L’étagère et le paradoxe

On peut ranger bien des choses dans une étagère, y compris des paradoxes. La semaine dernière, une multinationale scandinave du meuble bas de gamme à assembler en a fait la démonstration, malgré elle, en annonçant la mise au rancart d’un de ses modèles de bibliothèque, objet dont le nom se prononce surtout avec le fond de la gorge.

 

Anecdote purement commerciale, à la valeur minime dans un présent marqué par des mises au rancart hautement plus signifiante, comme celle du sens critique ou du respect dans les relations intercommunautaires, l’information n’aurait pas dû aller plus loin qu’un simple avis dans un catalogue, où qu’une note à l’attention d’une clientèle accrochée avec du ruban adhésif sur la colonne d’un magasin entrepôt. Mais non.

 

Carburant du vide, l’annonce a fait les choux gras de plusieurs sites d’information d’ordinaire versés dans la nouvelle d’intérêt, la disparition de ce modèle d’étagère nourrissant même l’expression, étonnante dans les circonstances, d’une désolation sentie, d’une tristesse appuyée et d’une incompréhension commentée par des experts en marchandisation du présent.

 

Dans une émission radiophonique matinale, sur un réseau d’État, l’animatrice qui d’ordinaire aime bien se porter à la défense du développement durable, de l’achat local tout en pourfendant le grotesque des méga-entreprises qui homogénéisent la condition humaine, s’en est également émue avec la même tonalité. C’était vendredi dernier.

 

Le marchand de meubles qui fait proliférer ses commerces aux bords des autoroutes, à la manière d’un DIX30, n’aurait pas pu espérer mieux. L’animatrice a même dit qu’elle en avait acheté plusieurs exemplaires dans sa vie et qu’elle allait, du coup, faire des réserves de ce modèle de bibliothèque pour affronter la pénurie annoncée, et ce, malgré un design plus que générique promu par un empire de l’uniformisation des espaces habitables à travers le monde passé maître dans l’art d’exploiter des ressources humaines dans des pays asiatiques où les conditions sociales et économiques sont bien éloignées de celles des pays dans lesquels on s’épanche avec tant de facilité sur une histoire de mobilier.

 

On pourrait même penser que le meuble va être rayé du catalogue en raison d’émanations toxiques induites par son vernis, vapeurs qui auraient pour effet d’altérer le jugement. Mais la multinationale n’a pas, dans sa communication commerciale qui a été d’une efficacité redoutable, abordé ce délicat sujet.

 

Du coq à l’âne

 

Étrangement, d’homogénéisation et d’émanations toxiques, il en est aussi question dans le documentaire La charte des distractions qui, la semaine dernière, dans une actualité préoccupée par un meuble et par la fièvre de l’olympisme, a fait discrètement son apparition sur la toile. Film indépendant, l’objet, financé par des groupes de citoyens dans le cadre d’une campagne en ligne, propose un regard critique sur le projet de loi 60, celui qui montre du doigt les femmes voilées, au nom de la laïcité. Dimanche, près de 9000 personnes l’avaient vu en passant par le site YouTube

 

Le point de vue pourrait être facilement qualifié d’opposé au projet de charte, même si, dans les faits, il essaye surtout de revisiter l’emportement social, médiatique et discursif des derniers mois au Québec en empruntant le chemin des faits et de l’autopsie raisonnée d’un débat souvent teinté par l’émotion.

 

Dedans, il y a un économiste qui parle de « manoeuvre électoraliste » et « d’un jeu d’intérêt qui surpasse le bien commun ». Il y a aussi une philosophe qui expose la mécanique d’une « rhétorique malhonnête » et décortique entre autres cette menace évoquée par un élu de l’islamisation de Montréal, menace qui peine à passer l’épreuve statistique : l’islam n’est porté que par 4 % de la population de la métropole, souligne-t-elle.

 

On y parle de l’art de diviser une population pour mieux assurer le pouvoir d’un gouvernement et des effets délétères à long terme pour le vivre-ensemble d’une telle stratégie nourrie par la peur de l’autre et l’identification sur la place publique de boucs émissaires. On y fait résonner les concepts de « lois assimilationnistes », de « discours racisants » tout en décodant cet art politique séculaire qui consiste à construire des problèmes pour leur trouver des solutions et à « monter en épingle » des anecdotes pour en faire des généralités.

 

Le document de 52 minutes, à l’angle et à l’éclairage certes prévisibles, mérite que l’on s’y intéresse. Même s’il risque, dans un environnement polarisé où l’émotion domine, de ne servir au final à rien d’autre qu’à conforter les convictions des uns et des autres. Et ce, sans paradoxe aucun, finalement.

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