Ringuet à l’ombre de François Blais

Avec Sam, François Blais s’amuse. Il nous mène en bateau tout en multipliant les clins d’œil complices.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Avec Sam, François Blais s’amuse. Il nous mène en bateau tout en multipliant les clins d’œil complices.

Tout y est. L’humour décalé. L’ironie jusqu’au cynisme. L’autodérision jusqu’à l’autodénigrement. La vacuité de l’existence, la petite vie morne, répétitive, relatée dans toute son insignifiance. L’asocialité. Et l’amour fantasmé, voué à l’échec. On est bien chez François Blais.

 

Je ne m’en lasse pas. Au contraire. Plus je lis ce romancier originaire de Grand-Mère installé à Québec, plus je l’apprécie. Mais j’ai mis du temps, dois-je dire, avant de dépasser le premier niveau de lecture de ses romans.

 

Je m’empêtrais dans les détails de ses descriptions maniaques, dans ses histoires qui ne menaient nulle part. Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi il cultivait tant le goût de l’anodin. Pourquoi il s’acharnait autant sur les petits riens du quotidien. Et puis ses héros sans envergure, autant dire des perdants ordinaires, des ratés sympathiques, ne parvenaient pas à m’émouvoir.

 

J’avais beau, en poussant un peu, voir ici et là des accointances avec le Réjean Ducharme de L’hiver de force ou avec le Jacques Renaud du Cassé, avec l’univers glauque d’un François Barcelo, tiens… la mayonnaise ne prenait pas vraiment. François Blais me laissait sur ma faim. Il parvenait même à m’excéder.

 

Je continuais à le lire cependant. Tout en me demandant pourquoi. Tout en cherchant ce qui, malgré tout, malgré moi, venait me chercher. Puis, peu à peu, sa voix rêche, ses mots crus, sa langue bien pendue, sa dégaine, son phrasé joualisant agrémenté de franglais, sa petite musique bien à lui… tout ça a fait son chemin jusqu’à moi. J’ai fini par me faire à l’idée que du François Blais, c’est du François Blais.

 

Retour à l’intime

 

J’ai pris un plaisir fou à lire Sam, son huitième roman. À retrouver son univers, son style. Et j’ai trouvé François Blais plus en contrôle que jamais derrière la fausse facilité affichée. Je me suis laissé prendre au jeu jusqu’au retournement inattendu à la toute fin.

 

Sam n’a pas la teneur, l’ampleur du roman précédent de l’auteur, La classe de madame Valérie, finaliste au Prix des libraires du Québec et encensé il y a peu par Pierre Foglia. Il s’agissait là d’un livre à part dans l’oeuvre de François Blais, ne serait-ce que parce qu’il prêtait sa voix à quelque 25 personnages, sur une période de plus de 20 ans.

 

Avec Sam, on revient à l’intime. Mais en plus farfelu encore que d’habitude, si c’est possible. En plus fantaisiste. Et en plus piquant, me semble-t-il. Aucune retenue, dirait-on. Aucune peur du ridicule, l’insipidité apparente est à son comble, la méchanceté aussi. C’est franchement culotté.

 

L’épilogue donne le ton. François Blais, pince-sans-rire, y réclame rien de moins que le prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec pour son nouveau roman. À ses yeux, ce serait surtout gênant pour les membres du jury s’il ne l’obtenait pas.

 

« Car il est indubitable, note-t-il, que d’ici un siècle on entendra des gens s’exclamer : “Dire que Blais a échappé le Ringuet !” sur l’air de “Dire que Céline a échappé le Goncourt” ou “Dire que Proust a échappé le Nobel !” »

 

Il concède cependant qu’il n’a aucune idée des livres à paraître qui pourraient porter ombrage au sien en cours d’année, pour l’obtention du prix. Bon joueur, il n’écarte pas la possibilité qu’un autre roman que le sien ressorte du lot. Puis, ajoute-t-il, « il se peut que Nicolas Dickner ou Perrine Leblanc ou n’importe qui décide de sortir un bouquin en même temps que moi, simplement pour m’embêter ».

 

(Pour Nicolas Dickner, je ne sais pas encore, mais pour Perrine Leblanc, c’est confirmé : son deuxième roman, Malabourg, sera en librairie le 26 mars.)

 

François Blais se dit prêt à concéder à ses éventuels rivaux tous les autres prix littéraires québécois. Il s’engage à refuser toute autre récompense en dehors du Ringuet pour son nouveau roman. « Voudrait-on me faire Compagnon de l’ordre du Canada (et mes sources au cabinet du premier ministre me disent que le projet est dans l’air), je répondrais : “Messieurs, votre geste me touche, mais je me dois de refuser. Revenez me voir quand j’aurai le Ringuet.” »

 

Ce n’est pas tout. Il prend l’engagement de renoncer à « la généreuse bourse de mille dollars versée au lauréat », pour l’offrir « aux petits enfants malades. » Convaincant, n’est-ce pas ? Qui, après ça, oserait priver François Blais du prix qui lui revient…

 

L’auteur disparaît ensuite du portrait — mais pas indéfiniment, impossible d’en dire plus là-dessus sans prendre le risque de vendre la mèche. Débarque à sa place un narrateur non nommé, qui vient de Grand-Mère comme lui. Narrateur qui, à son tour, va céder sa place, pour une grande part du récit, à une mystérieuse S***, qu’il décide d’appeler Sam.

 

Roman chausse-trape

 

Tout a commencé quand ledit narrateur anonyme a trouvé dans une boîte de livres soldés un manuscrit reproduisant un long extrait du journal intime de ladite Sam. Extrait qu’il va s’empresser de recopier, tout en ajoutant son grain de sel. C’est ce qui nous est donné à lire. Vous me suivez ?

 

Toujours est-il que le point central de l’histoire, c’est que le narrateur tombe amoureux de Sam par ses mots. Qu’il veut à tout prix la retrouver. Qu’il cherche partout des indices dans le manuscrit qu’il recopie. Qu’il n’en finit plus d’échafauder des hypothèses.

 

Il part à la recherche de sa bien-aimée, persuadé qu’il est l’élu, le destinataire attitré du journal de Sam. « Il est impensable qu’elle m’ait adressé son journal, qu’elle m’ait lancé cet appel, sans avoir laissé traîner quelques miettes de pain pour me guider jusqu’à elle. » Il marche dans ses traces. Mais elle n’est jamais là où il l’attend. Il s’acharne dans son enquête. Jusqu’à quand ?

 

Entre-temps, on a eu tout le loisir de constater, par le biais de ses propres écrits, que cette Sam n’a rien de la fille idéale. Qu’elle n’a pas de vie. Qu’elle écrit son journal comme on pisse de la copie, en s’attardant faute de mieux sur tout ce qui meuble sa non-vie.

 

Ça ressemble à ceci : « Je résume : je me suis levée, j’ai pissé, j’ai mangé trois gaufres, une banane, et j’ai bu du café de marque Kirkland sur la galerie en lisant quelques pages du journal de Marie Bashkirtseff. »

 

Mais il y a pire. Comme cette interminable description du produit sur le papier d’emballage de la pâte à mâcher Starburst, que s’entête à reproduire Sam dans son journal. Pour en venir à conclure : « C’est André Breton qui avait raison : les descriptions c’est de l’hostie de marde. »

 

Sam, qui n’en finit plus de tourner en rond, va-t-elle finir par se manifester à celui qui la considère comme son âme soeur, qui voit en elle la femme de sa vie, ou plutôt de sa non-vie ? Sam existe-t-elle seulement dans la réalité ? Car, n’est-ce pas, il y a ce que François Blais qualifie lui-même de « frontière poreuse entre la réalité et la fiction ».

 

François Blais s’amuse. Il nous mène en bateau tout en multipliant les clins d’oeil complices. Il nous fait sourire souvent. Il lance des piques à tout venant comme ce n’est pas permis, et on s’en félicite. Il abuse de notre patience en étirant la sauce, et on comprend que ça fait partie du jeu.

 

Roman chausse-trape qui utilise astucieusement la mise en abyme, Sam se donne à lire comme de la non-littérature. C’est tout le contraire en réalité.

L’Instant même,

Sam

Québec, 2014 , 192 pages

François Blais