Les exilés de la Toile

Après les députés européens, les « tecchies » réunis à Austin, au Texas, ont eu droit à une intervention « virtuelle » d’Edward Snowden avec, en prime, un discours de Julian Assange, le fondateur du site WikiLeaks, retransmis par Skype.

 

Deux lanceurs d’alerte, deux hommes en qui l’on voit soit des héros, soit de dangereux criminels. Deux hommes qui ont dû s’enfuir pour échapper à la justice. Julian Assange vit réfugié dans l’ambassade équatorienne à Londres depuis presque deux ans, tandis qu’Edward Snowden se trouve quelque part en Russie. Un politicien conservateur du Kansas a vainement demandé aux organisateurs du volet « interactif » du festival South by Southwest de les bâillonner.

 

La NSA sera bientôt en mesure d’espionner absolument tout le monde sur la planète. Cette extraordinaire concentration du pouvoir entre les mains de l’agence de renseignement électronique, que MM. Assange et Snowden dénoncent avec force, s’est faite subrepticement. Il est vrai que des organisations comme l’American Civil Liberties Union se sont publiquement inquiétées quand de nouveaux pouvoirs ont été conférés à la NSA par le Patriot Act. Mais qui allait évoquer ce genre de critique à la une alors que la guerre contre al-Qaïda faisait rage ?

 

Julian Assange parle aujourd’hui d’une « militarisation de l’espace civil ». Les lanceurs d’alerte invitent leurs auditeurs à réagir. Seul le « pouvoir du peuple » peut renverser la vapeur, a lancé Assange. Le président Obama n’en a pas le courage, a-t-il fait valoir. Edward Snowden leur a dit que c’est à eux, les férus de technologie, qu’il incombe de concevoir des outils pour contrer les programmes de surveillance de la NSA. C’est la « défense contre les forces du mal », comme on dit dans le monde de Harry Potter.

 

Les jeunes de vingt ans sont plus politisés que la génération précédente l’était à cet âge, a-t-on souligné à Austin. Que l’on considère les mouvements « Occupy » aux États-Unis, le printemps arabe ou encore le « printemps érable » chez nous. Cela ne veut pas dire que les jeunes utilisateurs d’Internet se révolteront en masse contre la NSA et les géants du secteur privé qui les épient constamment. Il est néanmoins évident qu’ils réalisent avec une certaine colère que leur cher univers virtuel est peuplé par les mêmes fouineurs et les mêmes profiteurs que le monde bêtement réel ou analogique.

 

Le New York Times nous apprend que la CIA a espionné un comité sénatorial qui enquête sur elle, plus précisément sur ses techniques d’interrogation qu’on assimile à de la torture. C’est également très grave si c’est avéré. Il s’agit certainement d’un accroc majeur à la Constitution des États-Unis et d’une attaque vicieuse menée par une agence tapie dans l’ombre contre une des deux chambres élues du pays. La sénatrice Dianne Feinstein, qui corrobore la nouvelle du quotidien new-yorkais, a clamé son indignation. Selon elle, la direction de la CIA tente depuis des mois d’intimider le comité qu’elle dirige afin que son rapport reste secret, tout en fouillant dans ses ordinateurs dans l’espoir de connaître ses sources.

 

Les scandales liés à la surveillance de masse ont été exposés par une poignée d’individus à l’esprit critique aigu et dotés jusqu’à preuve du contraire d’une bonne dose d’idéalisme. Quelques-uns des plus grands journaux du monde ont jugé bon de publier leurs révélations, en prenant soin de taire ce qui doit être tu pour des considérations légitimes de sécurité.

 

Edward Snowden a dû trouver refuge en Russie, un cancre en matière de respect des droits fondamentaux. On peut relever l’ironie de la situation et en rire à gorge déployée tant qu’on veut. Il n’en reste pas moins que cette fuite est symptomatique d’un malaise qui mine nos démocraties : la cybersurveillance et le pouvoir des agences qui s’y adonnent ont vraiment de quoi faire peur, même s’il faut éviter de tomber dans la paranoïa. Ce ne sont pas seulement Assange et Snowden qui évitent les États-Unis et leur allié britannique. La documentariste américaine Laura Poitras, qui fut l’une des premières personnes à prendre connaissance des informations que Snowden avait en sa possession, vit à Berlin. Sarah Harrison, une journaliste britannique qui a aidé l’ancien sous-traitant de la NSA, réside également dans la capitale allemande. Glenn Greenwald, qui a signé des articles retentissants dans les pages du Guardian, vit au Brésil.

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1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 13 mars 2014 20 h 56

    Al-Qaida a réussi un grand coup.

    Désormais, la vie privée n'existe plus et la liberté non plus.Clermont Domingue