Heenan Blaikie: des avocats victimes d’un mal répandu ?

Pourquoi donc Heenan Blaikie, l’important cabinet d’avocats, a-t-il soudain fermé ses portes ? Sans attendre une « restructuration » qui n’est pas venue, maints « associés » et partenaires se sont rués vers d’autres firmes, laissant le reste du personnel en un pire désarroi. Plusieurs de ces juristes faisaient de bonnes affaires avec les fusions et acquisitions d’entreprises. Auraient-ils été victimes à leur tour des concentrations de pouvoir et des réductions de personnel qui souvent en résultent ? Ou s’agit-il d’un mal plus répandu ?

 

Plus d’une raison est mentionnée pour expliquer l’effondrement de la célèbre firme. D’abord, la baisse des transactions commerciales aurait été « terrible » en 2013. Pourtant Heenan Blaikie, dont ce n’était pas la seule activité lucrative, avait clos l’année avec un chiffre d’affaires de 225 millions de dollars et un profit de 75 millions. Pas assez, dit-on, au goût de certains des 200 associés propriétaires. Ce ralentissement en aurait incité quelques-uns à partir, semant la panique au bureau de Montréal.

 

En outre, une direction intérimaire bicéphale causait, semble-t-il, des « tensions » entre le bureau de Montréal et celui de Toronto. Des avocats de Toronto ayant commencé déjà à quitter la place, des étages entiers de ce bureau sont devenus vacants. Dans une tour aussi dispendieuse, comment allait-on payer le loyer ? Craignant d’être moins nombreux à assumer les frais, d’autres avocats ont aussi choisi de « regarder ailleurs ». L’exode ne pouvait que se répandre.

 

De plus, le bureau de Paris coûtait cher et rapportait encore fort peu. On y visait l’Afrique, où un conseiller de prestige, Jean Chrétien, devait ouvrir la porte des gouvernements. Me Guy Tremblay expliquait à La Presse Affaires en 2012 qu’au Mali, par exemple, il fallait refondre le Code des mines et revoir les ententes avec les sociétés privées. « Payant, tout cela ? », lui a-t-on demandé. Les frais grimpent vite, a-t-il reconnu, « mais si ce n’était pas payant, on ne serait pas là ». Or, depuis, le Mali est à feu et à sang.

 

Enfin, la baisse des profits aurait exigé des « associés » une réduction de leur ristourne de l’ordre de 15 %, ce qui aurait ramené à quelque 375 000 $ seulement la quote-part de chacun. Ce n’était pas encore la misère, mais d’autres cabinets ayant eu vent de la chose, des offres plus généreuses auraient alors été offertes aux avocats jugés plus rentables. En achetant du même coup des expertises éprouvées et surtout des clientèles acquises, ces concurrents réduisaient d’autant les chances de survie de Heenan Blaikie.

 

Mais ce cabinet sera-t-il seul à tomber ? Le ralentissement en droit des affaires risque de ne pas en épargner d’autres, surtout s’ils gonflent leurs effectifs et leurs coûts en cannibalisant petits bureaux et multinationales du droit. Même « le développement des affaires », et ses abus en matière d’éthique et d’honoraires, provoque des réactions adverses. De modestes « boutiques » succéderont-elles aux tours de prestige ? Une quinzaine d’anciens de Heenan Blaikie en font déjà l’essai à Vancouver.

 

La crise est profonde. Les cabinets se comparent entre eux non plus selon la qualité de leurs activités, mais d’après la valeur totale des contrats qu’ils décrochent. Leurs chercheurs et plaideurs sont mesurés moins par l’importance de leur contribution intellectuelle que par les heures qu’ils facturent aux clients. Plus d’un stagiaire est scandalisé de la domination de cette facturation (billing) que les bureaux imposent à leurs membres. Le grand avocat est devenu le gros ramasseur de contrats.

 

À vrai dire, la crise frappe l’ensemble de la profession. La magistrature se plaint des coûts excessifs d’accès aux tribunaux ; la justice est encombrée par la multiplication des procédures dilatoires, et presque partout le droit est confisqué par des forces économiques ou politiques dominantes. Chez trop de juristes, l’enrichissement l’emporte sur le service du droit et de la société. Entre les cabinets de luxe pour nouveaux riches et les offices miteux à la défense de la veuve et de l’orphelin, le contraste est de plus en plus flagrant.

 

Quelques institutions, il est vrai, sont conscientes des reculs de la justice dans une société qui en proclame pourtant l’importance. Ainsi, la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario décidait, en 2011, d’offrir un service gratuit de conseil pour les gens n’ayant pas les moyens de recourir à des juristes compétents en ce domaine. À Québec, en 2012, des professeurs de droit de l’Université Laval ont offert des cours pour des milieux défavorisés et les intervenants sociaux.

 

Mais est-ce suffisant ? Ce ne l’est sûrement pas pour le simple citoyen aux prises avec une décision injuste d’une bureaucratie gouvernementale. Ni pour la victime d’un commerce frauduleux ou d’autres groupes criminels, qui manquent rarement, eux, d’avocats pour leur permettre d’échapper à la justice. Ce ne l’est sûrement pas, non plus, pour l’ensemble des citoyens dont les impôts subventionnent largement la formation des juristes. Même des institutions vouées au droit devraient se préoccuper des cabinets d’affaires.

 

Quelques questions, en effet, se posent aux Barreaux et aux facultés de droit. Alors que le libre-marché est jugé essentiel en démocratie, qu’en est-il de la pratique du droit qui favorise la concentration des entreprises, la persécution des détracteurs de cartels, les « rationalisations » et « restructurations » qui jettent au chômage des milliers d’employés, sans compter le recours trop souvent favorisé à la corruption politique ? Le droit n’est pas seulement malade de l’argent, il est encore parfois un mercenaire des dictatures.

 

Les avocats du cabinet Heenan Blaikie sont-ils victimes d’une pratique mercantile du droit ?


Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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4 commentaires
  • Louis Lapointe - Abonné 17 février 2014 13 h 38

    Le Barreau est-il inféodé par les grands cabinets?

    En raison des règles de gouvernance actuelle du Barreau du Québec, un Bâtonnier du Québec sur deux vient d’un grand cabinet de Montréal.

    Ce qui a eu pour effet d’influencer plusieurs décisions importantes prises par le Barreau au cours des 15 dernières années:

    - L’incorporation des cabinets d’avocats qui a accéléré le phénomène de fusions de grands cabinets de Montréal avec des grands cabinets canadiens et internationaux ;

    - L’introduction de la multidisciplinarité qui a permis à de grands cabinets d’avocats d’offrir à leurs clients des services professionnels régis par d’autres ordres professionnels;

    - La réforme de l’École du Barreau effectuée en fonction des besoins des grands cabinets de Montréal qui souhaitaient que leurs futurs stagiaires passent moins de temps à l’École et plus de temps au bureau après l’obtention de leur diplôme universitaire.

    En fait, les prises de position du Barreau sont surtout influencées par les grands cabinets de Montréal dont les avocats sont les plus nombreux dans tous les comités du Barreau.

    Ces grands cabinets étant tous fédéralistes, on peut facilement comprendre pourquoi le Barreau a présenté un rapport aussi dévastateur sur la Charte de la laïcité.

    Or, le Barreau a entrepris une réforme profonde de sa gouvernance comme on a pu l’apprendre dans la dernière édition du Journal du Barreau.

    Compte tenu de l’ascendant des grands cabinets de Montréal qui ont de plus en plus besoin d’argent, cela n’augure rien de bon pour l’accessibilité à la Justice.

    Dans un article publié dans le Devoir du 18 juillet 2008, je faisais un lien direct entre les coûts prohibitifs de la justice et l’incapacité du Barreau de représenter le public en raison du fait qu’il était inféodé par les grands cabinets de Montréal.

    http://www.ledevoir.com/societe/justice/150652/lib

    • François St-Pierre - Abonné 17 février 2014 18 h 59

      Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain­. Si les règles du jeu n'avaient pas été modifiées pour permettre les alliances et associations extraprovinciales aux avocats québécois, ce seraient les cabinets de Wall Street qui accompagneraient les entreprises d'ici dans leur expansion internationale.

    • Louis Lapointe - Abonné 17 février 2014 21 h 00

      @ François St-Pierre

      Ma critique ne visait qu’à démontrer que les grands cabinets sont plus préoccupés par leurs profits que par l’accessibilité à la Justice et qu’on ne peut pas leur faire confiance à ce sujet malgré tous les beaux discours des Bâtonniers qui sont issus de leurs rangs.

      Il en va tout autrement des plus petits cabinets dont la survie est intimement liée à l’accessibilité à la justice.

      Comme ce sont les grands cabinets qui contrôle le Barreau on ne doit donc pas s’attendre à ce qu’il favorise des réformes qui ne leur rapporteront rien.

      Voilà pourquoi le Barreau du Québec doit être d’abord vu comme une corporation qui défend les intérêts politiques de ses membres les plus influents plutôt que comme un ordre professionnel qui protège le public.

  • Louis Lapointe - Abonné 17 février 2014 13 h 40

    Le Barreau est-il inféodé par les grands cabinets?



    En raison des règles de gouvernance actuelle du Barreau du Québec, un Bâtonnier du Québec sur deux vient d’un grand cabinet de Montréal.

    Ce qui a eu pour effet d’influencer plusieurs décisions importantes prises par le Barreau au cours des 15 dernières années:

    - L’incorporation des cabinets d’avocats qui a accéléré le phénomène de fusions de grands cabinets de Montréal avec des grands cabinets canadiens et internationaux ;

    - L’introduction de la multidisciplinarité qui a permis à de grands cabinets d’avocats d’offrir à leurs clients des services professionnels régis par d’autres ordres professionnels;

    - La réforme de l’École du Barreau effectuée en fonction des besoins des grands cabinets de Montréal qui souhaitaient que leurs futurs stagiaires passent moins de temps à l’École et plus de temps au bureau après l’obtention de leur diplôme universitaire.

    En fait, les prises de position du Barreau sont surtout influencées par les grands cabinets de Montréal dont les avocats sont les plus nombreux dans tous les comités du Barreau.

    Ces grands cabinets étant tous fédéralistes, on peut facilement comprendre pourquoi le Barreau a présenté un rapport aussi dévastateur sur la Charte de la laïcité.

    Or, le Barreau a entrepris une réforme profonde de sa gouvernance comme on a pu l’apprendre dans la dernière édition du Journal du Barreau.

    Compte tenu de l’ascendant des grands cabinets de Montréal qui ont de plus en plus besoin d’argent, cela n’augure rien de bon pour l’accessibilité à la Justice.

    Dans un article publié dans le Devoir du 18 juillet 2007, je faisais un lien direct entre les coûts prohibitifs de la justice et l’incapacité du Barreau de représenter le public en raison du fait qu’il était inféodé par les grands cabinets de Montréal.

    http://www.ledevoir.com/societe/justice/150652/lib