De l’art délicat de passer à travers les murs

Quelle que soit la façon dont on aborde la question du vieillissement de la population, la conclusion semble toujours être la même : les finances publiques québécoises s’en vont dans un mur. Reste maintenant à trouver le meilleur moyen de le passer.

 

Convenons d’abord que l’évaluation des perspectives économiques à long terme est un exercice complexe et périlleux reposant sur mille et une variables qui peuvent s’avérer capricieuses. Mais il arrive, parfois, que les tendances soient tellement fortes qu’on voit mal comment on pourrait se tromper.

 

La conclusion à laquelle arrive une étude de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université Sherbrooke dévoilée cette semaine et à laquelle ont, entre autres, contribué les réputés économistes Luc Godbout et Pierre Fortin, peut difficilement être plus claire : même si le gouvernement Marois parvient, comme promis, à rétablir l’équilibre budgétaire d’ici deux ans, les déficits budgétaires ne seront pas longs à revenir et à grossir de façon exponentielle.

 

Selon leur scénario de référence, que d’aucuns considèrent déjà bien optimiste, le déficit annuel du gouvernement québécois sera revenu au même point où l’on se trouve présentement (soit à 3,7 milliards, ou l’équivalent de 0,8 % du produit intérieur brut) dès 2020, puis aura doublé en 2025, et presque doublé encore cinq ans plus tard, pour s’élever à 2,7 % du PIB, soit le genre de déficit qu’on a en période de crise économique. Il suffirait que quelques facteurs économiques soient un peu moins favorables pour que les déficits soient deux fois plus élevés.

 

Déjà impressionnants, ces chiffres ne comprennent pas, étrangement, l’impact qu’auraient ces déficits répétés sur le poids de la dette et, par conséquent, sur les finances publiques, comme si ces déficits allaient être épongés chaque année par quelque riche et généreux donateur. Sans ce tour de passe-passe méthodologique, ces déficits prendraient rapidement toute la place dans les dépenses publiques, ont convenu les auteurs de l’étude, passant d’un total de 210 milliards en 2015 à 429 milliards en 2030 et à 2200 milliards en 2050, c’est-à-dire de l’équivalent de 53 % du PIB à 178 % d’ici 25 ans.

 

Cet effondrement des finances publiques serait la faute du choc démographique et de son impact, à la baisse sur la croissance économique (faute de main-d’oeuvre), et à la hausse sur les dépenses publiques (en matière de coûts de santé). Le phénomène se produira dans plusieurs pays développés, mais s’annonce particulièrement marqué au Québec où le nombre absolu de personnes de 15 à 64 ans devrait diminuer de 4 % d’ici 2050 et celui des 65 ans et plus augmenter de 87 %.


La fin du monde ou la fin d’un monde?

 

Placé devant un tel portrait, on se dit tout naturellement que le Québec est à la veille soit d’une spectaculaire augmentation de ses impôts, soit d’une sévère réduction de ses services publics, soit un peu des deux. À titre d’exemple, une autre étude, du CIRANO celle-là, estimait le mois dernier que si rien ne change, le financement de la hausse des coûts de la santé d’ici 2030 obligerait une augmentation de 60 % de tous les impôts et de toutes les taxes au Québec. Quant aux dépenses, il suffit de voir que la santé finirait par occuper presque 70 % des revenus totaux du gouvernement pour comprendre qu’il ne resterait pas beaucoup d’autres endroits où couper.

 

Mais avant de crier que la fin du monde est proche, il est bon de rappeler que ces scénarios reposent sur une multitude de facteurs, dont certains sont plus importants ou plus variables que d’autres. Dans l’étude de cette semaine, nos économistes soulignent, entre autres, que le Québec (comme le Canada) accuse, depuis longtemps, un sérieux retard en matière de gains de productivité — qui compte, depuis 30 ans, pour environ la moitié de la croissance économique —, et qu’un simple rattrapage par rapport aux autres pays développés compenserait une partie de sa future pénurie de main-d’oeuvre. Dans leur scénario de référence, ils s’avancent à compter sur une croissance annuelle moyenne du PIB par heure travaillée de 1,25 % alors que la moyenne des 30 dernières années n’a été que de 1 %. Trop optimiste ? Pas sûr, quand on sait que durant la même période ce taux a été de 1,6 % aux États-Unis et au Danemark, de 1,8 % en Allemagne et en Suède, de 2,1 % au Royaume-Uni et de 2,5 % en Finlande.

 

Cette idée, que des innovations, entre autres technologiques et organisationnelles, permettent de produire plus avec le même nombre d’heures travaillées, ne se limite pas aux entreprises et à l’économie en général, notent-ils. Elle pourrait aussi s’appliquer aux services publics.

 

Selon leurs projections, l’ensemble des dépenses du gouvernement croîtront en moyenne de 4,3 % par année d’ici 2030 (à raison de 5,4 % en santé, 3,5 % en éducation, 3 % en services de garde et de seulement 2,5 % pour la plupart des autres dépenses) pour, rappelons-le, arriver à un manque à gagner équivalent à 2,7 % du PIB à la dernière année. Or, il suffirait de réduire cette croissance moyenne des dépenses d’un tout petit demi-point de pourcentage (à 3,8 %) pour que ce déficit fonde de plus de moitié, à 1,2 %.

 

Est-ce que de telles améliorations — ou de plus importantes encore — sont possibles ? Probablement, mais à condition seulement que l’on sorte d’une logique de changements à la marge et que l’on ose chercher de nouvelles solutions.

 

En tout cas, cela vaudrait la peine d’essayer. On parle ici d’assurer la viabilité et l’équité à long terme de nos services publics.


 
14 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 25 janvier 2014 07 h 29

    Les gens très âgés et seuls ...


    ...ont-ils l'envie de découvrir l'Afrique comme dernier voeux sur cette Terre?

    L'Afrique, ce superbe continent vous accueille, les bras grands ouverts. Les jeunes là-bas ne demandent qu' à vous aider, à prendre soins de vous, et à entendre vos histoires, votre expérience de la vie.

    En tous cas, je compte bien, moi, y terminer mes jours, à l'ombre d'un palmier.

  • Michel Rochette - Abonné 25 janvier 2014 08 h 34

    En attendant la crise!

    Une autre crise qui se prépare, depuis longtemps. Le rapport de Cirano et celui-ci pointent dans la même direction. On pourrait y ajouter celui du rapport D'Amours, des nombreux textes de M. Castonguay, et qui d'autres que j'oublie.

    Un peu comme le drame de l'Isle Verte, il faudra une crise financière pour nous réveiller collectivement, une sorte de tragédie à la Grèce, une véritable tragédie grecque. Les politiciens créent des attentes que, collectivement, on ne pourra pas satisfaire. Prenez le projet d'assurance-autonomie, on lance ce projet sans même connaître les coûts à long-terme.

    Que faire? Ou bien on travaille sur les dépenses ou bien on travaille sur les revenus ou les deux. Quant aux dépenses, une bonne réflexion s'impose. Par exemple, devrait-on changer de paradigme en ce qui concerne la retraite? Une grande majorité de Québécois ne vivent que pour la retraite à 65 ans, alors qu'il faudrait continuer à travailler au-delà de cet âge, s'occuper autrement au lieu de vivre au crochet des autres jusqu'à sa mort.

    Quant aux revenus, à part les ressources naturelles, je ne vois pas d'ou ceux-ci peuvent provenir. On parle d'augmentation de productivité, on en parle depuis des années mais cela ne se produit pas, les entreprises n'investissent pas assez, le petit 35 heures semaine est bien ancré dans le quotidien. On parle d'exploiter intelligemment les ressources dont le pétrole et dès qu'on soulève cette question, les anti-tout se manisfestent, pour dénoncer les méchants capitalistes, qui veulent tout gober.

    D'une certaine façon, il est heureux que le Québec ne soit pas un pays avec une banque centrale car je craindrais que, si c'était le cas, la planche à billets fonctionnerait à plein. Une banque centrale canadienne nous force à faire des choix, trop longtemps repoussés. Mais, il faudra sans doute attendre une crise. Une bonne crise a toujours l'avantage de remettre les dés aux bons endroits et à revoir ses choix, indviduels et collectifs.

  • Christian Fleitz - Inscrit 25 janvier 2014 10 h 52

    Une société qui accepte la ségrégation pour une partie de sa population, quelque soit celle-ci, est une société qui ne va pas bien. L'isolation des aînés et leur séparation de leurs sphères familiales relèvent d'une aberration. Les aînés ont leur rôle à jouer dans la transmission des traditions et des principes qui permettent à une société d'assurer sainement son évolution. L'Afrique, comme l'exprime Guy Lafond, a su encore conserver cette relation et ce n'est pas pour rien que certains sociologues considèrent que c'est de ce continent que le monde pourra se ressourcer dans l'avenir.
    Par ailleurs, le néolibéralisme, idéologie encore pour le moment prépondérante dans le monde ''occidental'' a largement contribué à un individualisme forcené qui génère des comportements aberrants parmi certains esprits minimalistes. Les aînés ont, en effet, oeuvré pour façonner et faire évoluer le pays pour l'amener au point où il en est aujourd'hui. Par ailleurs, pour la plupart d'entre eux, ils ont contribué à alimenter des fonds de retraite dont on ne se demande pas assez comment ces derniers ont été rentabilisés par les pouvoirs publics.

  • Gérard Laverdure - Inscrit 25 janvier 2014 10 h 55

    Révision du modèle

    Cela m'étonne toujours que l'on patine sur la petite patinoire économique néolibérale comme si cela était prédéterminé par Dieu lui-même. Nous avons des richesses naturelles en abondance mais nous n'en tirons pas de redevances appréciables et justes comme cela se fait ailleurs. Nous subventionnons largement les grandes multinationales, accordons des exemptions fiscales indécentes pour les grandes fortunes et les plus riches sans sourciller. Qui profite du coût faramineux des médicaments: les actionnaires des pharmaceutiques. Qui se verse des salaires et primes indécents, scandaleux? Des PDG et co sans conscience sociale. Les riches deviennent de plus en plus riches (pas parce qu'ils travaillent plus, au contraire) et les pauvres et la classe moyenne s'appauvrissent.

    Et nos économistes de génie ne trouvent rien de mieux qu'à couper dans les services ou augmenter les impôts. Wow! Quelle créativité! Les "règles du jeux" de la vie en société sont pipées à l'avantage des plus riches et nos gouvernants sont leurs amis. Sans parler des méfaits du copinage entre requins, pègre, professionnels et hauts fonctionnaires (Commission Charbonneau). Faut changer radicalement les règles de la vie en société et s'enligner bien commun et partage des richesses et ça presse. Gérard Laverdure, Montréal.

  • Gaetane Derome - Abonnée 25 janvier 2014 14 h 35

    La question des garderies.

    Il n'y avait pas de services de garde subventionnes par l'Etat dans le temps que les aines avaient des enfants.Vous me direz que souvent les meres etaient a la maison mais ce n'etait pas toujours le cas.Ainsi,j'avais une mere qui travaillait donc les enfants etaient gardes,souvent par les grand-parents.
    Il y avait peu de services de garde aussi pour les boomers,pourtant chez ceux-ci,pour la plupart des couples,hommes et femmes etaient au travail...
    On se demande dans les commentaires plus haut pourquoi les aines sont seuls,mais si ils avaient la chance de s'impliquer plus avec leur famille,leur petits-enfants? Est-ce que les services de garde leur ont enleve cette possibilite?

    • Sylvain Auclair - Abonné 26 janvier 2014 16 h 31

      Les services de garde sont payants (et le serait encore plus si un partie des impôts n'allait pas à Ottawa), parce qu'ils permettent à plus de personnes de travailler.

    • Gaetane Derome - Abonnée 26 janvier 2014 19 h 19

      @ M.Auclair,

      Mais je me demande s'il est necessaire d'autant les subventionner.Et est-ce vraiment juste que tous paient le meme prix par enfant alors qu'il y a des gens mieux nantis?Je me questionne sur ce point.