Les deux nations de la médaille

On imagine facilement le rêve de ces enfants devenus des Olympiens. Rien de plus simple en effet, et nombre de reportages s’efforcent d’illustrer — avec plus ou moins de bonheur — le chemin parcouru de la chimère à la médaille.

 

De Victoria à Saint-Jean de Terre-Neuve, pour chaque petit Canadien parvenu au sommet, l’histoire est à peu près la même, quelle que soit sa province d’origine. Les premiers efforts, les premières chutes, l’acharnement. Des parents aimants et présents. Les entraînements intensifs, de jour comme de nuit. Les premières victoires. Les premières défaites.

 

La récompense est encore plus forte que la médaille. Tous ces athlètes le comprennent aisément : elle est historique. Et tandis que retentit l’hymne national, les larmes de la fierté ruissellent sur leurs joues de héros. Arrêt sur image. Instant solennel très émouvant. On peut y lire alors ce que l’on veut. Même, hélas, du nationalisme.

 

Chaque nation, chaque province, chaque village, chaque quartier s’empressent dès lors de s’associer à ce rêve, et surtout à cette victoire. Et, au passage, de s’en approprier le sens quand ce n’est pas le mérite. Un phénomène bien universel qui se manifeste de façon particulière au Canada et au Québec. À la limite de la caricature.

 

Entre le nationalisme, le cynisme, la provocation des deux camps ou plus candidement l’angélisme, vous avez le choix. Le chauvinisme s’exprime sous bien des formes.

 

Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le florilège de commentaires sur les médias sociaux qui émanent de quidams, de certains commentateurs ou de célébrités… quand ce n’est pas tout bonnement de politiciens racoleurs. Ces classements sur la performance des Québécois sans les Canadiens m’ont franchement dérangé. Quelle récupération facile! Laissons les Jeux de Sotchi se terminer, et on fera les comptes des médailles. Heureux de constater que les athlètes québécois aient pu magnifiquement contribuer à la performance canadienne dans son ensemble.

 

Avons-nous raison d’être fiers de nos Olympiens ? Sans aucun doute. Sont-ils arrivés à ce niveau parce qu’ils sont nés au Québec ou ailleurs au Canada ? C’est une vaste question. Les Jeux olympiques n’ont pas été créés pour la confrontation des nations, même si c’est qu’ils sont devenus, mais pour la participation et le dépassement des athlètes. C’est pour cela qu’ils ont encore à mes yeux, un sens véritable.

 

Un angle plus réel et nettement plus serein m’interpelle cependant, il n’est pas unique au Québec, mais il a certainement un parfum de chez nous. Des athlètes d’exception, pionniers ou aînés, dans lesquels les jeunes ont pu s’incarner et trouver leur modèle.

 

Il est rassurant à ce chapitre que, sur le même phénomène qu’au hockey, où des Maurice Richard, Jean Béliveau ou Guy Lafleur firent rêver des générations de jeunes joueurs, de jeunes athlètes québécois aient pu, eux aussi, trouver l’inspiration.

 

Et, en ce sens, nous pouvons remercier les Gaétan Boucher, Pierre Harvey, Jean-Luc Brassard, Mélanie Turgeon ou Marc Gagnon (pardon pour ceux et celles que j’oublie) qui ont su dans leur temps, ancien ou plus récent, ouvrir des horizons prometteurs et féconds.

 

Et devant leur classe et leur panache, nul ne doute que les Alexandre Bilodeau, Charles Hamelin, Justine et Chloé Dufour-Lapointe, pour ne citer qu’eux, deviendront, à leur tour, les modèles de demain.

 

Ces athlètes et leurs pairs, leurs efforts et leurs médailles, justifient pleinement les programmes d’aide gouvernementaux de tous paliers, la participation des commanditaires, etc. Un système qui, aujourd’hui, produit des résultats évidents.

 

Quelles que soient leurs origines et leur discipline, ils méritent tous notre profonde admiration. Ce que nous devons comprendre aussi, c’est que, comme leurs modèles, ils ont d’abord et obstinément cru dans leur rêve de gamin. Celui, très intime, de la victoire sur eux-mêmes.


Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, expert en stratégie de l’image.

À voir en vidéo