Quels principes?

Ottawa — Lorsque vient le temps d’expliquer leur refus de critiquer publiquement le gouvernement israélien, le premier ministre Stephen Harper et ses ministres ont toujours la même réponse. Leur position en est une de principes, de ceux qui ne souffrent pas de compromis pour plaire aux uns et aux autres.

 

Dans son discours devant la Knesset lundi, M. Harper a louangé la résilience et nombre de réalisations du peuple juif, avec raison. Il s’est toutefois refusé tout commentaire qui aurait pu nuancer le portrait. Il est même allé jusqu’à assimiler à l’antisémitisme certaines des critiques les plus dures faites à l’endroit d’Israël.

 

L’antisémitisme est une réalité et il a effectivement pris un nouveau visage depuis plusieurs années. Cela mérite d’être dénoncé. Mais en quoi une invitation au boycottage de produits israéliens, par exemple, est-elle une expression de haine à l’endroit des juifs ?

 

Les mots ont un sens. Lorsqu’on en abuse, on en émousse l’impact. On banalise l’horreur qu’ils tentent de décrire. Il en va ainsi des mots génocide, nazisme, fascisme, dictature… et antisémitisme.

 

« Aucun État n’est à l’abri d’un questionnement ou d’une critique », a convenu M. Harper. « Il n’est pas nécessairement antisémite en soi de critiquer la politique du gouvernement israélien », a-t-il renchéri un peu plus tard. Mais pour mieux se taire par la suite.

 

Il déplore toujours le fait qu’Israël est la cible du tir groupé des autres pays alors que ses voisins sont souvent épargnés. M. Harper adopte pourtant une attitude similaire, mais à l’inverse. Il réserve tous ses bons mots pour Israël et dénonce sans ménagement les autres pays de la région.

 

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Pour lui, appuyer Israël est la chose juste à faire. Parce que son peuple a connu la persécution et l’horreur de l’Holocauste et « mérite d’avoir son propre pays et de vivre en sécurité et en paix ». À ce chapitre, il ne s’écarte pas des gouvernements canadiens qui l’ont précédé puisque c’est la position canadienne depuis la création de l’État d’Israël.

 

Stephen Harper rejoint même à certains égards ses adversaires libéraux et néodémocrates lorsqu’il répète qu’Israël est la seule démocratie au Moyen-Orient où prévalent la liberté et la primauté du droit et que les deux pays partagent les mêmes valeurs.

 

On en revient donc aux principes. Mais lesquels ? Si celui de la primauté du droit est si important, pourquoi ne pas le faire valoir alors ? Après tout, le gouvernement israélien fait fi du droit international quand il poursuit la colonisation des territoires occupés.

 

Selon la position officielle du Canada réitérée par le ministère des Affaires étrangères il y a une semaine, le Canada juge toujours illégale cette colonisation et estime que « la question du statut de Jérusalem ne peut être réglée que dans le cadre d’un règlement global du conflit ». La colonisation nuit aux efforts de paix, comme le déplorent plusieurs pays, dont les États-Unis. M. Harper, lui, refuse même d’aborder le sujet.

 

Ce n’est pas tout. Le Canada est officiellement toujours pour « la création d’un État palestinien souverain, indépendant, viable, démocratique et doté d’un territoire d’un seul tenant ». Or ces colonies sont en train de transformer le territoire palestinien en véritable gruyère, menaçant sa viabilité future.

 

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À entendre M. Harper, on croirait que la paix ne dépend que des Palestiniens. « Je suis convaincu que nous partageons avec Israël l’espoir sincère que la population palestinienne et ses dirigeants choisiront un État palestinien viable, démocratique, engagé à vivre en paix aux côtés de l’État juif d’Israël », a-t-il dit. Selon lui, « ni l’existence d’Israël, ni ses politiques ne sont à l’origine de l’instabilité qui caractérise le Moyen-Orient aujourd’hui ».

 

Israël n’a pas à être blâmé pour tous les malheurs de la région, c’est évident, mais la crise palestinienne dure depuis la création de l’État hébreu. On ne peut quand même pas nier l’histoire. Ni le fait que la solution exige l’approbation et la collaboration des deux parties.

 

L’ancien ambassadeur du Canada aux Nations unies, Paul Heinbecker, ne cache plus sa désapprobation. Il ne voit pas en quoi le silence du Canada au sujet de la colonisation relève d’un quelconque principe. Selon lui, le Canada paraît plutôt « hypocrite » et « incapable de cohérence ». Cela, ajouté au peu de cas fait au sort des Palestiniens, nuit à la réputation internationale du pays, dit-il.

 

M. Harper, lui, est convaincu de la justesse de sa position, qu’il dit dénuée d’intérêt. Son parti — et lui sûrement — n’a toutefois jamais perdu de vue les retombées électorales de cette politique et ne s’est jamais gêné pour les exploiter. Avec succès, comme on l’a vu en 2011. Et parfois sans vergogne, comme ce fut le cas dans Mont-Royal, où le parti a mené un faux sondage pour faire croire que le député libéral Irwin Cotler pourrait démissionner.

 

Un petit incident survenu lors de la visite de M. Harper au mur des Lamentations, hier, est aussi venu le contredire. Un de ses députés, qui insistait pour s’approcher, a invoqué les futures élections et lancé à un adjoint de M. Harper : « C’est la photo à un million de dollars. »

6 commentaires
  • Robert Henri - Inscrit 22 janvier 2014 06 h 54

    Quel principe ?

    Quel principe ? L'électoralisme. Gagner le vote de la communauté juive! Il se résume à ça le principe. Harper devant le mur des lamentations ne priait probablement pas. Il devait répéter, en angliche bien sur: «Qu'est qu'il ne fait pas faire pour se faire réélire?

    • Claude Lachance - Inscrite 22 janvier 2014 09 h 12

      Son attitude relève, très probablement, d'une communauté de pensée religieuse. Dans la religion de Harper, on dit que la fin du monde arrivera quand les juifs auront leur ÉTAT.Parole d'Évangélique!

  • Christian Fleitz - Inscrit 22 janvier 2014 11 h 39

    Ô Jérusalem...

    Hypocrisie est le terme qui convient le mieux à la position de M. Harper. Confondre juifs et Israël relève de la même aberration que de confondre islamistes et musulmans.
    Il est vrai que l'État hébreux a connu une création chaotique qui s'est faite au détriment des palestiniens, chassés par la terreur de leurs résidences et de leurs territoires. Palestiniens d'ailleurs en partie chrétiens, ce qui est soigneusement camouflé par les partisans inconditionnels du sionisme. Il faut relire l'excellent ''Ô Jérusalem'' de Dominique Lapierre et Larry Collins.
    Se taire sur les ''colonisations'' juives en territoire palestinien et ne pas les condamner, c'est vouloir ignorer que cette agression, condamnée par l'ensemble de la communauté internationale, rend impossible la création d'un état palestinien, pourtant thème de la politique officielle canadienne.
    Quand à la réussite économique de l'Israël, c'est vouloir ignorer l'appui financier de la ''diaspora'' internationale et particulièrement américaine qui a permis à l'état d'Israël de bénéficier de ressources dont les palestiniens ne bénéficient pas.
    Il est vrai que le soutien systématique d'Israël, même quand cet état méprise les condamnations et les mises en demeure de l'ONU, a grandement contribué au succès de l'intégrisme islamique, en particulier d'Al Quaida. En effet, quand les organismes de conciliation et de gouvernance ne peuvent rendre effectives l'application de leurs avis et leurs condamnations, la violence est une tentation qui peut apparaitre comme légitime.

  • Raymond Labelle - Abonné 22 janvier 2014 12 h 42

    Boycott des produits israélliens: peut-être de l'antisémitisme.

    Mme Cornellier écrit "Mais en quoi une invitation au boycottage de produits israéliens, par exemple, est-elle une expression de haine à l’endroit des juifs ?"

    Excellente question. Répondons par d'autres questions. Quel autre pays qu'Israël est-il l'objet de ces campagnes de boycott de la part de nos bien-pensants?

    L'Iran, dont le régime est franchement dégoûtant, et dont l’avant-dernier président avait gagné les élections par fraude? Non.
    La Lybie de Khadafi, régime qui est l'auteur avéré d'attaques terroristes contre l'Occident? Non.
    La Syrie? Non.
    La Chine? Qui viole sauvagement les droits de la personne? Non.
    L’Arabie saoudite? Où les femmes sont des citoyennes de seconde zone et où on coupe la main des voleurs et lapide les femmes pour adultère? Non.
    Et on pourrait allonger la liste.

    Israël, qui a ses défauts, est-il pire que tous ces pays? Et sinon, comment se fait-il qu’il soit le seul visé par ces campagnes de boycott? À part l’antisémitisme, je ne vois pas d’autre hypothèse raisonnable. L’antisionisme donne des apparences de vertu à l’antisémitisme.

    Plusieurs Israéliens qui croient que leur État a le droit d’exister sont également contre la colonisation des territoires occupés. Des députés arabes ont hué Harper à la Knesset. Dans les pays mentionnés ci-haut, l’opposition n’a pas autant de liberté, pour dire le moins.

    • Raymond Labelle - Abonné 22 janvier 2014 13 h 16


      Bien sûr, pour la Lybie, je référais au passé. Nos bien-pensants qui proposaient de boycotter les produits d'Israël étaient bien silencieux contre le régime de Khadafi.

    • Raymond Labelle - Abonné 23 janvier 2014 11 h 16

      Je suis contre l'occupation des territoires occupés.

      Je me permets quand même ce rappel historique: ces territoires ont été occupés suite à une guerre d'agression contre Israël qui avait pour objectif de rayer Israël de la carte.