Voyage au bout du tunnel

On pratique pas loin de 200 000 coloscopies annuellement au Québec.
Photo: Newscom On pratique pas loin de 200 000 coloscopies annuellement au Québec.

J’ai rencontré une multitude de colons dans ma vie. Des gros, des irritables, des maudits et des irrécupérables. Mais je n’en avais jamais vu un d’aussi proche. Le mien, avec un accent circonflexe. Je sais, ces destinations sont parmi celles qu’on évite en se disant qu’on a mieux à visiter. Et puis, à quoi bon aller faire de l’exploration de ce côté alors qu’on n’a pas encore accosté en terres de Baffin et succombé au charme de Saint-Pétersbourg ?

 

Mais j’ai visité la Patagonie, el culo del mundo. La vie est brève mais large, disait mon père, et il faut sélectionner ses voyages avec soin. J’ai attendu les soldes de janvier pour visiter mon côlon trois fois en dix jours. Une irrigation colonique suivie de deux coloscopies (aussi appelée colonoscopie). Je ne serai plus jamais la même.

 

Je sais, je pourrais me faire savonner le dos dans les eaux turquoise des îles Vierges par des « choisissez le terme » qui défilent à la CEIC et à qui je souhaite mieux que la prison : la coloscopie perpétuelle. Mais je divague. C’est l’effet des narcotiques qui persiste. Et je les ai obtenus légalement.

 

Avant de prêter mon corps à la science, car science il y a, j’ai fait le tour de mes proches pour savoir où ils en étaient de leurs voyages intérieurs. Certains, comme Languirand, ne se sont jamais rendus jusque-là dans le tripatif. D’autres ont goûté à cette médecine invasive dès la trentaine. On pratique pas loin de 200 000 coloscopies annuellement au Québec ; je devais bien connaître quelqu’un(e) qui pourrait me rassurer.

 

En fait, mon entourage a été très généreux en anecdotes tenues secrètes sous peine de haute humiliation et de détails légèrement scatos. Certains ont vécu ça stoïquement, d’autres ont opté pour le déni.

 

Jamais ! Tu m’entends ? ! Ja-mais je ne passerai cet examen de m…, m’a informée mon amie D (consonne fictive) dont le père est décédé d’un cancer colorectal.

 

J’étais bouche-la-bée. Cette intrépide a tout essayé dans sa vie, mais elle n’osera pas aller jusque-là. Même pas la coloscopie virtuelle.

 

J’ai eu beau lui rappeler que c’est le cancer le plus meurtrier chez les non-fumeurs et que la prévention (notamment les coloscopies) permet d’éviter le pire dans 90 % des cas si la détection est précoce. Elle préfère crever.


Trois ans d’attente

 

Ça tombe plutôt bien. Même si cette âme sensible se décidait à solliciter une coloscopie à Montréal, la secrétaire de mon CLSC a fait le tour de tous les établissements hospitaliers (et surtout inhospitaliers). Et malgré l’urgence de la demande, la meilleure offre tombait dans six mois, la plus farfelue dans trois ans. Vous avez le temps de mourir avec votre côlon intérieur. Je me répète : prenez un rendez-vous et léguez-le à vos enfants.

 

De toute façon, qui est pressé d’aller se faire insérer une caméra dans le fondement ? Et pourtant, ce « petit » geste sauve des vies. Quand on tombe sur le bon médecin, devrais-je ajouter.

 

Mais le pire, ce n’est pas la caméra et la haute définition (vous êtes au cinéma maison), mais le bidon de quatre litres de Drano au goût de Juicy Fruit à boire en deux heures, précédé d’une diète liquide (la préparation colique dure deux ou trois jours, selon les médecins). Ça vous donne un air de famille avec Shrek, en fonction de votre résistance à la famine et à la turista.

 

— Moi, j’aime penser que je suis comme un lapin Laura Secord : vide à l’intérieur !, m’a dit mon ami L (consonne fictive), mal remis de ce terrorisme de l’intime. D’habitude, c’est moi qui débarque chez le monde avec un kodak (il est réalisateur), pas des kodaks qui me débarquent dedans !

 

J’ai une autre amie qui ne jure que par la coloscopie. Elle en passe une tous les cinq ans, précédée d’une irrigation du côlon pour « aider ». Je la soupçonne d’aimer la drogue.

 

Si vous y tenez, je vous refile l’adresse de la filière slave découverte par hasard pour ce grand ménage de la flore aussi appelé hydrothérapie du côlon. Catégorie « expérience unique ». Une brave mamie germanique m’a fait passer quelques mauvais quarts d’heure avec tendresse et fermeté. Vingt ans dans les borborygmes et toujours aussi emballée par son métier. Les gens m’étonneront toujours.

 

Cette même irrigatrice de métier m’a informée qu’elle s’était guérie de ses polypes intestinaux en s’administrant des lavements à l’urine (vieille de trois jours, plus efficace), en mangeant beaucoup de betteraves et de spiruline. J’imagine que si j’avais été plus désespérée, j’aurais pris en note la recette de choucroute.


Une de perdue, une de retrouvée

 

Après une coloscopie ratée exécutée par un docteur (?) dans un hôpital de région (deux semaines d’attente) où j’irai désormais me faire soigner mes cors aux pieds si j’en ai, j’ai abouti dans la salle d’examen d’un gastro-entérologue de Sherbrooke qui m’a complètement réconciliée avec l’espèce, m’a servi de guide de voyage sur grand écran et m’a même fait la traduction simultanée. Une heure qui a passé à une vitesse folle en jasant. Mais, surtout, un médecin compétent doublé des bed side manners, le terme consacré pour décrire les « bonnes manières de chevet ».

 

Car on ne balance pas les mots « peut être cancéreux » à la face du pauvre monde — sous influence et les fesses à l’air — sans oindre légèrement son propos et ajuster son langage corporel. Dans Rate Your MD, je lui colle la note supérieure. Et à l’avenir, j’écouterai mon papa médecin décédé trop tôt, qui m’avait conseillé de toujours aller dans un hôpital universitaire pour recevoir des soins médicaux, au Québec comme à l’étranger.

 

C’est un cas de « papa a raison ».

 

En passant, doc, si jamais vous vous cherchez une Dominique Michel pour faire mousser la réputation de votre département et attirer les donateurs estriens, je propose mes services comme porte-parole colo-latérale. J’ai de belles manières en temps normal.

 

Et j’en profite pour remercier l’âme charitable qui m’a texté le mot de Cambronne avant l’examen. Il ne m’a jamais paru aussi approprié. Merde pour la suite !


***

Fredonné la chanson de Gainsbourg Le poinçonneur des Lilas. Je la dédie à « mon » gastro-entérologue. Je remercie aussi Josée Parent, présidente de l’Association des gastro-entérologues du Québec, pour l’entrevue qu’elle m’a gentiment accordée.



Consulté le site ratemds.com pour lire les commentaires sur divers médecins. Pas très scientifique, mais assez efficace pour prendre le pouls du docteur et se faire une idée du taux de satisfaction. Vous pouvez ajouter vos propres commentaires.

Apporté le livre 365 tweets de sagesse (Albin Michel) pour patienter avant mes coloscopies. Alexandro Jodorowsky, Jodo pour les intimes, ce Chilien déjanté, cinéaste et tireur de tarot (notamment) y a regroupé ses tweets les plus profonds. « Garde l’espoir jusqu’à la dernière seconde. Tant qu’il n’est pas minuit, ne dis pas que tu as jeûné toute la journée. » 
Cent quarante caractères, c’est à peu près la concentration dont on dispose à jeun. @alejodorowsky est suivi par 907 000 adeptes.

Appris dans le magazine Cerveau & Psycho (novembre-décembre 2013) que la flore intestinale influe sur le cerveau. Passionnant. 
Certains troubles de l’humeur pourraient découler de l’état de notre flore intestinale, et des probiotiques ajoutés à l’alimentation peuvent diminuer considérablement les états dépressifs et l’anxiété. 
« Les parois intestinales hébergent le système nerveux entérique, constitué de centaines de millions de neurones, seulement 1000 fois moins que dans le cerveau », peut-on lire. D’ailleurs, on appelle ce réseau le « second cerveau ». À lire ici (il faut payer l’article) ou en kiosque.

***

JOBLOG

Le « care »

Comme chaque fois que je mets les pieds dans un de nos hôpitaux, je mesure à quel point les infirmières du Québec sont indispensables dans la chaîne des soins de santé : dévouées, rassurantes, maternelles, efficaces, humbles, très à l’écoute et souriantes. Faut le faire. Une chance qu’elles sont là pour ramasser les pots cassés. Avec les serveuses de chez Saint-Hubert, ce sont mes femmes de l’année. Diplômées du cégep ou de l’université, peu m’importe (quoique je crois aussi qu’elles devraient faire équipe avec les médecins, dont elles ménagent souvent l’ego, et qu’un diplôme universitaire leur donnerait une meilleure assise), pourvu qu’elles conservent leur humanité et leur capacité d’empathie. Merci pour la couverture chaude, la compresse humide sur le front, le jus de pomme et les biscuits Village. Sans compter les explications. On veut mourir dans vos bras.

Féminin/Féminin

On a beaucoup parlé de cette petite websérie sur le monde des lesbiennes depuis deux semaines. Tournés sous forme de documenteur par la cinéaste Chloé Robichaud, les segments de 15 minutes donnent la parole à des lesbiennes montréalaises et nous montrent les personnages dans leur vie intime. J’ai souri à la fin du premier épisode. Mais, permettez-moi, c’est quoi cette obsession de vouloir nous faire « changer de camp » quand on est hétéro ? Visionner ici.

 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com : @cherejoblo

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9 commentaires
  • Fernande Cordeau - Inscrite 24 janvier 2014 08 h 58

    Chere Joblo

    J'ai un très exact souvenir de ce malheureux préparatif à cet examen! !!

    D'ailleurs j'ai mis fin à cet outil de prévention,je préfère garder ce que j'ai en dedans et mourrir avec,si je ne meure pas de toutes autre chose.
    J'avais 60 ans à l'époque et j'en ai 78 et j'attend avec sérénité

  • Michel Hebert - Inscrit 24 janvier 2014 09 h 41

    Les incomptétents

    "Et à l’avenir, j’écouterai mon papa médecin décédé trop tôt, qui m’avait conseillé de toujours aller dans un hôpital universitaire pour recevoir des soins médicaux, au Québec comme à l’étranger.

    C’est un cas de « papa a raison »."

    Je ne doute pas qu'il existe des médecins brusques, impolis, incompétents. Je ne doute pas que votre "expérience" ait pu être très difficile, avec la peur d'avoir un cancer, le sentiment de perdre le contrôle sur sa santé, les délais, etc. C'est regrettable et c'est un drame vécu par de trop nombreuses personnes.

    Mais de là à pousser la note et écrire dans un quotidien largement distribué qu'il faille absolument aller en centre universitaire pour se faire passer un colonoscopie (comprendre entre les lignes que c'est le seul endroit où il se pratique une médecine de qualité au Québec), il y a toute une marge.

    Je m'excuse pour ma franchise toute crue, mais cet extrait-là fait vraiment petite bourgeoise d'Outremont, avec le gentil papa médecin de centre universitaire. J'aurai jamais crû qu'une de vos chronique puisse un jour me "choquer" de la sorte.

    Je suis par ailleurs très d'accord avec votre constat du fait que nos infirmières font de l'excellent travail, et ce malgré leur grande charge de travail. Ça mérite certainement d'être souligné.

    En espérant malgré tout que votre colon et vous vous portez bien,

    Michel Hébert,
    médecin incompétent de centre hospitalier non-universitaire

    • Josée Blanchette - Chroniqueur 24 janvier 2014 12 h 32

      Cher Monsieur,
      Le fait est que si j'avais été dans un hôpital universitaire "in ze first place", je n'aurais pas dû me refarcir une seconde colo en 8 jours.
      Ce sont les patients qui casquent.
      Mais je suis certaine qu'il existe des médecins très compétents dans des centres hospitaliers non-universitaires. Malheusement, ils ne sont pas toujours équipés pour faire face à la musique. Et mon cas, n'est pas isolé.
      Désolée que vous ayez pris cette remarque personnellement.
      Josée Blanchette
      ps: et non, c'est Côte-des-Neiges, pas Outremont!

  • Guy Vanier - Inscrit 24 janvier 2014 10 h 52

    Vous exagérez grandement ma chère.....

    Bon papier rigolo, mais pour le reste pas si terrible que ça.
    Bon sujet pour un de nos humoriste Québécois (se).

    • Lorraine Couture - Inscrite 24 janvier 2014 14 h 56

      D'accord avec vous ! Il y a des petites vieilles qui meurent brulées vives, et d'autres plus jeunes qui se croient maltraitées...

      Un changement de perspective serait le bienvenu !

    • Jean-François Lacerte - Inscrit 25 janvier 2014 07 h 55

      On s'entend sur une chose, l'irrigation du côlon ne fera pas gagner un Judith-Jasmin à Mme Blanchette (elle n'aura qu'à présenter un autre de ses textes). Mais de là à cautionner le commentaire de Mme Couture... Un peu de relativité dans le propos serait non pas bienvenu, mais nécessaire. Mme Blanchette aura-t-elle le droit de s'exprimer sur les joies d'un voyage en train ou devra-t-elle se taire à cause de la catastrophe de Lac-Mégantic?

  • Claire Garon - Inscrit 24 janvier 2014 16 h 18

    Le long voyage du tunnel

    Chère Madame Blanchette,

    J'apprécie vos interventions media.Vous avez une façon d'aborder toute chose de la vie qui m'étonne toujours et me fait sourire.

    J'ai du faire un long voyage médical de type' tunnel'.
    Quand ce n'est pas moi qui y entrait (TEP Scan, Résonnance magnétique), c'est le tunnel qui venait en moi (Colonoscopie virtuelle).

    Dans ce dernier cas, ce fut vite fait-bien fait-et avec dextérité-, à un Centre hospitalier régional.

    Les Fondations attirent l'argent, qui attire les équipements de pointe, qui attirent à leur tour le personnel compétent.

    Belle, bonne et longue santé.

    Claire Garon

  • Chantale Boivin - Inscrite 24 janvier 2014 17 h 10

    Un peu de nuances quand même!!

    Vous avez raison, devoir passer une colonoscopie n'a rien d'exotique...Et vous avez aussi raison, que la préparation qui la précède est bien pire...mais cet examen est très souhaitable dans la prévention du cancer colo-rectal,pour la population à risque. Vous devriez cependant nuancer vos propos quant au type d'établissement optimal pour un tel examen. En ce sens, je partage le commentaire de Monsieur Hébert...il n'y a pas que les centres universitaires qui offrent de bons soins, le contraire est plutôt dans le domaine des exceptions...vous ne devriez pas en conclure par le rapport de quelques expériences, ce n'est pas statistiquement significatif...et en ce sens, fais manquer de justesse à votre chronique...