Fin de la dépendance

L’ère de l’argent facile est bel et bien terminée. Sans surprise, la Réserve fédérale américaine persiste dans la réduction de son soutien monétaire exceptionnel. Les pays confrontés à une dégringolade de leur devise n’ont donc d’autre choix que de réduire leur dépendance à cet afflux de capitaux qui masquait leurs propres défaillances internes. Quant au dollar canadien…

Il est difficile pour une monnaie de résister à l’appel du vide lorsque sa chute reçoit les applaudissements à la fois du ministre des Finances et du gouverneur de la banque centrale. C’est le cas du dollar canadien, dont la glissade, déjà pressentie à partir d’une lecture conjoncturelle, est amplifiée par l’accueil enthousiaste non voilé de Jim Flaherty et de Stephen Poloz. Le dollar poursuivait son recul mercredi dans le sillage de la décision de la Réserve fédérale américaine, tombant à 89,46 ¢US.

 

Dans cet environnement de changement de régime monétaire aux États-Unis, nombre d’analystes voyaient déjà le dollar canadien se faire malmener en ce début d’année, avec des cibles à 88 ¢US, voire à 85 ¢US au premier trimestre. Selon le scénario retenu, une fois ces turbulences passées, le huard devait revenir au-dessus des 90 ¢US pour terminer l’année 2014 quelque part autour des 95 ¢US.

 

Mais c’était sans compter les applaudissements nourris du ministre des Finances et du gouverneur de la Banque du Canada, Jim Flaherty et Stephen Poloz appelant de tous leurs voeux un recul plus prononcé du dollar canadien. Venant de M. Poloz, cette position détonne compte tenu de la neutralité traditionnelle que doit afficher une banque centrale dans un environnement de taux de change flexible, l’institution devant alors se contenter d’endiguer tout mouvement désordonné. Venant de M. Flaherty, un tel biais ne peut qu’alimenter des doutes sur l’indépendance de la Banque du Canada, d’autant que demeure cette association faite entre la volonté exprimée du gouvernement Harper de voir une remontée des exportations et la nomination du président de l’agence fédérale chargée de faire la promotion des exportations (EDC), Stephen Poloz, à la tête de la Banque du Canada. Stephen Poloz, dont les compétences pour diriger la Banque du Canada sont reconnues, a tôt fait de briser ce lien et de rappeler l’indépendance de l’institution. Il devra répéter son message.

 

Pas de panique

 

Ailleurs, le jeu de rééquilibrage des portefeuilles de devises mondiales s’est accéléré depuis janvier. Une première secousse est survenue au printemps 2013, après l’avertissement de la Fed d’une fin imminente de son assouplissement monétaire exceptionnel. La dégringolade des monnaies des pays émergents s’est accélérée depuis le début de l’année, la Réserve fédérale passant de l’avertissement au geste. Pour l’instant, les investisseurs ne retiennent que les mouvements désordonnés des devises, sous le coup du reflux des capitaux essentiellement vers le billet vert. On peut très bien imaginer qu’une fois le choc passé, leur attention va porter sur les facteurs sous-tendant ce retrait graduel de la banque centrale, à savoir une économie américaine prenant du mieux, entrant dans une phase d’expansion.

 

Dans un premier temps, les banques centrales des pays émergents touchés par la fin de cette ère d’argent facile ont voulu calmer le jeu en haussant leur taux d’intérêt directeur. Mais les effets bénéfiques de la faiblesse de leur monnaie devraient peu à peu s’imposer.

 

Sous l’ancien régime monétaire, ces pays étaient les grands bénéficiaires d’un apport miraculeux de capitaux ainsi libérés, à la recherche d’un rendement digne de ce nom. Ils affluaient à coups de centaines de milliards, rendant nombre de ces pays dépendants d’investissements étrangers de court terme et volatils. Aujourd’hui, les pays les plus affectés par le mouvement de retour des capitaux vers les économies développées, offrant moins de risque et des perspectives de croissance améliorées, sont ceux qui remettaient à plus tard les réformes structurelles nécessaires. Brésil, Turquie, Inde, Argentine, Indonésie, Afrique du Sud, Thaïlande… La plupart souffrent de comptes courants déficitaires. Se limitant à une croissance venant d’une demande gonflée par l’abondance du crédit, ils n’ont su profiter de cette manne pour moderniser leurs infrastructures, d’énergie et de transport, et renforcer leur offre. Sans compter les risques géopolitiques qui réapparaissent ici et là sur le radar.

 

Ils sont aujourd’hui rattrapés par leur réalité.