Des mots et des idées

Souvenirs, souvenirs… Dans le temps, la semaine de congé dans le calendrier scolaire, semaine qui vient de se terminer pour les uns ou de commencer pour les autres, était parfois appelée « semaine de lecture ».

La formule avait bien sûr une vocation invitante. Et dans le cadre de cette #chroniquefd, tiens, pourquoi ne pas en faire un prétexte à une poignée de suggestions de livres à mettre dans cette « semaine », comme pour la densifier un peu ?

 

Pourquoi les riches ont gagné (Albin Michel). Un début en douceur avec ce nouveau livre du prolifique essayiste français Jean-Louis Servan-Schreiber qui, après s’être attaqué au culte de l’urgence et aux dérives du présentisme dans Trop vite !, pose désormais son regard analytique et didactique sur l’argent, la finance et le présent un peu vide de sens dans lequel tout ça nous a finalement plongés. Joli programme.

 

Selon lui, le pouvoir, l’obsession ou le diktat de l’argent ont trouvé un terrain fertile pour proliférer dans une époque, la nôtre, devenue un « marais moral » plutôt plat et pas très inspirant. Du coup, sans résistance aucune, les riches occupent désormais avec arrogance le terrain financier, mais également politique, idéologique et même médiatique, faisant même de la richesse un nouvel idéal, un modèle, contre lequel il semble désormais presque impossible de s’opposer.

 

Étrangement, l’homme n’est pas foncièrement pessimiste. Statistiques et études connues à l’appui, il constate même, avec une certaine lucidité et un malin plaisir à déjouer les idées reçues, une diminution des inégalités sociales, une augmentation même du niveau de vie des pauvres à l’échelle planétaire, dans un environnement toutefois paradoxal où, désormais, les capitaux circulent bien plus librement à travers le monde, pour trouver la zone géographique qui leur est le plus profitable, que peuvent le faire les humains.

 

Servan-Schreiber en finit même par devenir philosophe, en reconnaissant que ce cadre, avec le confort qu’il procure, offre malgré tout les conditions propices, la liberté même, pour réfléchir avec moins d’entraves sur le sens collectif à lui donner. Ce qui n’est pas toujours fait avec l’application et la rigueur que cet exercice de construction de signification mériterait. Nos sociétés souffrent « d’un manque d’idéal civilisateur susceptible de donner du sens à nos choix », écrit-il. Voilà qui est dit.

 

La démocratie des crédules (PUF). Même s’il est sorti il y a tout juste un an, cet essai du sociologue Gérald Bronner gagne toujours en intérêt en proposant une autopsie en règle d’un présent et de sociétés démocratiques dans lesquels il est désormais possible de convaincre les masses sur la base de raisonnements fautifs, mais également d’y avoir raison contre la réalité des faits. Ce qui n’est pas très banal, convenons-en !

 

Cette dérive pourrait être amusante. Elle est toutefois abordée avec une certaine inquiétude par l’universitaire qui, loin de vouloir attribuer à la bêtise et à la malhonnêteté, seules, la constitution d’un tel régime de croyances déconcertantes — régime politiquement exploité par les uns et socialement néfaste pour les autres —, qualifie plutôt la chose de « face obscure de la rationalité ». Une face qu’il va méthodiquement passer au crible, pour mieux la comprendre et l’enrayer.

 

Ici, il évoque des « démocraties stables » dans lesquelles la sécurité et la liberté sont garanties, mais où plusieurs cherchent, malgré tout, « la façon dont il pourrait enfin être victime de quelque chose. Le statut de victime [étant] devenu enviable dans l’espace démocratique », résume-t-il. Là, il parle de cette « invasion du douteux et du faux dans l’espace public », poussée par les nouvelles conditions d’un marché de l’information où la démocratisation des outils de communication n’a pas seulement fait émerger une nouvelle société du savoir, mais également un monde dans lequel la naïveté est aujourd’hui érigée en intelligence.

 

Cette « démocratie des crédules », écrit-il, « réunit toutes les conditions pour qu’une nouvelle forme de populisme puisse s’épanouir » tout en appelant à la responsabilité des journalistes, des politiciens, des scientifiques, des citoyens pour éviter que cette pente savonneuse poursuive son inquiétante inclinaison.

 

Wake up America (Rue de Sèvres). Des mots et des images, pour finir, avec ce roman graphique qui met en dessin la vie d’un superhéros américain atypique : John Lewis, actuel représentant parlementaire de l’État de Géorgie au Congrès, mais surtout figure marquante dans la lutte pour les droits civiques, aux côtés d’un certain Martin Luther King, dans les décennies 40, 50 et 60. Le 28 août 1963, il était de la Marche sur Washington, celle où il a été question d’un certain « rêve ».

 

Mis en récit avec la complicité d’Andrew Aydin, qui travaille au cabinet de Lewis, et de Nate Powell pour le dessin, l’objet lustre le mythe dans le sens du poil, c’est sûr, mais il a aussi le mérite de ramener au bon souvenir du présent toutes ces ornières du passé dans lesquelles notre époque n’est pas totalement assurée de ne pas retomber.

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