça aide à les aimer, faut dire. Les intellectuels s’y voyaient décrits comme des êtres nuisibles et menaçants, hypocrites et prétentieux. Le tout servi au second degré, mais résumant quand même ce que pensent la plupart des Québécois de cette espèce suspecte autant que honnie.

 

— Intellectuels, vos papiers !

 

Bon sujet de pièce, songeai-je, en me promettant d’aller voir le show.

 

Le métro, c’est très bien, faut dire. Pour les affiches de spectacles ou de films qui vous attirent ici et là, pour les gens surtout, une vraie société des nations. Pour croiser ce jeune Polynésien aux tatouages faciaux rituels sous sa tuque d’hiver, et les faces aux expressions qui font frémir, ou soupirer de compassion. D’autres ouvrent soudain une fenêtre sur leur ailleurs, comme ce vieux Juif iranien qui me parle de sa grand-mère née dans l’Ancienne Perse, m’attirant dans son vertige spatiotemporel. Les autres usagers fuient vers leurs parfaits mystères. Mais le grand spectacle de la métropole est sous nos pieds.

 

J’y vivrais bien quelques jours. Pour l’art aussi. Ne serait-ce qu’en écoutant vraiment ces musiciens, trop habitués de servir quelques secondes de leur répertoire à des gens trop pressés.

 

Art pour art, cette semaine, déambulant sous la ville, j’ai même suivi un moment le parcours Art souterrain de Montréal en lumière, tombant à la Place des Arts sur un igloo fabriqué avec de vieilles caisses de son. Plus loin sur L’arbre à souvenirs aux bribes de mémoire de badauds accrochées aux branches.

 

Mais un soir de poudrerie, sur la terre blanche et ses rues désertes, les théâtres faisaient salles pleines, quand les wagons se vidaient.

 

Des destins en fragments, c’est ce que servait la pièce As Is (Tel quel) au Théâtre d’Aujourd’hui, sans me dépayser.

 

La citation de l’intellectuel qui m’avait tant plu était livrée au début du show, mais l’ensemble tenait plutôt de la mosaïque de personnages disparates, comme dans la bigarrure du métro.

 

Le héros est un étudiant nommé Saturnin, qui se trouve un job d’été comme « trieur de cossins » dans le sous-sol de l’Armée du Rachat. Variations sur un emploi de jeunesse de l’auteur à l’Armée du Salut.

 

Sur scène : un tas, bien garni comme on les aime : montagne de vêtements usagés, d’appareils électriques, de toutous, de vaisselle, d’instruments à usages divers qui pourraient resservir, qui sait ? Et des rats sans doute cachés quelque part, avec leurs yeux rouges. Ainsi l’assure le peuple du tas, qui possède aussi ses légendes.

 

Or, donc, l’étudiant Saturnin (Jean-François Pronovost) est engagé comme boss du tas, même s’il a un grand boss au-dessus de sa tête (Denis Bernard, parfait en individu retors à souhait). Ajoutez des sous-classeuses de tas en rivalité les unes avec les autres, un commis pas futé surnommé Pénis et un junkie en désintoxication qui fait semblant de trier pour adhérer à un programme de réinsertion sociale.

 

J’avais vu sa pièce Sauce brune, aux flashs brillants et cruels, moins jubilatoire que celle-ci. Il a plein de bonnes idées, Simon Boudreault. As Is (Tel quel) met à contribution des musiciens de fanfare, avec chants des personnages entonnant le récit de leurs faillites. Ça se joue dans la lignée des Belles-soeurs et de Sainte Carmen de la Main de Michel Tremblay, versions comédies musicales de René Richard Cyr et Daniel Bélanger. O.K., Tremblay et les autres, c’est la vraie grosse pointure. Mais on passe quand même un moment merveilleux devant le tas de Boudreault qui déborde avec ses vieux jeans et ses robes à pois jusque sur le dossier de nos sièges.

 

Cet amas se garnit, se vide, de façon organique, au milieu des employés qui volent, d’autres qui s’y font exploiter. Place à la communauté humaine dans toute sa splendeur, avec ses coups de Jarnac, ses hiérarchies, les beaux projets de l’intello qui veut aider tout le monde mais les trahit un par un, faute de comprendre les codes du milieu. On rencontre une ancienne prostituée toxicomane, touchante de candeur, qui s’amourache de Saturnin parce qu’il l’a traitée comme un être humain. Également une femme sans avenir dont la vie s’est déroulée sur le tas, son grand fils abruti, une jeune mère débordée et malheureuse, un toxico qui s’invente des existences passées mais ne raconte jamais la vraie, un patron cupide cramponné à ses petits abus de pouvoir.

 

Aucune morale ni rédemption possible, remarquez, juste les revirements de tout un chacun qui suit ses intérêts du moment et trahit l’allié d’hier, et les bonnes intentions qui s’enfuient la queue entre les jambes comme le rat aux yeux rouges, caché sous le tas.

 

Décourageant, mais vivant, humain, tonique, rempli de drôleries et de portraits féroces et justes. On recommande !

 

D’ailleurs, si vous en voulez, des mosaïques humaines, allez donc faire un tour au cinéma Excentris, qui projette Autoportrait sans moi de Danic Champoux, son oeuvre de cinéaste en résidence à l’ONF. Cinquante personnes (sur les 500 recrutées du début) abordent des sujets intimes devant la caméra. Faut dire qu’avec les médias sociaux, bien des gens ont pris l’habitude de confier l’irracontable à la Toile qui avale tout.

 

Des histoires drôles ou émouvantes, sur les amours, les emmerdes, les fantaisies, on en entend. Mais plusieurs de ces personnes plantées devant une caméra fixe sur fond blanc ont vécu des événements si traumatisants qu’on reste tout bêtes : le chum qui s’est jeté devant un train quelques heures après que la femme qui nous parle l’a quitté, et les abus sexuels répétés, et le harcèlement durant l’enfance, le gars tatoué exclu même des funérailles familiales parce qu’il ferait peur aux braves gens de la place. D’autres vont mourir et lancent leur chant du cygne. La plupart cherchent à vivre, résilients ou pas. Mais c’est le miroir de notre époque, de notre société, de la planète mondialisée aussi, avec ses questions, ses peurs, ses traumatismes. C’est notre tas, en somme. Faut aussi l’aimer.

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