Le bétail

Le fer est tenu un moment près des braises ardentes, là où le bleu du tison assure le maximum de chaleur. Une fois à incandescence, on l’applique en vitesse sur les chairs de la bête. Plaqué au préalable au sol, le pauvre animal ne s’en débat pas moins, beuglant, gigotant, rempli soudain de douleurs et de craintes.

 

La cicatrice de pareils marquages au fer montre, au milieu des vastes prairies, à qui appartient le bétail qui broute désormais dans des espaces barbelés où flotte le souvenir des bisons morts.

 

Cette pratique du marquage au fer, vite répandue sur le continent américain tout au long du XIXe siècle, on l’utilisa aussi pour les esclaves et les prisonniers, notamment au Canada.

 

En 1959, lorsque le surréaliste québécois Jean Benoît, ami d’André Breton, s’applique sur la poitrine un fer rougi au feu portant les lettres formant le nom de Sade, il considère son geste comme un « défi aux conformismes, défi aux paresses, défi au sommeil, défi à toutes les formes d’inertie, dans la vie comme dans la pensée ». Pauvre fou sublime qui faillit en mourir ! Ignorait-il que le marquage montrait depuis longtemps déjà l’exact contraire de tout cela ?

 

Le marquage des animaux se pratique toujours. On le nomme « branding ». C’est de cette barbarie que provient le développement de cette manie des entreprises de s’afficher sur nous. Affublés des armoiries des barons modernes du bétail humain — les Adidas, Louis Vuitton, Michael Kors, Canada Goose, Gucci et autres —, il est devenu normal de nous comporter comme un troupeau de bêtes dociles, suivables et monnayables.

 

À qui vint en premier l’idée de transformer les vêtements en instrument publicitaire pour les voir ensuite bouger sur des gens, en effigie vivante de l’ordre marchand ?

 

À compter des années 1980, cette pratique se généralisa et s’accentua. Les grands fabricants produisirent alors de plus en plus de vêtements dont la marque très apparente devenait le motif même du désir de les posséder. De simples t-shirts donnent à voir en très gros Dolce Gabbana, Chanel ou Nike, comme si l’image dorée et calculée d’une marque offrait au porteur l’accès à la grandeur alors que cette multiplication de bas étage en assure plutôt la dévaluation.

 

Par la simple sonorité du nom de ces marques qui s’additionnent sur nous, on se croit par moments appartenir au club des culs-bénits de l’économie. Nos rues sont pleines de gens qui s’avancent ainsi marqués par l’esprit marchand que supporte leur vie quotidienne. Et tout ce beau monde se croit libre et neutre idéologiquement…

 

Ami lecteur, regardez votre pantalon. Dans les années 1950, le pantalon porté par une femme devant un tribunal pouvait être considéré comme un outrage. À la fin des années 1960 encore, au magazine Elle, le personnel n’avait pas le droit de le porter.

 

Un pantalon, simple vêtement individuel tenu soudain pour une idéologie dangereuse, voire une menace à la sécurité publique ! Comme si les idées tenaient à un pantalon. C’est assez ridicule, quand on y songe. Est-ce parce qu’on n’y songe plus assez qu’on avance de nouveau pareilles bêtises à l’égard du hidjab ?

 

♦♦♦

 

Au chapitre du vêtement, n’y aurait-il plus que le voile islamique qui soit considéré comme l’expression d’un rapport marqué à la politique, à l’économie, au social ?

 

Obsédée par l’islam en général et par les femmes voilées en particulier, notre société se met à accréditer des généralisations abusives, des liens extravagants, des délires conspirationnistes. Cette malheureuse femme voilée morte dans le métro de Montréal, que n’a-t-on pu lire à son sujet sur le thème « d’enfin une de moins » ? La commission parlementaire sur la charte des valeurs a donné matière à une suite de témoignages d’une embarrassante imbécillité. Ce sentiment des uns à se montrer bien supérieurs aux autres et habilités à regarder de très haut les affaires humaines n’a rien de bien rassurant. La communauté politique n’exige pas l’uniformité, rappelait le sage Fernand Dumont. Et en société, il n’est franchement rien de plus intolérable que l’intolérance.

 

« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », fait-on dire à André Malraux. Sans doute ce siècle sera-t-il surtout, à force de se fabriquer des épouvantails de peurs et d’intolérances, l’occasion de nouvelles persécutions et de bûchers où périra le vouloir vivre ensemble dont la laïcité devrait être le garant, mais qu’on utilise hélas en marche arrière, par opportunisme et électoralisme.

 

Tandis qu’on déchire sa chemise pour un voile, on oublie tous ceux qui recouvrent nos vies au quotidien. Les inégalités salariales entre hommes et femmes se perpétuent. Celles entre riches et pauvres s’accentuent. L’accès universel à une éducation de qualité demeure fragile. Les iniquités entre Noirs et Blancs se maintiennent. Sans parler de nos rapports catastrophiques avec les Amérindiens.

 

De tout temps, les hommes se sont affublés de vêtements et de signes particuliers pour montrer qu’ils sont à l’image de leurs dieux, ceux de la terre comme du ciel. De la sorte, ils soulignent surtout leurs faiblesses et montrent qu’ils ne sont que de pâles images de leurs idoles, tout en feignant d’ignorer que les fantasmes de l’existence de leurs dieux ne sont au fond que les reflets d’une peur de mourir et du refus ultime de notre insignifiance.


 
17 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 3 février 2014 07 h 25

    insignifiance

    Il devient mélangeant de saisir toute la dimension de l'affaire quand on ne considère pas que le conformisme de certain devient de l'anti-conformisme pour l'autre et que les deux sont interchangeables.

    Surtout quand on oublie que tous les humains viennent au monde nus !

    J'ai entendu une phrase profonde à TLMEP (c'est rare) : «Les deux partis avaient tous les deux de bonnes raisons de tuer l'autre, sauf qu'en le faisant, ils avaient tous les deux tors !»

    PL

  • Paul Gagnon - Inscrit 3 février 2014 09 h 24

    Marque ou vanité

    Afficher une marque n’est-il pas une forme de vanité (jadis, on aurait dit de pharisaïsme)? Ne s’agit-il pas de dire : regardez-moi, j’en suis! (sous-entendu, et vous non) Il en serait donc ainsi du voile, selon la même logique : un panneau publicitaire! On appelle ça du prosélytisme.

    D’un autre côté, comme vous dites, ce serait « comme si les idées tenaient à un pantalon [voile]. C’est assez ridicule, quand on y songe. » Alors pourquoi faire tout un drame si on vous demande de l’enlever? C’est sournois comme raisonnement.

    • Sacha Desautels - Inscrit 3 février 2014 20 h 08

      Il faut connaître les causes qui poussent les partis à s'entretuer. Pourquoi s'entêtent-ils?

      Ce texte prétend qu'on impose aux gens des symboles, des codes vestimentaires, et que cela nous transforme en bétail. Le conformisme ici doit être compris dans le sens de l'imposition. Il ne fait pas de distinction entre l'imposition religieuse ou étatique. Toute imposition est malsaine.

  • Vincent Collard - Inscrit 3 février 2014 10 h 33

    Très bizarre

    Votre texte dit une chose et son contraire, c'est très dur à suivre. Vous commencez par parler du marquage au fer rouge, qui se perpétue sous forme symbolique dans les marques que beaucoup d'aliénés sociaux portent sur eux. Une aliénation que vous semblez dénoncer (enfin je l'espère).

    Puis, quand vous en arrivez aux symboles religieux, ce sont ceux qui les dénoncent que vous dénoncez. C'est très bizarre.

    Surtout qu'à la fin vous dépeignez la religion comme une sorte de légère maladie mentale (là-dessus on est d'accord).

    Peut-être voulez-vous dire que nous devrions nous inquiéter davantage de l'aliénation commerciale que de l'aliénation religieuse. C'est défendable. Personnellement, je crois qu'on devrait combattre toute forme d'aliénation, toujours, et sauter sur toutes les occasions de le faire. Peu importe dans quel ordre on le fait.

    En ce moment, les circonstances font que c'est la religion qui retient surtout notre attention. Alors allons jusqu'au bout de ce débat-là!

    (Lisez le texte de votre collègue Rioux à propos du dernier livre de Sibony, c'est très éclairant!)

    Nous intéresser à ces questions ne nous oblige en rien à baisser les bras face aux diktats du capital. Au contraire: le combat est essentiellement le même. L'homme libre contre les institutions dogmatiques.

    • André - Inscrit 3 février 2014 15 h 18

      En total accord avec vous M. Collard.

    • Francis Vallée - Inscrit 4 février 2014 11 h 50

      Très bonne intervention M. Collard.

    • Pierre Rouve - Inscrit 4 février 2014 13 h 26

      Ouf, merci M. Collard ... j'avais cru un instant être frappé de sénilité, à l'issue de cet article qui part dans tous les sens...

  • Simone Denis - Abonnée 3 février 2014 10 h 38

    ''Homme-sandwich'' ou non.

    Même si cela est chose répandue, il existe des personnes qui font justement le choix de ne pas porter sur leur dos les logos de ces grandes compagnies de sport, ce sport devenu nouvelle religion. Par conscience sociale, par lucidité et par malaise de cautionner les conditions de travail des ouvriers du Bengladesh? Qui peut prétendre qu'on peut dissocier le port du foulard du message d'oppression des femmes? cela fait partie du message reçu, hélas. Il devient alors difficile de n'attribuer au foulard qu'un un simple choix vestimentaire personnel. La réserve est souhaitable.
    Bon à rappeler: le projet de loi ne concerne pas les deux tiers de sa journée où toute personne travaillant pour l'État continue de porter ce qu'elle veut, y compris porter les logos de ce à quoi elle adhère.

  • Anne Arseneau - Abonné 3 février 2014 10 h 38

    Expliquez-moi quelqu'un

    Pourquoi, dans la fonction publique, nous avons la liberté de nous transformer en panneaux publicitaires d'entreprises (souvent quasi esclavagistes) et de religions (toutes discriminatoires, d'une façon ou d'une autre, envers les femmes) mais nous n'avons pas la liberté de promouvoir nos intérêts politiques et sociaux ?

    • Max Windisch - Inscrit 3 février 2014 14 h 07

      @Mme Arseneau,

      Une chose qu'on peut dire, c'est qu'en vertu du principe de séparation, et pourvu qu'on admette que des symboles religieux puissent faire partie d'une expression normale de la religiosité (dans l'esprit du fameux "article 18"), l'État a une obligation spéciale envers les symboles religieux, qu'elle n'a pas envers les symboles politiques.

      Dit autrement, si l'État rendait la vie trop difficile aux religions, celles-ci pourraient considérer le pacte de séparation rompu. Elles pourraient considérer qu'elles n'ont d'autre choix pour exister que de se ressaisir de l'espace politique, qu'elles avaient jadis cédé. Il semble bien plus souhaitable de rechercher l'équilibre.

      Il faut également considérer que l'État n'est pas qu'employeur, mais également législateur. S'il juge juste d'interdire des symboles, il faut qu'il en assume toutes les conséquences. Par exemple, il faut qu'il explique si oui ou non il continuera de respecter l'article 18, et comment. On voit mal comment il pourrait à la fois protéger et condamner les mêmes personnes, pour les mêmes raisons.

      Pour ce qui est de l'analogie de M. Nadeau avec le marquage, pour ma part je la trouve bien réductrice. Tout "insignifiant" qu'on se considère, l'humain demeure à ce jour l'instance de conscience la plus élevée connue dans l'univers. Ce fait à lui seul justifie qu'on pose la question de Dieu (c'est-à-dire qu'on recherche la conscience dans le fond de l'être).

      L'absence d'images religieuses pour rappeler cette question, dans une société déjà bien sécularisée, ne serait pas non plus sans conséquences.

    • Anne Arseneau - Abonné 3 février 2014 20 h 06

      @ Max Windish

      D'abord merci d'éclairer ma lanterne.

      Bien d'accord avec vous qu'il est toujours souhaitable de rechercher l'équilibre. Et c'est justement ce que vise ce projet de charte qui ne condamne, par ailleurs, personne.

      Mais face aux (nombreuses) offensives religieuses pour faire reculer les droits des femmes (à ce sujet, permettez-moi de douter fortement de l'effacement du religieux de l'espace politique), droits si chèrement et si récemment acquis, il me semble qu'il est plus que temps que l'État ait une ''obligation spéciale'' envers l'égalité hommes-femmes plutôt qu'envers les religions.

      Et on peut bien poser la question de Dieu et s'entourer de symboles religieux pour nous la rappeler. Mais pour de nombreux croyants (de toutes confessions), il apparaît que ce ne soit pas essentiel non plus..