Éloge du mystère

Parfois, dans l’emportement numérique du moment, on finit un peu par l’oublier : l’humain, comme le prétendent les existentialistes, est un être de décision, de choix, par lesquels il façonne ses valeurs, tout en nourrissant les fondements de sa condition. Et du coup, si la technologie se substitue à lui pour décider et choisir, comme elle commence à le faire en ce moment, que va-t-il finir par lui arriver ?

 

Tiens, posons la question, avant qu’un empire de l’algorithme ne décide d’anticiper nos questionnements pour ensuite les formuler pour nous.

 

La numérisation des rapports sociaux, la mise en format mobile d’outils d’aide à l’orientation, à l’écriture, à la prise de photo, le développement d’analyses prédictives des comportements sur la base des mégadonnées produites quotidiennement ne sont plus seulement en train de créer un univers dans lequel l’avenir s’annonce plus facile, plus connecté, mieux documenté et surtout totalement transparent, ou presque, comme le chantent en choeur les gourous de la techno. Ces mutations, sournoisement, sont aussi peut-être en train de sonner le glas d’un des plus beaux dons de l’être humain : le mystère. Et bien sûr, voilà une chose dont on ne devrait pas, trop rapidement du moins, se réjouir.

 

Le mystère humain, celui qui guide l’énigme d’un choix, d’une prise de décision, d’un déplacement, d’un geste, d’un mot, d’un sourire ou d’une larme, doit certainement être préservé. Pas seulement pour des raisons esthétiques ou poétiques, mais aussi pour l’ensemble de ses vertus tout comme pour la facilité avec laquelle il témoigne chaque jour de la complexité d’une condition, la nôtre.

 

Or, les artisans du tout-numérique, les ingénieurs de l’hyperconnectivité, ne sont pas tendres avec lui, comme en témoigne la prolifération des systèmes de géolocalisation qui sont sur le point de faire disparaître définitivement, à l’échelle du globe, le plaisir de l’évasion, le mystère de l’égarement involontaire, du voyage sans but et de la rencontre improbable qui peut s’ensuivre. Jack Kerouac aurait-il été aussi libre avec un GPS ? se demandait récemment un jeune étudiant après avoir soumis à la logique de Google Maps et de son vocabulaire froid le parcours relaté par l’icône de la Beat Generation dans son On the Road ? Joli débat !

 

Réduire l’improbable à néant

 

Avec de bonnes intentions, le numérique propose d’aider l’humain à mieux se retrouver dans l’espace, mais également à se trouver lui-même en donnant un caractère prévisible à ses comportements, et même à ses états d’esprit, dont le mystère peut désormais être déjoué, en partie, par la donnée numérique.

 

Un statisticien américain qui travaille pour Microsoft a affirmé il y a quelques semaines qu’il était en mesure de prédire la dépression avec un taux de succès de 70 % chez les abonnés de Twitter, et ce, sur la seule base des micromessages et des contenus qu’ils partagent. En Grande-Bretagne, d’autres artisans de la prévisibilité de la condition humaine affirment avoir mis au point des modèles mathématiques capables de prédire les mouvements de foules avant qu’ils ne se produisent, ou d’anticiper le cours d’un indice boursier deux ou trois jours d’avance, en décryptant l’humeur des réseaux sociaux. Troublant, et encore plus lorsque l’on sait qu’en 2014, l’analyse prédictive, celle qui fait de notre présent un espace calculé et calculant, est une des technologies qui devraient transformer encore plus le ici-maintenant, estime le Forum économique mondial dans un récent rapport.

 

La décision, le choix, placés sous l’influence et la surveillance permanente du chiffre, de la formule mathématique qui nous dit désormais où tourner, quels « amis » suivre, quel livre ou disque envisager dans ses achats, quel hôtel choisir, quel mot utiliser, quel comportement adopter… ont tout le pragmatisme qu’il faut pour séduire, mais également pour réduire considérablement la superficie de nos nécessaires jardins secrets. Jardins où, pour prédire avec plus de précision et connaître afin de mieux guider et assister, une passion incontrôlable pour les jeux d’argent — ou ceux avec des bonbons —, les parcours de course ou chemins empruntés pour se rendre au travail, les doutes, les questionnements d’ordre médical, idéologique ou philosophique, finissent par ne plus être des mystères pour personne. Sur Twitter, un mot-clic s’imposerait dans les circonstances : #PasCool !

 

Le mystère fait bon ménage avec la pluralité de la pensée, le doute, la diversité de l’opinion, l’inaccessible de la raison, l’inexplicable… Il est forcément un rempart contre l’uniformisation des comportements guidés par le calcul d’une machine, le conformisme et la prolifération des préjugés qui viennent avec celui-ci. Dans une modernité en mutation, il est également perçu comme une source insoutenable d’insécurité, d’angoisse, et ce, porté finalement par un grand mystère qui, pour les mêmes raisons, mérite lui aussi de le rester.

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