Une parmi d’autres

Ainsi donc, on ne reverra pas La fureur de ce que je pense à Québec en juin, malgré le fait que sa reprise ait été annoncée lors du prédévoilement de la programmation du prochain Carrefour international de théâtre. D’une beauté vénéneuse, l’objet conçu par Sophie Cadieux et Marie Brassard à partir des écrits de Nelly Arcan n’a pas bénéficié des subventions qui auraient notamment permis la reconstruction de son imposant dispositif scénique, démantelé après les quatre semaines de représentations données à l’Espace Go au printemps dernier.

 

Une annulation qui s’ajoute à celles répertoriées par Fabien Deglise dans son papier paru en nos pages le 15 février dernier. Que l’État ne puisse répondre à toutes les demandes d’aide, dont le nombre ne cesse d’augmenter, on peut s’en attrister, mais c’est compréhensible. Que l’on ne dispose pas de la souplesse nécessaire pour soutenir la reprise d’une production acclamée dont les occasions de seconde vie sont sérieuses — on parle d’invitations nationales et européennes —, ça devient consternant. Questionné par le collègue Philippe Couture de l’hebdomadaire Voir, le nouveau directeur artistique du Festival TransAmériques, Martin Faucher, a relevé cette incohérence affligeante : « Parce que les succès ne font pas partie des équations dans notre système de financement ». Misère.

 

Arcan en série

 

L’imposante scénographie signée par Antonin Sorel isolait — j’userai de l’imparfait, jusqu’à preuve du contraire — les six actrices de La fureur… dans autant de cases-cages, versions piégées de la chambre à soi pour écrivaine, démultipliée ici en déclinaisons de la souffrance au féminin. Seule la danseuse Anne Thériault était libre de circuler, rare contrepoint lumineux ; la responsabilité du salutaire décloisonnement final du spectacle lui revenait, si mon souvenir est juste.

 

Peut-être Thériault incarnait-elle discrètement cette dimension trop souvent tue de la comète littéraire ainsi décrite par Martine Delvaux : « Elle est notre ouvreuse dans l’obscurité, celle qui ouvre les jambes jusqu’au Japon pour nous montrer le chemin, trouver les taches blanches dans l’obscurité des déchets »  Dans son plus récent livre, Les filles en série (Remue-ménage, 2013), cette dernière peint aussi l’auteure de Putain et de Folle« en gorgone qui me pétrifie par le miroir qu’elle me renvoie de toutes ces blondes sacrifiées », Marilyn Monroe et tant d’autres.

 

Foisonnant et libre livre que celui-là, jaune de couverture mais rouge de coeur, dédié aux « filles de la grève » que Delvaux, professeure à l’UQAM, a côtoyées dans la classe comme dans la rue. Dans une suite de petits essais, elle s’intéresse ici à la figure culturelle de la série de filles, pareilles mais pas tout à fait, sages comme une image reproductible à l’infini : Barbies, danseuses, mannequins, lapines Playboy, poupées gonflables, blondes de service… Dans la foulée de cette suite de suites, l’essayiste en propose une autre, formée des cas où les filles se mettent à détourner les codes sériels et à jouer avec les conformismes imposés pour mieux exposer les rouages d’une misogynie aux accents totalitaires ; s’y retrouvent les Pussy Riot, Femen et autres protagonistes de la télésérie Girls.

 

La «victime consentante»

 

De filles, on n’en trouve qu’une seule dans Unseamly, la nouvelle création d’Infinithéâtre présentement à l’affiche au Bain Saint-Michel. Elle en cache d’autres, pourtant. Le texte d’Oren Safdie, largement inspiré des frasques du fondateur d’American Apparel Dov Charney, s’articule autour du cas de Malina, 20 ans, qui souhaite traîner en justice son ancien patron pour harcèlement sexuel et agression.

 

À l’écoute de son récit, l’avocat qu’elle consulte ne donne pas cher de son dossier, soulignant qu’elle a tout de la « victime consentante » : n’a-t-elle pas usé de ses charmes et nourri une certaine ambiguïté afin de monter en grade au sein de la compagnie ? Elle l’a bien cherché, quoi, c’est un peu sa faute… Air connu qui donne la nausée.

 

Malgré ces « circonstances aggravantes », la jeune femme s’obstine à aller de l’avant. L’ancienne vendeuse et mannequin, ex-rouage d’une tactique publicitaire basée sur la provocation, refuse désormais de n’être qu’une parmi d’autres et de gonfler les rangs invisibles des victimes présumées dont le silence aurait été acheté à prix fort.

 

Mais seule, que peut-elle faire ? La stratégie de contre-attaque qu’elle finit par développer vers la fin de la pièce semble indiquer une impossibilité de penser la résistance autrement qu’en termes de manipulation, de séduction, de surenchère, toutes choses que Malina souhaitait pourtant combattre. Il y a de ces luttes qui, comme le déploie éloquemment Martine Delvaux, se doivent d’être menées en communauté.

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