Palais et palet

Une fausse ruine gréco-romaine. Un galion de pirate style vieux neuf pour voguer sur un lac artificiel. Un minizoo avec paons et faisans. Un garage rempli de voitures de collection ostentatoires. Un gigantesque McManoir. Des cerfs en bronze et un cheval en fonte. Un terrain de golf, évidemment.

 

Partout, du mauvais goût rococo et kitsch. On est en Ukraine quétaine et, pourtant, on se croirait dans une banlieue du Québec. Le Versailles à la Disneyland du président, déployé sur 140 hectares, a été envahi par les manifestants de l’opposition samedi, quelques heures après la destitution d’Ianoukovitch. La nouvelle et les images ont évidemment fait le tour du monde des médias, anciens et nouveaux.

 

Enfin, presque. Ce monde était aussi occupé à suivre les dernières heures de compétitions et de festivités de Sotchi, dans un autre recoin de l’ancienne URSS, où d’autres oligarques ont remplacé d’autres apparatchiks avec un goût semblable pour les constructions tape-à-l’oeil. Le village olympique, si l’on a bien suivi, c’était aussi une sorte d’esbroufe architecturale érigée autour de la misère, noire comme la mer, pour isoler des pachas, cette fois des athlètes et des journalistes.

 

Vu d’ici, le grand bluff s’est terminé dimanche avec le triomphe de l’équipe nationale de hockey sur glace. Un palet dans le palais.

 

Dans la bulle de Sotchi

 

Il en a encore fallu de grands écarts éthiques et médiatiques pour filer d’un événement à l’autre. Les sites et les bulletins de nouvelles y sont généralement arrivés, en se tournant vers le champ de bataille de Kiev, comme il se doit. Seulement, il y avait des milliers de journalistes dans la bulle de Sotchi et des milliards d’engagés pour couvrir toutes les épreuves, alors il fallait la plupart du temps continuer comme si le contrepoids sanglant ne plombait pas l’enthousiasme olympique.

 

The show must go on. Le spectacle a continué avec tout de même un relent de gêne de ce côté-ci de la réception. L’insupportable contradiction a culminé il y a quelques heures avec le spectacle de clôture de la grande fête mondialisée et sponsorisée.

 

La même profonde et embarrassante antinomie a prévalu il y a une semaine, lundi dernier, quand des enquêteurs de l’ONU ont divulgué un rapport accusant la Corée du Nord de crimes contre l’humanité fondés sur une politique d’État. Extermination, meurtres, mise en esclavage, tortures, viols, avortements forcés, déplacements de populations, famines planifiées, persécutions en tout genre, la commission d’enquête établit des parallèles avec les exactions commises par l’Allemagne nazie. Ce soir-là, pourtant, au journal télévisé, la balance de l’information du diffuseur officiel national penchait du côté de Sotchi.

 

Le chialage contre les diffuseurs officiels est évidemment une sorte de discipline mondialement pratiquée. Ici, l’un des reproches les plus courants concerne l’incessante logorrhée des commentateurs durant le patinage artistique ou les cérémonies d’ouverture et de fermeture. En gros, s’il vous plaît, retenez ce conseil : quand il y a de la musique, fermez-la !

 

Coup de chapeau

 

Cela dit, il faut reconnaître et souligner la qualité générale de la médiatisation olympique par CBC/Radio-Canada qui avait dépêché un peu moins de 300 pros pour le boulot. Le travail journalistique parallèle offert pour couvrir la ville de Sotchi, voire la grande Russie dans son ensemble, a permis de diffuser autre chose que la vitrine sportive officielle.

 

Le correspondant Jean-François Bélanger a produit un travail de référence. À RDI Les Grands Reportages ont offert un très instructif diptyque intitulé Les Jeux de Poutine pour exposer les magouilles de classe mondiale qui ont permis d’organiser les Jeux dans une station balnéaire quasi tropicale en arrosant les oligarques de milliards et de milliards de roubles tout en bâillonnant les opposants.

 

Le pire scénario catastrophe envisageait que le grand pow-wow quadriennal serait perturbé par un attentat terroriste lié à un point enténébré du Caucase. Finalement, c’est une révolte populaire dans une ancienne république de « l’étranger proche », comme disaient les Soviétiques en parlant de leurs alliés inféodés, qui aura le mieux fait tomber le paravent derrière lequel se jouait la grande mascarade sportive à la gloire de Poutine.

 

L’actualité sanglante sur les marches orientales de l’ancien empire rouge a montré les effets pervers de la couverture démesurée accordée aux Jeux olympiques. L’oscillation entre les images insupportables en provenance de Kiev, à feu et à sang, et l’exposition incessante de la belle jeunesse enjouée a amplifié l’impression d’une vaste obscénité politico-médiatique. On verra dans deux ans si les patrons des médias auront la décence de retenir quelques leçons.

2 commentaires
  • Joane Hurens - Abonné 24 février 2014 10 h 43

    Incessante loghorrée ou comment détruire la magie

    Monsieur Baillargeon, je déplore avec vous ce babillage agaçant, je parle ici des commentaires susurrés de l'ineffable Alain durant le patinage artistique. Il a vu «le film» avant nous et pense nous faire un cadeau en nous le racontant quelquefois même avant que le saut ou même la magie n'arrivent. In-sup-por-ta-ble. Après avoir goûté la première prestation sans commentaires, je veux bien entendre les détails techniques qui échappent à tout amateur dans une deuxième et même troisième prestation. Mais de grâce, taisez-vous Alain durant le vrai spectacle. Du vrai sabotage! Nous en sommes réduits à aller goûter ces prestations magiques au réseau anglais pour ne pas vous entendre gâcher notre plaisir. Faudra-t-il faire une pétition!

    • Johanne Fontaine - Inscrite 25 février 2014 15 h 03

      Avons-nous lu le même article,
      Madame Hurens?

      Johanne Fontaine