Vaillante Tunisie

Vaillante Tunisie, qui maintient le cap démocratique tandis que les autres pays phares du Printemps arabe, de la Libye à la Syrie en passant par l’Égypte, sombrent dans la guerre, l’insécurité, le chaos politique ou la régression dictatoriale. Sans oublier l’immense et menaçante ombre portée des islamistes, qui fut longtemps l’excuse de la tyrannie galonnée… et qui le redevient aujourd’hui, à Damas et au Caire.

 

Pourtant, trois années tout juste après la fuite de l’ancien dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, dans un contexte de grande déception économique, de pouvoir islamiste « modéré » (conquis en 2011 par les urnes) et de violences ponctuelles des extrémistes salafistes, la classe politique tunisienne, tout comme la police et l’armée, ont su éviter l’affrontement violent et les solutions autoritaires.

 

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Il ne faut pas se laisser tromper par les apparences. Cette nouvelle Constitution (en particulier ses premières pages) est parsemée de références à la religion. Il y est question de « Dieu clément et miséricordieux », d’« identité arabo-musulmane ». On y lit au tout premier article que « la Tunisie est un État libre, indépendant et souverain », que « l’islam est sa religion, l’arabe sa langue et la république son régime ».

 

Pour autant, et si l’on considère l’ensemble du document, dont la rédaction a été extrêmement ralentie, pendant deux ans, par une situation sociale difficile, par les attentats salafistes (y compris des meurtres de politiciens), par l’amateurisme et l’impréparation de la nouvelle classe politique, sans oublier un face-à-face tendu entre islamistes au pouvoir et « laïcistes » (partisans d’une séparation totale entre le religieux et le politique), force est de constater que les premiers ont, finalement, davantage cédé que les seconds.

 

Même si le texte dans son ensemble — et certains articles en particulier, comme l’article 6 — n’est pas exempt de contradictions, au total, il s’agit là du document fondamental le plus libéral jamais adopté par un État arabo-musulman. Qui plus est, dans un contexte démocratique inédit et après un véritable débat social, politique, médiatique : du jamais vu dans cette région du monde.

 

Prenons justement ce fameux article 6, finalement adopté jeudi dernier après un débat acharné et moult ratures :

 

« L’État est parrain de la religion, garant de la liberté de croyance et de conscience et de la pratique des cultes religieux, garant de l’impartialité des mosquées […]. L’État s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, et à protéger le sacré contre toute atteinte. Comme il s’engage à interdire les appels à l’accusation d’apostasie et à l’incitation à la haine et à la violence, et à y faire face. »

 

La foire d’empoigne qui s’est déroulée autour de ce seul paragraphe est typique des enjeux, mais aussi de l’esprit de compromis (parfois exprimé maladroitement) qui a finalement emporté la décision. Le passage « protéger le sacré contre toute atteinte » a évidemment inquiété les « laïques ». Mais ils ont réussi à y adjoindre, immédiatement après, une phrase qui met hors la loi l’accusation d’apostasie. Ajoutons-y la « liberté de conscience » précitée, et on se retrouve dans un pays où le droit de changer de religion — voire d’abandonner la religion — est désormais garanti par la Constitution. Essayez de trouver mieux en fait de liberté religieuse… du royaume du Maroc au sultanat d’Oman !

 

En matière de droit des femmes, les députés d’Ennahda voulaient inscrire dans la loi fondamentale une douteuse « complémentarité » entre les deux sexes. L’article révisé stipule qu’« hommes et femmes sont égaux devant la loi, sans discrimination ». Les postes électifs devront, par exemple, être occupés de façon paritaire par les deux sexes. Toute référence à la « charia » comme source du droit a été biffée.

 

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Arrivés au pouvoir en octobre 2011 avec 40 % des voix, les islamistes d’Ennahda ont vu progressivement se lever, devant eux, des forces qui étaient extrêmement éparses et divisées, mais qui au fil des mois se sont ressaisies. Affaibli par son incompétence économique et par sa complaisance initiale face aux extrémistes violents, le parti de Rached Ghannouchi a dû finalement se résoudre à quitter le pouvoir et à laisser passer un tel document, « douloureux compromis » selon lui.

 

En avalisant, hier soir par 200 voix contre 12, cette Constitution de 146 articles — remarquable compromis entre forces politiques divergentes, et véritable avancée libérale —, les députés tunisiens ont gardé vivants les précieux acquis de janvier 2011.

 

Seule pour l’instant, la Tunisie continue d’avancer.

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