Dubaï-sur-Hudson

Longeant la 57e rue de Manhattan en décembre — à la recherche de la librairie Rizzoli pour mes courses de Noël —, je suis tombé sur un terrain vacant un peu avant la 6e avenue. Ma première réaction fut l’horreur : ma librairie bien aimée — havre civilisé au milieu d’un grotesque surdéveloppement — a été sûrement démolie sans que je m’en aperçoive, ai-je pensé. Pire, l’enseigne devant le 111 W. 57 th annonçait la construction d’encore un autre immeuble résidentiel, immense et hideux, dans ce quartier aujourd’hui démodé, longtemps ancré à un bout par le magnifique Carnegie Hall et à l’autre par Bergdorf Goodman.

 

Une photo montrait le concept de l’architecte — une aiguille luxueuse de 74 étages qui grimperait jusqu’à plus de 400 mètres sur une parcelle mesurant seulement 13 mètres de largeur. Comment ? Quoi ? N’a-t-on pas commis suffisamment d’excès immobiliers pour amuser les voyous internationaux ? Il y a juste un an, durant le violent ouragan Sandy, le monde entier a été témoin de la grue qui a failli dégringoler d’une autre tour érigée pour la ploutocratie globale au 157 W. 57th.

 

J’ai vite consulté les renseignements sur mon portable et reçu la bonne nouvelle : Rizzoli demeurait toujours au 31 W. 57th et j’avais simplement perdu le nord. Quel bonheur de m’y retrouver, car les trois étages de beaux livres d’art et de photographie et d’excellents ouvrages littéraires en anglais, en français et en italien remontent à une époque où la culture des caractères imprimés sur papier relié valait en quelque sorte autant qu’un condominium à près de 65 000 $ le mètre carré. Quel plaisir d’arpenter les rangées de volumes, de marcher à pas feutrés sur des tapis épais sous des plafonds voûtés, entouré de jolies boiseries.

 

Hélas ! À la rentrée, j’apprends dans le New York Times que Rizzoli sera bientôt fermé, chassé par la cupidité des entrepreneurs et la lâcheté aveugle de la Ville. Les propriétaires de l’immeuble — de style français classique construit en 1919 comme salle de vente de pianos — ont déclaré leur intention de démolir ce lieu paisible, ainsi que deux petits bâtiments adjacents… sans doute pour y construire une autre tour pour milliardaires russes et chinois.

 

Déjà, la façade de Rizzoli est entièrement couverte d’un filet noir, un linceul métaphorique pour la librairie, mais aussi pour une certaine idée d’un New York cosmopolite, hétéroclite et intellectuel. Lorsque je suis entré à l’université Columbia en 1974, Manhattan bénéficiait de dizaines de bonnes librairies éparpillées un peu partout. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une poignée. Cela est dû d’abord à l’émergence des chaînes à bas prix, comme Barnes & Noble et Borders, qui ont avalé le marché avec des rabais. Les chaînes, à leur tour, sont avalées par Amazon, qui continue sa marche impitoyable vers un commerce de détail vidé de toute personnalité et dénué d’enseignes indépendantes.

 

Toutefois, la transformation radicale de la 57e rue représente une plus grave menace sociale que les ventes en ligne bon marché. Le pouvoir de l’industrie immobilière a toujours été énorme, mais, de nos jours, il est devenu pharaonique. Dépourvus d’usines et des impôts qu’elles engendraient — conséquence d’une politique de libre-échange du gouvernement fédéral —, les politiciens locaux s’aplatissent devant les deux groupes de capitalistes qui restent : les banquiers de Wall Street et les propriétaires fonciers. Rizzoli appartient tout de même à une importante société italienne qui pourrait certainement trouver un autre lieu. Les petits commerçants — cela va de pair avec la détresse des locataires d’appartement aux moyens modestes — ont le choix entre payer des loyers exorbitants ou fermer boutique.

 

Et voilà qu’un nouveau maire, Bill de Blasio, vient d’accéder à l’hôtel de ville, porté aux urnes par son « Conte de deux villes », une lamentation rhétorique qui souligne la faille croissante entre riches et pas riches. Va-t-il crier halte ! au « 1 % » qui est en train de transformer New York en une sorte de Dubaï-sur-Hudson ?

 

Une pétition lancée par des employés de Rizzoli a obtenu près de 10 000 signatures, mais les développeurs sont malins : pour contrecarrer un dernier appel à la Commission de préservation du patrimoine, ils ont enlevé la balustrade au-dessus de l’entrée, une ruse pour réduire la valeur architecturale. On verra comment ce maire de gauche réagira à sa première véritable confrontation avec le vrai pouvoir. Et s’il comprend, comme dit Bernanos dans son Journal d’un curé de campagne, que « le riche a soif d’égards, et plus il est riche, plus il a soif ».


John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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5 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 3 février 2014 04 h 36

    THE LOWER EAST SIDE

    Puisqu’il existe une <<Commission de préservation du patrimoine>>, comment les propriétaires ont-ils pu enlever impunément la balustrade au-dessus de l’entrée de ce bâtiment patrimonial ?

    Par ailleurs, est-ce que David Peel se bat pour le patrimoine de NYC ?

  • François Dugal - Inscrit 3 février 2014 08 h 07

    Amazon

    Et en achetant vos livres sur Amazon, la NSA connaît vos goûts littéraires; on arrête pas le progrès.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 3 février 2014 10 h 50

    Et la beauté du monde, alors?

    En lisant le texte de John R.MacArthur, j’ai pensé à cette dame désespérée et exaspérée, Huguette Gaulin, qui s’est immolée, à 28 ans, le 4 juin 1972, sur la Place Jacques Cartier. Ses derniers mots, poignants, parlants et significatifs, ont été : «Vous avez détruit la beauté du monde».

    Lorsque Luc Plamondon a écrit sa chanson Le Monde est fou, il a été profondément inspiré par cette tragédie, par cette mort loquace. Voici quelques vers :

    « Ne tuons pas la beauté du monde
    
La dernière chance de la terre

    C'est maintenant qu'elle se joue


    Ne tuons pas la beauté du monde

    Faisons de la terre un grand jardin

    Pour ceux qui viendront après nous

    Après nous»

    J’ai aussi pensé à Nancy Huston qui, lors d’un séjour dans son Alberta natale, a été frappée de plein fouet par la laideur spectaculaire qui assombrissait et chagrinait son regard. Dans le livre "Pour un patriotisme de l’ambiguïté", elle écrit :

    «Comment se fait-il que, dans le Nouveau Monde en général et dans l’Alberta en particulier, nous soyons si fermés à cet aspect esthétique de la vie? que l’on ne se soucie plus de transmettre aux générations futures de la beauté? que l’on estime normal de mettre devant les yeux de nos enfants un enchaînement chaotique de restaurants fast-food, de stations-services, de bâtisses disgracieuses et de centres commerciaux? Comment faisons-nous pour croire que cette hideur ne déteindra pas sur nous?»

    Je ne pense pas avoir trahi le message de MacArthur en me permettant d’établir des liens pathétiques et tristes entre son regard et celui de nombreuses autre personnes, dont je suis bien modestement.

  • Normand Murray - Inscrit 3 février 2014 10 h 57

    Une honte.

    Constatons tous que le passé qu'il soit historique, architectural quiconcque fait parti des nations les plus fortunés on la main mise sur tout peu importe, nos dirigeants on une peur morbide de ceux ci car le chantage économique sont leurs armes de prédilection. Que nous restent t'ils réellement à avoir vendu tout à des intérets étrangers les propriétaires réels de ce pays sont soit Russes, Saoudiens, Chinois, Australiens et Européens et que dire des sommes phénoménales illicites réinvesties dans des compagnies à numéros ou tout autres lessivages en règles par des stratagèmes plus que douteux.La seule chose qui nous reste est que le nom de ce pays un point c'est tout.Les seules gestionnaires indépendants de notre économie locale est la classe moyenne de par ses impôts et budjet hebdomadaire a geré le fait est indéniable.

  • France Marcotte - Inscrite 3 février 2014 13 h 50

    Colère noire

    Avec toutes ces baffes que l'on reçoit sur la gueule jour après jour, il est étonnant qu'on n'arrive pas à vraiment se fâcher.

    Plus on consent, même passivement, plus on nous agresse, le seuil de tolérance ne faisant que grimper, grimper. Les pourris nous connaissent bien, ils savent de quoi on est incapables, ils voient bien qu'on est pétrifiés de dégoût.

    La liberté n'est jamais acquise, il faut se battre pour la garder, disait quelqu'un dans un fims de Fritz Lang de 1942, il y a une éternité.

    À voir comment on se démène peu pour elle, cela fait sans doute longtemps qu'elle nous a échappé. Faut dire qu'elle est inséparable de la solidarité, si fatigante.