Hors du terrain

Interrogez n’importe quel expert patenté, il vous dira que ça se joue sur le terrain. Certes, l’expert est rémunéré pour procéder à des analyses complexes, élaborer des calculs, produire des tableaux croisés et des abscisses et des ordonnées et des vecteurs et des graphes de tendances, mais au bout du compte, l’expert doit montrer qu’il n’est pas dupe de sa propre expertise et déclarer que tout cela est bien beau, mais c’est sur papier et c’est sur le terrain que ça se joue, oubliez donc ce qu’on vient de passer une demi-heure à vous dire, demi-heure perdue de votre vie que vous ne retrouverez du reste jamais, mais il est trop tard.

 

Dans le temps, Jimmy the Greek, pronostiqueur émérite à l’émission The NFL Today au réseau CBS, avait une façon originale de résumer la situation. Sur un grand tableau, il plaçait les différents éléments de jeu en rangées et il cochait, pour un match donné, du côté de l’équipe qui avait un avantage à chaque chapitre. Au bas du tableau, il y avait la catégorie Intangibles, les impondérables, ces trucs qui hélas ! ne se mesurent pas mais viennent nous rappeler à point nommé que ça se joue sur le terrain. Un club avait beau détenir la priorité dans plusieurs catégories, son adversaire qui comptait les impondérables de son côté pouvait légitimement espérer être déclaré favori pour l’emporter. C’est comme ça, on n’y peut rien, personne n’a dit que la vie était juste.

 

Si l’expert se révèle donc conscient de manière aiguë de la dureté de la réalité, il n’en va pas de même pour l’amateur moyen, du moins dans une proportion importante de celui-ci. Voilà en effet ce que nous enseignent les résultats d’un sondage scientifique publiés ces jours derniers, à l’approche du Super Bowl, par le Public Religion Research Institute de Washington. Attention, ça décoiffe un peu, il est recommandé de s’appliquer du fixatif surpuissant au préalable.

 

Ainsi, aux États-Unis d’Amérique, la moitié, la moitié des amateurs croient que des forces surnaturelles sont à l’oeuvre à l’occasion d’un affrontement sportif. Ils sont 26 % à avoir déjà demandé à Dieu de faire en sorte que leur équipe préférée gagne — selon des sources, Dieu se trouve douloureusement déchiré en permanence puisque les demandes instantes proviennent des deux côtés —, 19 % sont persuadés qu’Il intervient directement dans une joute et, à l’inverse pourrait-on dire, 25 % sont d’avis que le club qu’ils appuient est victime d’une malédiction d’une quelconque nature. (On notera au passage qu’en matière d’impondérabilité, Dieu constitue l’impondérable par excellence.)

 

Mais ces forces surnaturelles peuvent parfois être induites par le sujet lui-même qui ne se satisfait pas de sa propre nature trop humaine. Ils sont donc 21 % à effectuer divers rituels pendant une joute afin d’en influencer le résultat. Parmi les exercices auxquels l’on se prête volontiers, on retrouve : porter un maillot de son équipe ou d’autres vêtements à ses couleurs, s’asseoir toujours à la même place dans son salon/sous-sol fini, danser en cercle ou encourager verbalement son appareil de télévision. Dans certains cas, la pratique s’avère relativement élaborée : l’un sort tous ses billets de banque de son portefeuille et les place dans la poche avant droite de ses pantalons avant un match, l’autre porte ses sous-vêtements par-dessus ses culottes pendant la rencontre (et, sachons le souhaiter, regarde son sport seul dans l’intimité de son foyer).

 

Selon l’enquête, les amateurs de football sont de loin les plus superstitieux. Leur nombre aurait d’ailleurs sensiblement augmenté à la suite de la panne d’électricité survenue au dernier Super Bowl, qui ne peut quand même pas avoir relevé du hasard.

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1 commentaire
  • Alain Castonguay - Abonné 29 janvier 2014 17 h 51

    Jimmy the Greek

    À mon humble avis, le pronostiqueur émérite aurait utilisé les "intangibles" pour déterminer le vainqueur du Super Bowl XLVIII, à cause de la météo, de la performance potentielle des joueurs vedettes impliqués et de l'humeur des gérants de chaque équipe. Genre moins de 4 points d'écart.
    Personnellement, je ne parierais pas un rond sur ce match, car je serai content peu importe le vainqueur: le sourire de Peyton Manning, quart des Broncos, ou de Pete Carroll, coach des Seahawks, s'annonce mémorable.
    J'espère surtout qu'il y aura du courant jusqu'à la fin et que les arbitres seront meilleurs que depuis le début des éliminatoires.