Des femmes qui écrivent

On dira aussi, non sans raison, que des religieuses, femmes souvent fort cultivées, ont contribué aux émancipations qui ont ouvert la voie à plus d’une féministe d’aujourd’hui.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir On dira aussi, non sans raison, que des religieuses, femmes souvent fort cultivées, ont contribué aux émancipations qui ont ouvert la voie à plus d’une féministe d’aujourd’hui.

Alors qu’avec un sondage sur « la famille », une réunion spéciale d’évêques, tous des hommes, doit débattre de la crise de l’Église catholique, une autre enquête, indépendante celle-là et fort explosive, risque de donner au pape François plus de fil à retordre que ses réformes au Vatican. S’adressant à tous les catholiques, une journaliste et une bibliste de France contestent, en effet, le pouvoir masculin qui prévaut encore dans l’Église en contradiction, selon elles, avec le message évangélique des origines.

 

Leur « enquête sur l’Église et l’égalité des sexes » illustre, documents à l’appui, l’histoire millénaire d’un rabaissement des femmes et de la sexualité. Ce bilan de l’impasse du catholicisme, sinon des sociétés qu’il a produites, attribuée au « patriarcat », est signé par Maud Amandier et Alice Chablis, pseudonymes de deux laïques « engagées dans l’Église », selon le mot de l’éditeur Novalis. Pour en savoir plus, on devra cette fois oublier les auteurs et lire l’ouvrage : leurs constats sont accablants.

 

Pour qui s’attend à voir dans Le déni et ses quelque 400 pages une vieille Église fidèle à ses traditions qui serait trop sévèrement jugée par des féministes du XXIe siècle, la surprise sera totale. À la lecture, on découvre, en effet, une grande institution captive de moeurs antiques et de graves erreurs théologiques, et se repliant sur « l’autorité divine » même quand elle contredit des paroles et des conduites de l’Évangile libératrices et, encore de nos jours, révolutionnaires.

 

Certes, d’aucuns rappelleront que l’Église, héritière en cela du judaïsme, aura favorisé maints progrès dans l’histoire : institutions humanitaires, libertés des Lumières et toute une « doctrine sociale ». S’agissant des femmes, toutefois, force est de reconnaître que de Paul de Tarse, qui leur intimait de « se taire », jusqu’aux papes, y compris Jean-Paul II, qui les ont exclues des prérogatives sacerdotales, en passant par quelques Pères de l’Église qui méprisaient leur sexualité, l’aveuglement fut constant et constamment inéquitable.

 

On dira aussi, non sans raison, que des religieuses, femmes souvent fort cultivées, ont contribué aux émancipations qui ont ouvert la voie à plus d’une féministe d’aujourd’hui. Malheureusement, le culte de la « vierge » Marie, poussé jusqu’à l’idolâtrie, n’allait guère valoriser l’égalité des femmes, pourtant vouées pour la plupart au mariage. Paradoxe peu glorieux, ce sont aujourd’hui des femmes de sociétés désormais libres qui revendiquent pleine égalité pour les femmes de l’Église catholique !

 

Dans Le déni, même le « voile » tant controversé retrouve ses sources sexistes. Paul de Tarse et l’Ancien Testament induiront Thomas d’Aquin, le docteur angélique, à y voir une protection des prêtres contre la concupiscence ! D’autres, même le futur pape Bergoglio, croiront à l’infériorité native prêtée aux femmes. Elles sont naturellement inaptes aux tâches politiques, aurait-il dit à propos de Cristina Kirchner, alors candidate à la présidence de l’Argentine…

 

Bref, les grands penseurs, pourrait-on dire, font de grandes erreurs. Mais le pouvoir porte aussi à tous les abus, même le pouvoir religieux, comme l’Église en a donné trop d’illustrations. Ces papes qui ont revendiqué, après les empereurs de Rome, le titre de souverain pontife prétendaient en même temps représenter Jésus. Cherchez l’erreur. Jésus n’a jamais recherché le pouvoir. Encore moins un pouvoir exclusif pour les hommes. « L’émancipation des femmes, leur reconnaissance comme égale des hommes est l’une des révélations de l’Évangile », peut-on lire dans Le déni.

 

On aura compris que cette critique-là est aussi une contestation plus fondamentale du monopole des hommes sur le pouvoir de décision, mais aussi sur celui de la parole. Pourtant, ce ne sont pas seulement les femmes qui sont tenues pour des personnes mineures dans l’Église, c’est aussi l’ensemble des fidèles. Le déni ne présente pas toutefois de programme de changement. Ce serait donc une erreur d’espérer plus de respect et de responsabilité pour l’ensemble du laïcat en ouvrant simplement la prêtrise aux femmes.

 

Pas plus que le « peuple de Dieu », retrouvé au concile Vatican II, même les évêques (tous des hommes) resteront, eux aussi, dépossédés de leurs responsabilités des débuts, à l’encontre de l’Église primitive. Cette dépossession s’est même aggravée depuis, malgré ce concile et son appel à la collégialité, alors que, partout ailleurs, la dignité des personnes et des peuples appelait à plus de démocratie. Comment les pays encore soumis à des régimes arbitraires peuvent-ils voir dans une telle Église un exemple de salut ?

 

Pire encore, pour les catholiques qui n’ont pas quitté l’Église, ce pouvoir s’est aussi arrogé le monopole de la vérité dans les affaires de la vie privée. D’un côté, l’Église officielle prêche que la conscience des simples fidèles est assistée du secours d’en haut, mais de l’autre, elle prétend régenter leurs liens conjugaux et leur morale sexuelle, comme si l’expérience des gens ne comptait pour rien. S’il y a ici des brebis égarées, sans doute doit-on avant tout regarder chez les bergers !

 

Parmi les 150 évêques qui seront au synode de Rome, il s’en trouvera sans doute plusieurs à partager les vues du jésuite Joseph Moingt, qui signe la préface de l’ouvrage. Ils auront cependant fort à faire pour arracher leurs collègues et le pape aux entraves séculaires d’une culture « d’avant Jésus-Christ » et d’une tradition qui a jusqu’à maintenant si mal lu ses propres écritures « saintes ». Pourtant, sait-on jamais, peut-être le temps des femmes est-il venu.


Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

13 commentaires
  • Marc Lacroix - Abonné 3 mars 2014 06 h 16

    L'honnêteté n'est plus facultative !

    Pendant longtemps, l'Église s'est assise sur sa tradition pour refuser aux femmes et aux simples fidèles le droit de réfléchir. Elle est demeurée une institution hiérarchique calquée sur l'ancien Empire romain où, comme l'indique M. Leclerc, les Évangiles ont été encadrés pour les rendre plus politiquement acceptables; la doctrine de l'Église devait favoriser l'unité ! Constantin, puis Théodose, deux empereurs ont sculpté l'institution ecclésiastique et en ont fait ce que nous connaissons. Jésus de Nazareth ne recherchait pas l'influence politique, mais l'influence impériale romaine a fait de l'Église une "Gère-mène".

    Dans un sens, la recherche d'unité est compréhensible, les premiers siècles de l'Église ont été témoins de querelles sans fin sur la nature de Dieu, de Jésus et du Saint-Esprit et sur la subordination de Jésus par rapport au Père ou non, engendré non pas créé... Bref des chicanes où des théologiens s'arrogeaient l'autorité pour décrire Dieu et la Trinité et voulaient forcer les partis adverses à admettre — leurs erreurs. Revenons donc aux sources ! Il existe quatre Évangiles canoniques, quatre récits de la vie de Jésus avec des paroles de ce dernier. Que disent ses récits ? Ils nous parlent de justice, d'amour du prochain et de l'utilisation du — gros bon sens en spiritualité. Le côté "Gère-mène" de l'Église a eu du bon dans le sens où la spiritualité n'est pas si simple au point où le moindre des fidèles peut se déclarer dépositaire de la vérité; Benoit de Nursie, Jean de la Croix et plusieurs autres écrivains de génie nous ont légué des textes qui nous aident à comprendre la vie spirituelle et ceci constitue — la Tradition — à laquelle se sont greffés beaucoup de — dogmes humains — que l'Église s'est évertuée à déclarer — divins. Revenons à l'essentiel ! L'institution n'est pas propriétaire de l'Église.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 3 mars 2014 08 h 37

      «Propriétaire»

      Je ne rêve qu'au jour où personne ne sera propriétaire de notre esprit !

      J'aime jusqu'à un certain degré qu'on cite de grands penseurs. Le truc qu'il faudrait en retenir est qu'«Ils ont pensé par eux-même» sans qu'ils ne tiennent compte de tout ce qui a été écrit et dit avant eux !

      À quand votre tour ? Vous n'avez pas à transporter les foules avec votre réflexion, vous n'aurez qu'à vous transporter vous-même.

      Bonne journée.

      PL

    • Yvon Bureau - Abonné 4 mars 2014 08 h 56

      Et que penser d'une des plus grandes querelles : celle avant et pendant le concile d'Éphèse en 431 sur Marie, mère de Dieu.
      Il y aurait un film formidable à faire sur Éphèse 431

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 3 mars 2014 07 h 21

    Combien d'évangiles?

    Pourquoi quatre évangiles 'canoniques'? Parce que des hommes réunis en concile ont décidé d'exclure tous les autres textes.

    Quant à ce qui s'en est suivi, nous ne sommes pas loin de la 'théière' de Russell.

    Desrosiers
    Val David

  • France Marcotte - Abonnée 3 mars 2014 08 h 31

    Le ciel est la limite (sky is the limit...)

    «...ce ne sont pas seulement les femmes qui sont tenues pour des personnes mineures dans l’Église, c’est aussi l’ensemble des fidèles. Le déni ne présente pas toutefois de programme de changement. Ce serait donc une erreur d’espérer plus de respect et de responsabilité pour l’ensemble du laïcat en ouvrant simplement la prêtrise aux femmes.»

    Allons donc, comment pouvez-vous déjà prévoir sur cet aspect les conséquences de cette présence accrue des femmes dans l'Église?

    Il faut peut-être un effort d'imagination plus que de déduction pour faire mieux que de remplacer les visages sur la photo de famille. Les femmes en s'immiscant dans des institutions sclérosées par le temps mettent en échec la pensée mécanique.

  • Jean Delisle - Abonné 3 mars 2014 08 h 43

    "Favoriser les libertés des Lumières"?

    Monsieur Leclerc,
    C'est toujours un plaisir de vous lire. Merci d'avoir si bien résumé le livre _Le déni_ et d'avoir montré à quel point la position officielle et dogmatique de l'Église catholique est en porte-à-faux et loin, très loin du message initial qu'elle prétend transmettre et diffuser. Un seul passage dans votre texte m'a étonné, celui où vous écrivez que « [...] l'Église, héritière du judaïsme, aura favorisé maints progrès dans l'histoire : institutions humanitaires, libertés des Lumières et toute une "doctrine sociale".» Si l'Église a fait une chose, c'est bien de lutter CONTRE les libertés des Lumières tout au long de son histoire. _L'Encyclopédie_ de Diderot, par exemple est parue en 1751. Dès 1758 elle fut interdite et, l'année suivante, elle fut condamnée par une bulle papale.
    Plus près de nous, le Syllabus que Pie IX annexe à son encyclique _Quanta Cura_ en 1864 vise à dénoncer « les principales erreurs de notre temps » et proclame qu’il est contraire aux principes de l’Église catholique de prêcher la liberté de conscience, la liberté de culte et la liberté de la presse. Le pape y défend la religion catholique comme « unique religion de l’État » et considère comme une source de corruption des mœurs et de perversion de l’esprit la libre circulation des idées et la liberté de culte accordé à chacun.
    Par conséquent, toute idée associée à la modernité et au libéralisme est vue comme une hérésie à combattre. Au nombre des quatre-vingts propositions condamnées par l’Église, le pontife romain affirme, en outre, que c’est une erreur de croire que « l’Église doit être séparée de l’État ». Le pape rejette aussi la nécessité pour l’Église de « composer avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne ». L’épiscopat québécois, dressé à l’obéissance, a adhèré pleinement à ces positions doctrinales ultramontaines qui maintenaient l’Église en marge du progrès.
    Mais je n'ai peut-être pas bien compris ce que vous vouliez dire par "fav

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 3 mars 2014 09 h 38

    Quelle coincidence!

    "Alors qu’avec un sondage sur « la famille », une réunion spéciale d’évêques, tous des hommes, doit débattre de la crise de l’Église catholique, une autre enquête, indépendante celle-là et fort explosive, risque de donner au pape plus de fil à retordre que ses réformes [ ...]."

    Je ne sais pas si M. Leclerc croyait nous apprendre quelque chose quand parlant de cette réunion d'évêques il ajoute tous des hommes. Et parlant du sujet de la réunion il se tait sur ce dont il y sera question au juste, de la nature de la crise qui sévit aujourd'hui dans l'église catholique?

    Il ne s'agit pas de ce dont tout le monde parlait hier, de la façon dont cette église n'a pu gérer convenablement les dérives sexuelles de religieux catholiques. Or, par un hasard étrange on apprenait ce week-end dans une émission d'affaires publiques, que des religieuses ont aussi abusé d'enfants au Québec, filles et garçons, tant des "enfants de Duplessis" que des Autochtones. Un genre d'égalité hommes femmes dont on se serait bien passé.

    Comme c'est toujours le cas dans les questions d'inceste ou d'abus sexuels, ceux faits par femmes ne font surface que des années voire des décennies plus tard que les autres, Certains, dont moi, soutiennent que le refus du mariage des prêtres qui est spécifique à cette église est pour beaucoup dans ces dérives, mais en fait peut-être que plus profondément c'est tout simplement la misogynie de cette institution qui est en cause. Cette séparation systématique des hommes et des femmes où seul le mariage est accepté, parce que bon... il faut bien que les fidèles se reproduisent, acccepté mais contrôlé de près: on parle de l'interdiction de l'avortement comme d'une protection du foetus: mais... même quand une éventuelle grossesse risquait de mettre la vie d'une femme en danger toute contraception était aussi interdite dans les années cinquante.

    Cette église se remettra-t-elle un jour en question ?

    • Marc Bergeron - Inscrit 4 mars 2014 00 h 24

      Le pape se dit écolo alors il y a trop de monde sur la planète. Veuillez reviser vos dogmes. Ajouter à ça Madame Turcotte tout l'aspect des relations politique ultra secrète pourvu d'une grande modernité et l'aspect pouvoir et argent. Le blanchiment d'argent et les relations etc. Un panier sans fond. Le plus belle exemple (pire encore) du capitalisme néolibéral sans aucune démocratie et contrôle. n'apporte aucun emploi et négocie aucun produit la différence. Pour les croyants ils ont des indulgences et le ciel à la fin des jours, tant mieux pour eux.