Pierre Bertrand: l’expérience de l’étrangeté

Selon le philosophe Pierre Bertrand, tenter d’exprimer l’inexprimable qui constitue nos vies à tous est un projet voué à l’échec, mais néanmoins nécessaire.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Selon le philosophe Pierre Bertrand, tenter d’exprimer l’inexprimable qui constitue nos vies à tous est un projet voué à l’échec, mais néanmoins nécessaire.

Depuis plus de trente ans, avec une remarquable constance, Pierre Bertrand construit une oeuvre philosophique très personnelle, consignée à ce jour dans une trentaine d’ouvrages. La liberté du regard, qui se veut un éloge de l’étonnement, « l’affect philosophique par excellence », ajoute une pièce à cette méditation ininterrompue.

 

« Nous voyons et sentons infiniment plus que nous disons », suggère le philosophe, et « ce qui se passe à l’intérieur de nous-mêmes ne peut être saisi, décrit ou expliqué par aucune science ». Malgré tout, il nous faut « tout de même trouver des mots pour le dire », mais nous sommes alors devant une aporie, dans la mesure où le langage fait face à sa limite « quand il cherche à être au plus près de la vie ou de la réalité ».

 

Notre expérience du monde, notre vision, emprunte des formes pour s’exprimer, mais ces dernières, surtout scientifiques, à notre époque, n’arrivent pas à tenir compte « de ce qui ne s’explique pas » et qui constitue peut-être l’essentiel de notre vie. Aussi, la philosophie, qui a une prétention à l’universalité, doit être une invitation à « demeurer sensible au chaos de l’époque », à un sain scepticisme par rapport aux images figées qui tentent à tout prix de mettre de la rationalité dans une réalité en perpétuel changement, faite de chaos et de contradictions.

 

La grande littérature, parce qu’elle « s’ouvre davantage à l’expérience elle-même sans le souci de la faire entrer dans un protocole ou un formalisme », est peut-être, en ce sens, au plus près de notre réalité, qui n’est pas sans ressemblance avec la nature sauvage. « Le défi pour celui ou celle qui écrit, propose Bertrand, est de parvenir à indiquer par le langage ce qui pourtant échappe à ce dernier. »

 

Obscurité et bégaiement

 

On ne se surprendra donc pas que cette philosophie, une sorte de phénoménologie qui emprunte des éléments aux oeuvres d’Héraclite, de Spinoza, de Nietzsche et de Deleuze, soit pour le moins déroutante. La liberté du regard, explique Bertrand, exige une sortie de monde familier et un accueil de l’étrangeté sans volonté de la surmonter. Le philosophe, qui rejette le dualisme corps/esprit en rappelant que « le corps vivant est corps-esprit » d’un même élan, refuse aussi le dualisme fond/forme. Son style entretient donc un rapport mimétique à son propos. « À force de chercher à être trop clairs, écrit Bertrand, nous passons à côté d’une obscurité essentielle. » Il invite ensuite les philosophes « à plus de bégaiement, à plus de doute plutôt qu’à un discours trop sûr de lui ».

 

Il y a là, il faut en convenir, une riche matière, déstabilisante mais essentielle. Tenter d’exprimer l’inexprimable qui constitue nos vies est un projet, le philosophe le reconnaît, voué à l’échec, mais nécessaire. Il n’y a pas, écrit Bertrand, d’autre façon de philosopher sérieusement. L’art et la littérature, en étant ouverts « à ce qui échappe à toute recherche », y parviennent souvent mieux que la science et la philosophie, qui « ne trouvent souvent que ce qu’elles cherchent ».

 

Lire Pierre Bertrand demeure toutefois, malgré l’originalité et la pertinence de son propos, un exercice éprouvant. Le style du philosophe est plutôt élégant, mais il anime une pensée tâtonnante, redondante à l’extrême, qui semble parfois tourner en rond. Là où vingt bonnes pages auraient suffi pour présenter la thèse, Bertrand en propose cent vingt, voire des milliers, si on considère que tous ses livres, au fond, explorent la même phénoménologie.

 

Deux lectures possibles

 

Deux façons, ici, de voir les choses. On peut lire l’oeuvre de Bertrand, ce livre et les précédents, comme une longue méditation philosophique et poétique dont les motifs, à la fois insistants et évanescents, tentent d’exprimer, sous une forme linguistique à l’avenant, les affects confus qui nous traversent tous. On peut aussi, en revanche, conclure à la logorrhée et estimer, dépité, que le philosophe finit par noyer l’essentiel de son propos dans un trop-plein de considérations approximatives, comme celle, par exemple, qui lui fait écrire que le voyage a la vertu de libérer le regard, alors qu’il est plutôt devenu, de nos jours, le philosophe critique devrait le savoir, un cliché de parvenus, une des principales manifestations de ces « images dans lesquelles nous baignons socialement » et qui nous détournent de « la vraie vie, à savoir la vie tout court ».

 

Entre ces deux lectures de l’oeuvre, la bienveillante et la sévère, je ne saurais trancher. Comme les affects multiples, changeants et contradictoires qui nous traversent et qui constituent, selon Pierre Bertrand, la trame de nos vies, mes sentiments par rapport à l’oeuvre du philosophe sont contrastés. Entre l’assentiment et l’irritation, mon regard balance.

La liberté du regard

Pierre Bertrand

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