Des arbres et du charbon

Une opinion trop répandue en Inde veut que ses lois sur la protection de l’environnement entravent indûment la croissance économique du pays. C’est faux, mais ça colle. Politiciens et gens d’affaires ont fort bien réussi à faire avaler la couleuvre — « par l’intermédiaire de médias complices », ajoute l’essayiste Mira Kamdar dans The Caravan. Combien de fois, au juste, faut-il répéter un mensonge avant qu’il ne devienne vérité ? Le premier ministre, Manmohan Singh, s’est plaint que les « lois vertes » étaient devenues le nouveau « Licence Raj », allusion à l’époque pré-libéralisation d’avant 1990 où l’économie indienne étouffait sous les contrôles et la paperasserie bureaucratiques. Il est même déjà allé jusqu’à dire, comme ça, que le « sauvetage de l’environnement ne pouvait pas se faire au détriment du développement économique ».

Il le faudrait pourtant, vu les dégâts.

En réalité, les projets soumis pour approbation au ministère de l’Environnement et des Forêts reçoivent le feu vert neuf fois sur dix, ce qui était le cas même sous le courageux ministre Jairam Ramesh (en poste de 2009 à 2011), dont les objections à certaines initiatives (introduction d’aubergines génétiquement modifiées, construction d’une usine de bauxite par le groupe Vedanta dans l’Orissa…) ont choqué les milieux d’affaires et ses collègues du cabinet. Trop pointilleuse au goût de certains, sa successeure Jayanthi Natarajan vient à son tour de se faire montrer la porte, pour avoir, en particulier, hésité à donner sa bénédiction à l’entreprise sud-coréenne Posco et à son titanesque projet d’aciérie dans l’État de l’Orissa. Elle a été remplacée par un monsieur du nom de Veerappa Moily, qui aura la déprimante distinction d’être à la fois ministre de l’Environnement et de… l’Énergie.

Développement (néolibéral) contre environnement ? M. Ramesh avait réussi à imposer le débat dans les cercles du pouvoir, ou du moins à ouvrir une brèche. À quelques mois d’élections générales qui lui sont loin d’être gagnées, le gouvernement Singh met le couvercle, préoccupé par-dessus tout par le redémarrage d’un boom économique qui s’est enrhumé depuis deux ans. Il ne faut surtout pas envoyer aux investisseurs le « mauvais signal » ! Le ministère de l’Environnement redevient donc le distributeur automatique d’autorisations de projets qu’il était auparavant.

Ce raisonnement présuppose du reste qu’il n’y a pas de développement possible hors la grande industrie et le commerce mondialisé. Ce qui conduit inévitablement à une impasse, estime une économiste comme Jayati Ghosh. Parce qu’il est clair que le boom des quinze dernières années, sauf pour le secteur des technologies de l’information, a donné lieu à une « croissance sans emploi ». Est appliquée une logique qui, derrière les promesses de lutte contre la pauvreté, oublie en fait que la société indienne repose sur une population active dont 96 % des travailleurs œuvrent dans l’économie informelle. Où sont les investissements de la part des élites, demande Mme Ghosh, pour améliorer la qualité de leurs emplois, leurs revenus, leur accès à l’éducation… ? Faut-il ensuite s’étonner que tombe en panne un « développement » qui n’inclut qu’en périphérie de son équation les besoins de centaines de millions de personnes ?

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Les lois de protection de l’environnement ont le dos large. La National Highways Authority of India a menacé l’année dernière de poursuites le ministère de l’Environnement pour retards dans l’octroi de permis, alors que deux projets d’autoroute sur trois ont pourtant été autorisés, dont l’un, en Uttar Pradesh, impliquera l’abattage de 100 000 arbres matures.

« Notre cible de croissance annuelle de 9 % est incompatible avec nos aspirations environnementales », ne serait-ce qu’à cause de la très grande dépendance de l’Inde au charbon pour la production d’électricité, affirme Rajiv Lall, l’un des capitaines de l’industrie indienne du développement des infrastructures. En même temps que, disait-il en entrevue à la revue Tehelka, « les standards environnementaux contenus dans nos lois sont beaucoup trop ambitieux en regard de notre capacité à les administrer… Un vrai gâchis ».

Dans le secteur des infrastructures, moteur clé de la croissance au sens où l’entend le pouvoir, gouvernements et entreprises privées ont investi, dans un immense effort de modernisation, des centaines de milliards de dollars en partenariats public-privé ces dernières années. Or, voici maintenant que le sacro-saint modèle des PPP se détraque, et c’est loin d’être uniquement, reconnaît M. Lall, parce que le ministère de l’Environnement lui met des bâtons dans les roues. C’est qu’il y a, dit-il, beaucoup de sable dans l’engrenage à tous les niveaux de l’appareil gouvernemental. « Lenteurs et manque de transparence dans le processus décisionnel sont un gros problème… La moindre décision, même la plus petite, fait intervenir un grand nombre de personnes. »

L’Inde, en conclut-il, « essaie d’en faire trop, trop vite ». Le moment serait propice pour faire une pause et « prendre le temps de réfléchir », mais il ne voit pas du tout que la machine politique y soit disposée. En avant la fuite.

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1 commentaire
  • Denise Lauzon - Inscrite 27 janvier 2014 21 h 11

    Au diable d'environnement

    L'image d'abattage de 100 000 arbres pour la construction d'une autoroute en Inde a quelque chose d'extrêmement désolant. Imaginons la répercussion que ce type d'abattage peut avoir sur ces éco-systèmes et en particulier les animaux qui vivent dans ces forêts. Ce pays avait la réputation d'être très respectueux de la nature mais le phénomène d'industrialisation a changé la donne. Pour l'Inde comme tous les autres pays industrialisés ou en voie de l'être, l'argent l'emporte sur tout ce qui à trait à l'environnement.