Branle-bas de combat à Delhi

« Paradoxalement, la lutte contre le cynisme et la corruption ne semble pas mener à l’engagement citoyen et à la critique des rapports de pouvoir, mais à un discours prônant la transparence, l’intégrité, la compétence gestionnaire et toute la rhétorique administrative dominante. La solution semble être de dépolitiser les enjeux locaux en concevant les villes comme des entreprises qui doivent être bien gérées. »

 

Propos de Jonathan Durand Folco dans un récent «Devoir de philo» (11 janvier 2014) qui, partant du résultat des élections municipales du 3 novembre dernier au Québec, étalait la pensée du philosophe radical Murray Bookchin, militant écologiste américain. Démocratie directe, citoyenneté active, cul-de-sac de la démocratie représentative… Pour Bookchin, écrit le doctorant en philosophie de l’Université Laval, une véritable vie démocratique doit être « enracinée dans le champ politique municipal ».

 

Le propos m’interpelle parce qu’un mois après celles organisées au Québec se tenaient des élections dans la capitale indienne. De Montréal à Delhi, le fait est frappant que les enjeux de corruption et de développement urbain étaient sensiblement les mêmes. Et non moins frappant est le fait que les élections ont donné des résultats de nature radicalement différente.

 

C’est que la tentaculaire municipalité de Delhi s’est dotée, encore que de justesse, d’un chef de gouvernement activiste et anti-establishment, Arvind Kejriwal, l’exact contraire du politicien professionnel. Son parti, l’Aam Aadmi Party (AAP, le Parti du simple citoyen) est né du grand mouvement populaire anticorruption apparu en 2011, pour ensuite se démarquer de façon spectaculaire pendant la campagne électorale en articulant un projet de démocratie de quartier, décentralisé et participatif. Ce qui donne à son élection des accents de révolution sociale. La semaine dernière, pour ne donner qu’une idée de sa pugnacité, Kejriwal a fait une sortie, à l’opposé des complaisances habituelles, contre la toute-puissante institution de la police, affirmant que s’il y avait prévention du crime dans la capitale nationale, c’était « par la grâce de Dieu et non des policiers ». Et toc !

 

Qui a voté pour l’AAP ? Les « pauvres » — qui forment la majorité des quelque 20 millions d’habitants. Petits salariés et petits commerçants, travailleurs du secteur informel, vendeurs de rues, classes moyennes à revenus modestes. Pour l’essentiel, les désenchantés du Parti du Congrès qui tenait fermement le pouvoir depuis 15 ans dans la capitale et que ces élections ont pratiquement balayé de la carte. L’AAP a obtenu de très bons résultats dans les grappes de taudis qui jonchent partout Delhi (dont 15 % de la population vit dans des bidonvilles). Kejriwal ne s’y est pas pris autrement pour aller battre la chef de gouvernement sortante, Sheila Dikshit, dans son comté de New Delhi, pourtant siège de l’élite politique de la capitale. Si huppée soit cette circonscription, il se trouve que la moitié de ses 120 000 électeurs habitent ici et là des entassements d’abris de fortune installés le long des murs d’enceinte des maisons de riches.

 

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Inaccessibilité aux services sociaux, pénuries d’eau, factures louches et excessives d’électricité, organisation inadéquate des transports en commun dans une ville où, après tout, les propriétaires de voitures privées sont encore très minoritaires… Le vote pro-AAP est celui de ceux et de celles qui ont vu dans cette promesse de décentralisation la possibilité d’avoir leur mot à dire et d’être entendus.

 

Si l’AAP émerge tout à coup comme joueur politique de premier plan, c’est aussi parce qu’il investit un espace, celui de la social-démocratie, qui, depuis 20 ans, a été déserté par les autres partis, estime le commentateur Srinivasan Ramani dans le quotidien The Hindu. Déserté avant tout par le Congrès qui, historiquement, occupait le terrain. « Le dessèchement du grand parti indien de l’indépendance, analyse le journaliste, et sa transformation en parti corporatiste qui se contente d’instrumentaliser l’idée de social-démocratie sont une réalité qui échappe de moins en moins aux gens. » Espace également déserté, dit-il, par la gauche indienne traditionnelle dont le discours et la pratique « ne sont plus aujourd’hui qu’une variante de l’idéologie de développement néolibéral ».

 

Feu de paille ? Les « pays en développement », expression extrêmement générique, vivent une urbanisation sans précédent, à la mesure de la révolution industrielle qui a bouleversé l’Occident au XIXe siècle, s’il faut en croire, entre autres, Doug Saunders (Du village à la ville, aux Éditions du Boréal). Comment donc Kejriwal va-t-il s’y prendre pour appliquer utilement ses promesses de démocratie directe (lokniti, en hindi) dans un pays où le pouvoir s’exerce et se distribue dans une large mesure en fonction des identités de caste et de religion ? Défi gigantesque. Ce qui est encourageant, justement, c’est que l’AAP a marqué des points sans s’appuyer sur des calculs d’appartenance identitaire. En revanche, il n’en a pas marqué, note M. Ramani, dans ce qu’on appelle les « villages urbains » de la capitale, là où l’identité communautaire de caste et le clientélisme qui en découle ont une grande influence.

 

L’AAP compte qu’à partir du tremplin de Delhi, il se taillera une place sur l’échiquier national aux élections générales du printemps prochain. C’est tout à fait plausible. On s’attend à le voir concentrer ses efforts dans les États qui encerclent Delhi, comme l’Haryana, et dans de grandes villes comme Mumbai et Bangalore. C’est pour le Congrès de Rahul Gandhi, héritier présumé de la dynastie, que l’avenir est le plus trouble. Kejriwal est une nouvelle épine au pied du Congrès, usé par dix ans de pouvoir, menacé sur sa droite par la montée du BJP du populaire Narendra Modi. Mais, cela se sent et cela se voit, il est déjà sur la voie de la récupération.