Un débat urgent

D’un sondage à l’autre, le constat est le même : l’accès aux soins de santé demeure de loin la plus grande préoccupation de la population, bien plus que la création d’emploi ou la lutte contre la corruption. En décembre dernier, alors que la charte de la laïcité était sur toutes les lèvres, un sondage CROP-L’Actualité indiquait qu’elle venait seulement au dixième rang sur la liste des sujets que les électeurs québécois souhaitaient voir aborder au cours de la prochaine campagne.

 

Il va de soi que tout programme électoral doit comporter un chapitre sur la santé. Pourtant, depuis dix ans, elle finit toujours par apparaître comme un thème relativement secondaire une fois que les hostilités sont déclenchées, comme si les partis politiques craignaient que les squelettes sortent des placards.

 

Même s’il y a plus de quinze ans que le gouvernement Bouchard a décrété la mise à la retraite de milliers de médecins et d’infirmières, ce qui a complètement déstabilisé le système de santé, les adversaires du PQ lui rappellent continuellement ce douloureux souvenir.

 

Durant la campagne de 2003, Jean Charest avait imprudemment promis d’éliminer les listes d’attente, de désengorger les urgences et d’assurer l’accès à des soins de qualité 24 heures sur 24 partout au Québec. Ce serait la priorité absolue de son gouvernement. Son ministre de la Santé, Philippe Couillard, a démontré de grands talents de communicateur et a réussi à imposer une réforme de structures à laquelle le PQ avait renoncé, mais les usagers du système de santé n’ont pas vu grand changement.

 

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Devant l’augmentation galopante des coûts de santé, l’ADQ de Mario Dumont avait proposé d’ouvrir toute grande la porte au secteur privé, mais il est clairement apparu que la « médecine à deux vitesses » ne passait pas la rampe. François Legault, souvent décrit à tort comme un homme de droite, n’a jamais vraiment cru à une médecine mixte. Au grand désespoir des anciens adéquistes, c’est la députée de Groulx, la Dre Hélène Daneault, qui tient le haut du pavé dans le débat interne qui divise la CAQ, et elle défend résolument le système public.

 

Dans le document qu’elle a adressé le mois dernier au ministre des Finances et dont Le Devoir faisait état dans son édition de lundi, l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS) rappelle toutefois que le problème de financement du réseau demeure entier. Il est actuellement « au bord de la rupture », avertit-elle, invitant même le gouvernement à réviser le panier de services couverts par la Régie de l’assurance maladie, de même que la rémunération des médecins.

 

Qui plus est, on ignore comment le futur régime d’assurance autonomie sera financé, et le casse-tête se compliquera encore davantage si le gouvernement fédéral donne suite à son intention de diminuer la hausse du transfert canadien en santé, qui augmente actuellement de 6 % par année, pour l’indexer au taux de croissance de l’économie.

 

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Ce n’est pas la première fois que les hôpitaux crient famine, et la présentation du budget est le moment tout indiqué pour le faire. Simplement pour maintenir les soins à leur niveau actuel, un investissement supplémentaire de 1,2 milliard serait nécessaire.

 

Il est plus inhabituel de voir l’AQESSS s’en prendre ouvertement aux médecins, dont la hausse de rémunération — 9,2 % en moyenne depuis deux ans — ne s’est traduite par aucune augmentation de productivité. Peut-être en raison de son passé syndical, sa nouvelle présidente, Diane Lavallée, a moins de scrupules que sa prédécesseure, Lise Denis, et elle entend manifestement faire en sorte que la question soit débattue durant la campagne électorale.

 

Il est certain que les médecins ne l’entendront pas de cette oreille. Dans un texte publié récemment dans Le Devoir, le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Gaétan Barrette, a balayé du revers de la main l’étude de Damien Contandriopoulos sur laquelle s’appuie le document de l’AQESSS, y voyant simplement l’expression de « son biais contre les médecins ».

 

Les gouvernements successifs ont cédé au chantage des médecins, qui menacent périodiquement de quitter le Québec si on veut les empêcher de faire sauter la banque, tout en mettant des bâtons dans les roues de ceux qui souhaiteraient s’y établir.

 

L’an dernier, alors qu’on coupait dans l’aide sociale, les fédérations ont refusé net d’étaler la hausse de rémunération — 530 millions en 2013-2014 et 540 millions en 2014-2015 — qui leur avait été consentie en 2011 pour réduire l’écart avec leurs collègues du Canada anglais. « On est dans une stratégie de ballon politique pour faire dévier le débat des autres éléments du budget. On cherche un bouc émissaire et on n’accepte pas de l’être », avait déclaré le Dr Barrette. C’est bien connu, les médecins sont les grandes victimes du système.

58 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 février 2014 03 h 59

    ... RÉFORMES ?

    « au bord de la rupture » (AQESSS au ministère des Finances, Québec)

    Si le Réseau de la Santé et Services sociaux (RSSS) se retrouve à minuit moins une et que personne pour l’aider à se reprendre en main et poursuivre ce dont il en serait capable ;

    Si ce même Réseau ne parvient pas à son équilibre « politique » et budgétaire, et ;

    Si ce Réseau se construit sur des bases aléatoires en matières d’offre et de demande ;

    Est-il temps de procéder à sa nationalisation éventuelle ?

    Vers de nouvelles …

    ... RÉFORMES ? - 18 fév 2014 -

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 18 février 2014 07 h 03

      M. Blais...J'ai été recruteur de médecins pour un établissement médical dans l'Outaouais...Tous les résidents en médecine familiale qui sont passés temporairement chez nous ont abouti très vite en Ontario, à 90%..Revenus plus élevés et taxes moins hautes ont été la raison principale...Cela a été un peu moins vrai pour les md spécialistes.

      Les médecins sont déjà des "employés" de la RAMQ, malgré qu'ils sont simultanément des petits entrepreneurs..D'oû l'ambivalence...

      La situation est plus ou moins parallèle pour les infirmières qui sont des professionnelles à part entières mais qui sont mal payées, avec des conditions de travail déplorables (heures de travail très défavorables),et à qui on accorde peu de considération et respect. Elles quittent le secteur publique pour le secteur privé en grand nombre...

      La gestion des hopitaux est le secteur oû on peut travailler à améliorer les performances budgétaires...mais pas en fermant des sections entières de lit ou de salles d'opération..

      Et vous parlez de nationalisation? Tant que le QC se trouve au milieu ouvert du libre-marché nord-américain, cette option n'est pas viable!

    • Jules Langlois - Inscrit 18 février 2014 09 h 16

      @Sol Wandelmaier
      Plusieurs options sont possibles pour ceux qui préfère l'argent a leur travail et leur société :
      Rembourser les études si ils ne pratiquent pas assez longtemps dans la province.
      Formation en français.
      Diplome non reconnue au retour de la pratique a l'extérieure.
      Formation différente et diplome non compatible.
      Ouvrir les écoles et former en grands nombres.

      Tranquillement la santé au québec deviendrait un attrait, et on pourrait même devenir une destination de tourisme médical une fois le système contrôlé, Aucun autre gouvernement en amérique ne s'attaque a ce problème somme toute assez simple. Il y a là une avance facile a prendre.

      Question de volonté politique...

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 18 février 2014 13 h 14

      M. Langlois..Vous sous-estimez l'attractivité de meilleures conditions scientifiques de travail (É.U.) qui attirent les ambitieux ou de meilleures conditions finamcières...qui attirent la majorité.

      Toutes les solutions que vous énumérez plus hauts sont des obstacles que les internes et résidents prennent en ligne de compte quand ils prennent des décisions au départ...Si je reprends l'exemple de l'Outaouais, les étudiants en médecine choisiraient d'aller étudier à l'université d'Ottawa...et n'auraient pas ces obstacles et conditions en fin d'étude...

      "Ouvrir les portes des universités plus grandes"...et possiblement abaisser le niveau de qualité des étudiants sortants! Comme vous voyez, le probléme est loin d'être simple...De plus, il y a quelques centaines de médecins étrangés, à Montréal qui ne parviennent pas à rentrer dans le système parceque le Collège des Médecins leur met la barre très haute!

      "Rembourser les études s'ils ne pratiquent pas assez longtemps dans la province"...Vous garantissez ainsi qu'ils ne reviendront jamais..

    • Jules Langlois - Inscrit 18 février 2014 17 h 10

      @Sol Wandelmaier
      Formation dans les universités francophones et on règle 80 % du problème des déménagements. Pour le reste de ce chantage honteux, un peu de pub et le statut social sera la prochaine chose que ceux qui préfère l'argent a leur concitoyens perderont.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 19 février 2014 02 h 39

      M. Langlois..Je ne parlais que d'étudiants en médecine francophones, entrainés dans les universités francophones du QC..Je n'ai pas de statisiques pour McGuill et ce qu"il advient des médecins que cette université forme...
      L'université d'Ottawa est billingue à prédominence francophone...

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 février 2014 05 h 56

    Autre lecture

    Hier soir j'entendais les médecins se plaindrent du manque de ressources dans le système de santé. Et savez-vous l'idée qui m'est passé par la tête ? La voici :

    «Tiens, les médecins veulent être les premiers sur la liste quand l'or noir d'Anticosti va sortir.»

    Ça été instantané, automatique, comme un plus un fait deux. Et comment j'ai réussi à faire ce lien ? Tout simplement en me décollant le nez de sur la vitrine et en ne tombant pas dans le piège de la micro-gestion et en me souvenant que «Tout est relié dans la vie».

    Bonne journée.

    PL

  • Maryse Veilleux - Abonnée 18 février 2014 06 h 55

    Rappel sur les coûts

    Monsieur David, ne négligez pas la hausse faramineuse des coûts des médicaments dans le déficit de la santé.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 18 février 2014 13 h 16

      Tout à fait d'accord, madame Veilleux! Mais le QC, pour protéger l'industrie pharmaceutique de Montréal, a été celui qui a empêché le fédéral de passer des lois pour sortir des médicaments génériques moins chers!

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 18 février 2014 17 h 40

      ...sortir des médicaments génériques moins chers, plus rapidement!

  • michel lebel - Inscrit 18 février 2014 06 h 59

    Quelque chose cloche!

    Notre société compte de plus en plus de médecins, mais je me demande souvent ce qu'ils font! Le système de santé est toujours embourbé. L'éternel problème des urgences! Et bien des cliniques familiales semblent avoir un horaire d'ouverture fait sur mesure (léger) pour les médecins: Fermées en fin de semaine, pas d'urgence, pas ouvertes le soir, etc. Mais les médecins sont "vite sur le piton" pour demander et obtenir des hausses substantielles de rémunérations. Il y a vraiment quelque chose qui cloche au royaume d'Esculape! Comment changer les choses!?


    Michel Lebel

    • Clermont Domingue - Abonné 18 février 2014 09 h 07

      Monsieur Lebel, j'ai remarqué que si on veut plus d'argent, ce n'est pas pour avoir plus de travail, mais bien pour avoir plus de temps libres, plus de loisirs et plus de luxe.Les médecins ne sont pas moins égocentriques que les autres travailleurs.Ajoutons des millions dans le réseau, nous n'aurons pas plus de services.
      Il n'y a plus de coiffes dans les hopitaux...l'argent est plus important que le désir de servir.Nous retournons inexorablement vers le privé. Il faut s'y résigner.Bienheureux ceux qui ont économisé pour les coups durs
      Clermont Domingue

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 février 2014 10 h 21

      Enfin M. Lebel on est d'accord. Je béni ce jour.

      Je vais vous donner la solution d'un constructeur : On bloque la moitié des portes de bureaux administratifs avec des blocs de béton et on envoie ce personnel au front ! Pas exactement la solution de la CAQ qui eux veulent les envoyer au chômage. Juste une idée de même.

      Excellente journée à vous.

      PL

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 18 février 2014 13 h 21

      M. Lebel..SVP, lisez mon commentaire plus haut...

      Le marché nord-américain de la médecine est très compétitif et le QC ne vit pas en vase clos...
      Ce qui veut dire que, si les médecins savent qu'ils peuvent avoir des conditions de travail meilleures ailleurs, du point de vue scientifique, qualité de vie ou rémunération, leur diplome leur permet de bouger!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 février 2014 15 h 28

      Mme Wandelmaier, si je me fie au dernier rapport, on a 380 médecins de plus au Québec que l'an passé. Si 100 déménagent parce qu'ils n'aiment pas les conditions ici, il nous en reste encore 280 de plus. Pas pire.

      En passant, le Québec n'est pas une prison, on peut y entrer et en sortir à volonté et ça ne changera pas.

      PL

  • Pierre Martin - Inscrit 18 février 2014 07 h 13

    Un pouvoir injustifié

    Le débat sur le pouvoir et la rémunération des mdecins au Québec comporte une large part de croyances erronées. L'une d'entre-elles concerne les études «difficiles» de nos praticiens. Pourtant, comme le signle l'expert Damien Contandriopoulos:

    «Beaucoup de Québécois étudient longtemps, font des travaux difficiles et importants, et pourtant ne gagnent qu'une fraction de ce qu'empochent les médecins. Les médecins étudient longtemps. C'est vrai! Mais moins longtemps que les professeurs d'université ou, à vrai dire, que n'importe quel titulaire d'un doctorat, qu'il soit en musique ou en science sociale. Et pourtant, les médecins gagnent considérablement plus. Les médecins font un métier difficile et exigeant. C'est aussi vrai! Mais du policier au travailleur de la construction en passant par l'infirmière ou l'enseignante en milieu très défavorisé, ils ne sont pas les seuls et l'écart de revenu reste considérable. À vrai dire, aucun argument purement fonctionnaliste ne permet d'expliquer le niveau de rémunération des médecins (http://www.medsp.umontreal.ca/IRSPUM_DB/pdf/23612.

    Le lobbey puissant des médecins repose sur le prestige injustifié et superfétatoire de leur profession. Au Québec, la prédominance accordée au jugement clinique des médecins démontre le pouvoir plus qu'exagéré de ces «enfants privilégiés» de notre système de santé.

    • Bernard Gervais - Inscrit 18 février 2014 09 h 26

      Assez d'accord avec vous. Récemment des amis ont entendu d'assez jeunes médecins généralistes leur dire qu'ils ne voulaient pas faire de la médecine familiale (prendre en charge le suivi de patients) car ils ne trouvaient pas ça assez payant. Pour la vocation, on repassera !

      De plus, est-il normal de voir des médecins - et j'en connais - qui se donnent corps et âme, qui ne limitent jamais le nombre de d'heures qu'ils prennent à soigner des malades, alors que d'autres en font très peu ?

      Quand on pense que dans un pays comme la France, on peut facilement et en tout temps consulter un médecin dans un délai d'une heure. On peut aussi facilement trouver un médecin (travaillant pour la santé publique) qui accepte de venir soigner une personne directement à son domicile !

      Interrogé un jour à ce sujet par le présentateur des infos télévisées de 18h00 à Radio-Canada Patrice Roy, le chef libéral actuel avait dit qu'on ne pouvait pas avoir ici un système de santé aussi accessible que celui de la France... On devine pourquoi : parce que bien de ses collègues du milieu médical ne veulent pas que ça change !

    • André Le Belge - Inscrit 18 février 2014 11 h 10

      @ Bernard Gervais. Il n'y a pas qu'en France que l'on peut trouver un médecin dans le temps d'une heure mais bien partout en Europe. Même en Grande-Bretagne! Ce n'est pas peu dire.
      En Europe, les médecins ne travaillent pas dans les hôpitaux, il y a des spécialistes pour ça: les médecins internes. Mais au Québec, pas question de créer cette spécialité...

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 février 2014 13 h 14

      Le revenu moyen net (après frais, mais avant impôts) d'un généraliste français est de 77 000 euros, soit environ 100 000$. Ici, c'est près du double. En France, on parlait récemment de garantir un revenu de 55 000 euros aux médecins qui iraient pratiquer dans des zones mal desservies.