Gérontophile dans une société âgiste

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Ma chum est outrée. Sa mère de 86 ans est placée dans une résidence publique car elle ne se déplace plus. Son père de 92 ans, qui vient tout juste d’être diagnostiqué de la maladie de Parkinson, vit au-dessus de son logement depuis le printemps dernier et mange avec elle, sa fille unique, chaque soir. Chez elle : trois jeunes enfants, un chum, un chien, un chat, beaucoup de vie et son papa qui l’inquiète. « C’est quoi, toute cette mascarade avec les vieux ? Je suis tellement en colère ! », me dit-elle en faisant allusion à la surenchère médiatique entourant le drame de L’Isle-Verte.

 

Ma chum, un de ces anges dévoués qui oeuvrent dans le milieu hospitalier, voit depuis des années les problèmes auxquels se butent les personnes âgées, dans le silence, dans l’ombre et dans l’oubli collectif. Pas tellement le nombre de bains ou le refus de certains préposés de leur laver les fesses, mais surtout ces couples séparés au seuil des derniers miles parce qu’ils n’ont pas le même profil ISO-SMAF (ils sont échelonnés de 1 à 14 pour évaluer tant l’incontinence que les pertes cognitives), ces vieillards placés au bout du monde selon les normes d’une bureaucratie complexe, alors que leurs enfants pourront difficilement aller les voir, ces vieux oubliés purement et simplement parce qu’ils sont « oublieux ».

 

J’ai ressenti la même indignation depuis une semaine en entendant les mots « mémoire collective envolée en fumée ». On parle de quelle mémoire ? La nôtre ou la leur ? Nous vivons dans un Alzheimer collectif depuis deux générations sans que personne s’en plaigne, que je sache. Des vieux se meurent à petit feu sans déranger personne et dans l’incurie générale, ça nous arrange bien. Mais lorsque l’incendie est déclaré, on se préoccupe de sécurité et de gicleurs, du nombre de préposés et d’autonomie. Ah bon.

 

Après le Japon, nous

 

Pour un chroniqueur, traiter des personnes âgées équivaut, en fait d’indice de popularité, à parler de pauvreté ou du régime minceur que subissent les ours polaires. Tout le monde s’en fiche, hormis les principaux intéressés. Et nous sommes tous concernés, même les jeunes, car après le Japon, c’est le Québec qui connaîtra le plus grand vieillissement de la population. Le nombre d’aînés aura doublé de 2006 à 2030.

 

Vous me voyez surprise d’apprendre que nos vieux sont remis au goût du jour à la suite d’un accident tout aussi malheureux qu’évitable. De là à penser que cela changera notre mentalité, je suis loin d’en être certaine. Contrairement au Japon, notre culture ne valorise pas la sagesse et les rides, ni l’expérience et le sacrifice. Nous sommes tellement hypnotisés par l’avenir que nous en oublions le présent. Sans parler du passé…

 

Il y a bientôt deux ans, j’ai animé un colloque de deux jours sur la question du vieillissement. L’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), connaissant mon intérêt pour le sujet, m’avait invitée à orchestrer les conférences de spécialistes en gériatrie, en urbanisme, en économie et finance, en architecture, en santé publique, en psychologie. Deux journées extrêmement intéressantes sur un enjeu de société majeur qui aurait pu nourrir un dossier complet dans ce journal. Je n’en ai même pas glissé une ligne. Je me suis dit que ça n’intéressait personne et j’ai soigné ma gérontophilie en secret.

 

De ces journées, j’ai retenu trois choses. D’abord, on attend trop tard pour agir, tant au plan personnel que collectif. C’est comme pour le pont Champlain : on lance la bouée de sauvetage bien après les premiers signes d’agonie. Et on ne prévoit pas les plans B et C. On doit magasiner son type d’hébergement en pleine possession de ses moyens, sinon, ce sont les autres qui le feront pour nous. Comme dit l’adage : soyez gentils avec vos enfants, ce sont eux qui vont choisir votre maison de retraite.

 

Deusio : les vieux qui ont des enfants seront avantagés par rapport à ceux qui n’en ont pas. Bien sûr, faire des enfants ne vous assure pas une visite mensuelle, mais dans la moitié des cas (je n’ai pas de sondage, que des constatations d’intervenants du milieu), la famille s’implique et peut défendre vos droits.

 

Tertio : les femmes vont vieillir seules et pauvres. Déjà, notre espérance de vie est « meilleure », mais deux baby-boomers sur trois n’ont pas prévu d’épargnes pour leurs vieux jours. Et comme 78 % de ces baby-boomers (selon un sondage CROP-AQESSS réalisé en 2010) s’attendent à rester chez eux — même advenant une perte d’autonomie —, il faudra m’expliquer comment ils feront pour se payer de l’aide que l’État ne pourra vraisemblablement pas leur fournir, puisqu’on prévoit que les dépenses en santé vont doubler d’ici 20 ans.

 

Je ne veux pas jouer les cassandres, mais ce que j’ai entendu durant ces deux jours m’a convaincue de m’occuper moi-même de mon avenir. Parce que je ne serai pas la seule à faire la queue et à chercher une main secourable.

 

Banques de temps

 

Parlant de main secourable, j’ai déjà proposé sur d’autres tribunes d’activer l’idée des banques de temps auprès des instances gouvernementales concernées. Il existe à droite et à gauche des organismes qui gèrent le bénévolat sous forme de troc. Pourquoi ne pas généraliser cette pratique et la systématiser pour permettre à des gens en forme maintenant d’accumuler des heures qu’on leur remboursera plus tard ?

 

Le principe est archisimple et a fait ses preuves, notamment au Japon. Vous faites à manger à votre vieille voisine, vous pelletez son entrée, descendez ses poubelles, l’accompagnez à la pharmacie, jouez au Scrabble avec elle : autant d’heures mises en banque qu’on vous rendra lorsque vous serez à votre tour nécessiteux.

 

Ce bénévolat « payant » aurait besoin d’être publicisé, officialisé et coordonné pour être efficace dans la durée. Et je connais bien des gens de 65 ans (le nouveau 50), en forme et pas si fortunés, qui seraient prêts à retrousser leurs manches si on leur faisait miroiter un retour sur investissement. Dans l’intérêt des individus et de l’État, ce type de solution est une formule gagnant-gagnant.

 

Y a des jours où je me fais penser à Marguerite Blais mais où je voudrais avoir les moyens du Dr Réjean Hébert.


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Conservé Je prends soin de mes parents de Sylvie Khandjian (Caractère, 2011). Ce guide conçu au Québec permet à ceux qu’on appelle les aidants naturels des’y retrouver. 70 à 85 % du soutien aux personnes âgées provient d’un proche, généralement une femme. Ce livre peut permettre d’y voir plus clairquant aux ressources disponibles, crédits d’impôt, équipement prêté en CLSC, liste de critères en magasinant une résidence, sans compter tous les aspects psychologiques à ne pas négliger… Très utile.

 

Ouvert des yeux d’enfant en feuilletant le livre Romance de l’auteur-illustrateur Blexbolex, un imagier unique qui nous trimbale de page en page d’un mot à l’autre, de l’école jusqu’à la maison en passant par mille endroits. Pour vieux et jeunes, une expérience esthétique et ludique dont on peut compléter plusieurs pages nous-mêmes. Albin Michel Jeunesse.

 

Aimé les propos libérateurs qu’on trouve dans 80 ans et toujours fringants, des rencontres de 20 personnalités françaises menées par la journaliste Danielle Moreau, une autre gérontophile assumée : « À 60 ans, la seule solution pour se faire traiter de gamin, c’est de fréquenter des octogénaires. » Le livre décolle en grand avec Charles Aznavour et nous fait découvrir la vieillesse sous le regard de Juliette Greco, Line Renaud, Claude Sarraute, Robert Hossein, Michel Galabru. « Je me rends bien compte que pour les jeunes, les personnes âgées appartiennent au passé, dit ce dernier, nonagénaire. Ils ont peur d’être obligés d’écouter vos radotages tout en restant polis. Pour eux, nous ne sommes déjà plus de ce monde. Comme nous leur semblons moins vifs, une fois les politesses élémentaires faites, ils ne pensent qu’à s’éloigner de nous. J’en suis conscient et je trouve ça tout à fait normal. » Souhaitons que les politesses soient plus qu’élémentaires après avoir lu ce livre.

 

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JOBLOG

L’homme insolite et tripatif

Cher Jacques, tu as reçu des tonnes de messages à mercitripatif@gmail.com et sur ta page Facebook depuis mercredi matin. Tu quittes la vie publique pour la vie pudique, mais tu resteras Languirand tout du long.

À présent, ce seront tes auditeurs qui se languiront. Lâcher prise, s’ouvrir à l’inconnu, tu connais, tu as vécu en pigiste-équilibriste toute ta vie. Tu m’as servi de mentor, mais surtout d’exemple.

Jusqu’au bout, tu restes indomptable et rebelle à toute forme de harnachement. Et ce rire en sourdine, qui nous dit, mieux que tout : « This too shall pass. » Merci pour ta combativité et l’honneur que tu mets à défendre le sensible.

Nous ne sommes pas tous remplaçables également, et c’est heureux. Ça rend l’exception plus précieuse.

Salut l’artiste. Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai.

Ta potesse

On pourra visionner ce soir à RDI, à 20h, Jacques Languirand : l’homme insolite.

Et on pourra écouter sa dernière émission, après 43 ans de présence à Par 4 chemins demain soir à 20h, sur ICI Radio-Canada Première.

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com : @cherejoblo

15 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 31 janvier 2014 06 h 02

    Encore une fois!

    Oui Josée encore une fois tu m'as ému par cette belle description d'une réalité inéluctable pour tous. Tu as trouvée les mots pour le dire, sans faire de reproche à qui que ce soit, sans condamné, sans porter de jugement tu nous amènent à la réflexion. Merci pour ce beau papier.

    De quelqu'un qui vieilli seul.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 31 janvier 2014 08 h 28

      M. Labelle, la solitude n'a pas que des défauts. Je vis seul aussi et je vous garanti que je suis très heureux de ne plus a avoir de compte à rendre à personne, de faire ce que je veux quand et comme je veux sans remords. Le fait que je suis malcommode m'aide peut-être. Et je me sens moins seul parce que je peux échanger avec vous ce matin.

      Quand je me pose la question : «Où est-ce que je préférerais être ? Sur le chantier à charrier du stock plus pesant que moi ou à la chaleur pendant que je regarde les autres déneiger leur auto pour aller faire ce que j'ai fait toute ma vie ?» La réponse est toujours la même «Ouf, enfin la paix !»

      Bonne journée.

      PL

    • Gaetane Derome - Abonnée 31 janvier 2014 18 h 52

      @ M.Lefebvre,

      Je pense,apres avoir lu votre commentaire,que vous n'etes pas juste ce malcommode que vous decrivez mais que vous avez acquis une belle serenite.

    • Serge Brosseau - Abonné 1 février 2014 03 h 16

      Oui, vous voyez que M. Lefebvre n'est pa totalement seul puisque nous parlons tous autour de lui et avec lui.
      C'est pourquoi je m'inquiète en particulir de ceux qui n'ont pas les moyens ou les capacités de télécommuniquer. Surtout, à la chaleur et en paix comme disait M. Lebelle.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 février 2014 08 h 59

      À peu prêt d'accord ;)))

      Sauf que cette sérénité est souvent taxée par certains propos divisifs qu'on entend et lit tout partout.

      Ma sérénité a été acquise par de longues années de labeur et de recherches personnelles (L'autodidacte possède la liberté de regarder tout partout, sans préconçu, acceptant de prime abord qu' «il ne sais rien !»), mais ma patience en mange un coup devant ceux qui s'imaginent «savoir» et cherchent à l'imposer ! L'étroitesse d'esprit m'horripile vous savez pas à quel point !

      Excellente journée à vous et merci de votre support.

      Mes saluts les plus respectueux d'un humain à une autre.

      PL

  • Marie-Thérèse Duquette - Abonnée 31 janvier 2014 07 h 19

    Génial...

    Il est difficile de concevoir qu'on se soit, comme peuple, si rapidement éloigné d'une pratique millénaire qu'est le troc- il y a peu, les voisins l'utilisaient allègrement. Toutes les formes sont possibles. Celle que vous proposez, soit de l'institutionnaliser, aussi géniale soit-elle, ne risque-t-elle pas de perdre son sens initial ? Le troc on le fait généralement avec la personne qui nous donne en retour. Et le fait d'être proche de la personne est une forme d'assurance que la contrepartie sera assumée. C'est une forme de plus en plus utilisée en saison des Fêtes - notamment - on l'appelle l'échange de «cadeaux câlins» mais c'est finalement un troc de talents. Peut-on en faire un outil plus étatique et être assuré que ce qui aura été «investi» en temps et énergies envers des personnes qu'on ne connaît pas nous sera remis ? Hum... Ça reste une idée géniale.

  • José Pouliot - Abonnée 31 janvier 2014 07 h 40

    Banque de temps d'apprivoisement

    Votre idée de banque de temps pourrait sembler opportuniste ou comptable si elle favorisait pas en même temps un certain apprivoisement à la vieillesse, que je crois nécessaire. Petit on regarde les 7-8 ans jouer. A 9-10 ans on regarde les ados aller. On rêve d'en avoir 19. Rendu la, on pense à ceux qui nous ont servi de modèle pour envisager la carrière. On consulte des plus vieux pour penser à l'achat d'une propriété, à la parentalité et même a l'engrangement des REER! Cette banque de temps serait oui aussi une sorte de CELI d'entraide. Mais aussi, une manière douce d'entrer dans cette ultime période de la vie qui est tout près tout près quand on est disponible pour donner ce temps, après la parentalite, l'ascension professionnelle, etc.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 31 janvier 2014 09 h 13

    T'é bin cave!

    Chère Josée, À la fin des années '70, quand j'ai annoncé à mon entourage professionnel la quatrième grossesse de ma femme, le commentaire le plus souvent entendu ressemblait beaucoup à ceci: «T'é bin cave! Tu sais pas que la contraception existe! La surpopulation, tu connais!» Je m'en suis foutu de ce type de commentaires: nous aimions les enfants comme nos parents et nos grands parents les aimaient. Et je ne savais même pas que nous venions de faire un investissement, couteux mais combien enrichissant depuis maintenant 40 ans. Mais de là à croire qu'ils prendront en charge notre bonheur de Ti-Vieux, Tite-Vieille un peu perdus???

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 31 janvier 2014 09 h 26

    Musclez vos méninges

    Musclez vos méninges est un programme qui existe pour le troisième âge, mais qui serait à mon avis bon pour tout le monde. Je vais le suivre. Je fais aussi de l'antraînenent cardio pou rles 55 et + à Boucherville avec Josette, une petite pas possible de 74 ans. Bonne journée!