Les condamnés à vivre

Il n’est pas midi. Depuis au moins une heure, comme d’habitude, j’ai dans la tête un mot de quatre lettres qui forme un motif étincelant au point de m’aveugler : faim ! On dirait que mes tempes se rapprochent l’une de l’autre, broyant toute autre réalité que celle-là.

 

Au moins trois fois par jour, je mange pourtant à ma faim. Ce n’est pas le cas de tout le monde. L’an passé, plus de 400 000 paniers alimentaires ont été préparés au Québec pour des familles qui en avaient besoin. Et la demande va croissant.

 

Au XIXe siècle, bien conscient de sa position sociale privilégiée, Léon Tolstoï écrivait : « Le peuple a faim parce que nous mangeons trop. » Ce n’est pas si simple. Mais je suis bien de tous ceux-là qui, comme Tolstoï, mangent trop et se sentent ensuite coupables d’avoir pourtant faim.

 

Le maire Coderre, mangeant ces derniers jours pour la photo avec ceux qui, d’ordinaire, ne mangent pas, claironne que Montréal peut soulager la faim de tout le monde, que cela vient, que l’itinérance s’en va, tandis que chacun continue néanmoins de vivre comme à l’ordinaire. Évidemment, nous savons que pareilles déclarations ruisselantes de bonnes intentions servent surtout à se faire une beauté humanitaire dans des événements de charité destinés à assurer l’honneur de personnalités.

 

Cette touchante sollicitude toute volatile dont s’autorisait ces derniers jours Denis Coderre à l’égard des plus démunis se substitue toujours par des jeux d’apparences aux dures nécessités de l’établissement d’une vraie justice sociale. Mais une part de nous demande néanmoins à y croire, peut-être pour ne pas s’obliger enfin à voir que la poursuite de nos comportements de privilégiés étouffe nos semblables.

 

Année après année, les grands titres des journaux nous rappellent l’envol des inégalités sociales. Les revenus des familles les plus pauvres diminuent. Ceux des plus riches augmentent. Cette zone tampon que constitue la classe moyenne se rétrécit.

 

Tandis que la fiscalité continue de dorloter les mieux nantis, les rapports sur la pauvreté se multiplient au même rythme que les promesses pour la résorber. On consacre de plus en plus d’argent à gérer cette pauvreté alors qu’il conviendrait plutôt de l’éradiquer. Mais au lieu de proposer d’affranchir le pauvre monde du système qui l’étouffe, on s’évertue à le perpétuer. La pauvreté est devenue une vraie industrie.

 

Le monde se reconstruit sur une base nouvelle. Les pauvres y sont devenus un marché dont la croissance ne semble pas près de s’arrêter. Grâce à cette base plus large que jamais, la richesse des sommets de la pyramide sociale s’alourdit. Et de plus en plus de gens pauvres portent le poids de cette accumulation faite sur leur dos.

 

À ceux que l’on écrase le plus, on dit de tenir bon. On leur répète qu’ils ne sont pas seuls. Et on continue par ailleurs de prétendre que ceux qui possèdent beaucoup l’ont mérité, que cela constitue le fruit de leurs efforts à l’issue d’une vie de travail et que leur générosité individuelle est garante de la solidarité collective.


Inégalités

 

Entre la masse des gens à revenus modestes et la poignée de ceux qui possèdent tout, la différence réelle tient à quoi ? Le salaire entre deux hommes peut-il être aussi disproportionné qu’il l’est aujourd’hui sous prétexte que l’un d’entre eux porte un costume d’homme d’affaires ?

 

Dans notre curieux pays où le chemin de fer est aussi daté que la législation qui l’encadre, le président du Canadien National, Hunter Harrison, gagne 49,1 millions de dollars annuellement en salaire, primes et actions. S’il était payé au taux horaire minimum, il devrait travailler 2519 ans pour toucher le fruit d’une seule année de son dur labeur de président des chemins de fer.

 

La famille Walton, propriétaire du géant de la distribution Walmart, a accumulé plus d’argent que les 48 800 000 familles américaines les plus pauvres. Le regretté Paul Desmarais, dont l’avis de décès répétait deux fois à quel point il avait été tellement généreux avec les démunis, jouissait avec sa famille d’une fortune personnelle de 4,5 milliards de dollars, soit le PIB d’un petit pays.

 

L’argent représente de moins en moins le fruit d’un travail. Il illustre surtout la capacité qu’ont certains de faire travailler les autres à leur avantage, tout en s’assurant du droit de leur dire ensuite, dans un optimisme qui se veut contagieux, que leurs efforts ne sont jamais suffisants et qu’ils doivent en conséquence consentir des sacrifices supplémentaires.

 

Comme le travail, l’argent est désormais organisé par une minorité favorisée qui a tout pouvoir de spéculer, de prêter, d’embaucher et de licencier, sans qu’il apparaisse toujours bien clair qu’elle respecte par ailleurs les mêmes règles que tout le monde. Comment croire encore qu’à force de respecter le cadre de cette soumission on puisse améliorer sa condition ?

 

Bien sûr, plus personne n’est tenu en esclavage. Personne ne reçoit de coups de fouet. Il n’en reste pas moins que certains jouissent désormais du travail d’autrui jusqu’à piétiner la vie des autres. Tout cela apparaît désormais en opposition complète avec l’idée selon laquelle il faut mériter son pain pour vivre. Et c’est bien dans ce monde, façonné par une minorité de privilégiés qui s’empiffrent du pain des autres, que les condamnés à vivre meurent de faim.

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20 commentaires
  • Mario Leroux - Inscrit 20 janvier 2014 04 h 36

    Le rêve

    On vend aussi du rêve, par l°intermédiaire de Loto Québec, qui rapporte près d°un milliard de dollars dans les coffres du Gouvernement.Et qui pensez-vous dépense une partie de ses revenus,souvent importante,en loteries de toutes sortes?Pas besoin de répondre!

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 janvier 2014 07 h 27

    Je partage votre vision

    Je suis malheureusement d'accord avec vous, monsieur Nadeau.

  • Gilles Delisle - Abonné 20 janvier 2014 08 h 30

    Excellente réflexion sur un fléau toujours en expansion,

    Je me suis demandé durant le temps des Fêtes pourquoi, cette industrie de la pauvreté et de la sollicitation, soit toujours en expansion depuis des décennies. Nous vivons au Québec dans une société qui vit au gré des dîners bénéfices, des concerts bénéfices et campagnes de levées de fonds sans fin. Il faut bien aider les plus pauvres qui ne cessent de croître, mais justement, comment se fait-il qu'ils ne cessent de croître. Les riches s'enrichissent de facon démesurée année après année. La classe moyenne soutient, presque à elle seule, cette classe de gens appauvris. Les riches ont toujours une fiscalité pour eux, les entreprises emmagasinent les profits et les dirigeants et actionnaires ont des revenus faramineux. Il y a quelque chose de plus en plus dérangeant dans cette société. Que nos gouvernants rétablissent une justice sociale nécessaire dans ce pays.

  • Mireille Langevin - Inscrite 20 janvier 2014 09 h 07

    Incohérence du gouvernement

    La pauvreté existe de plus en plus. On vient même chercher des impôts chez ceux qui ont un revenu de 17,000$ annuellement. La Santé laisse à désirer, l'Education aussi etc et pourtant on veut dépenser 750,000.$ pour restaurer la cabane où est né Gilles Vigneault ! On veut en faire un château ou quoi ? Quelque chose ne va pas dans ce gouvernement . Au pays des aveugles , les borgnes sont rois.

  • Micheline Harvey - Inscrite 20 janvier 2014 09 h 26

    Quel cynisme

    Ce n'est surement pas avec des préjugés entretenus comme ceux des textes précédents que les choses vont s'améliorer. Plus y a de pauvres plus on met la faute sur les pauvres, avec des arguments simplistes tels les BS, les gens qui ne veulent pas travailler, les étudiants qui préfèrent aller étudier plutôt que de travailler etc etc.

    Pourtant la richesse augmente! Jadis tout appartenait aux rois et a
    à sa classe de biens heureux, ils avaient droits de vie ou de mort, ils consommaient à outrance dans l'insouciance. Après plusieurs révolutions des peuples un certain partage s'est installé.

    Mais voilà que depuis quelques décenies les rois ont été remplacés par les milliardaires et la case départ s'annonce pour bientôt. Des miettes pour les pauvres et tout le reste pour les riches...mais baffouons les pauvres, nous aurons plus de miettes a partager!!!
    L'humain est vraiment décevant..
    Ghislain Marcil