En attendant la colère

Ce qui est le plus génial avec The Wolf of Wall Street, c’est d’en avoir fait une comédie.

 

Du début à la fin, je me suis tapé sur les cuisses, même quand je savais bien qu’au fond, le dindon de la farce, c’était moi. C’est nous. La mère célibataire. Le retraité. L’anonyme de la classe moyenne qu’on amène à la rivière en jouant à la flûte cet air qui l’envoûte, sans savoir s’il pourra nager.

 

J’en entends déplorer que ce soit aussi drôle, aussi divertissant. À commencer par la fille d’un comparse de Jordan Belfort (le fameux « loup »), qui signait dans plusieurs journaux américains une lettre adressée aux artisans du film, qu’elle qualifie d’irresponsables.

 

Je comprends, je compatis. Son père l’a arnaquée elle aussi quand elle avait dix-huit ans. Elle a changé de vie, même de patronyme. Elle déplore qu’on ne parle pas des victimes de ces escrocs. Et pourtant, c’est absolument brillant d’avoir rendu aussi sympathique ce personnage de salaud qu’incarne Leonardo DiCaprio, sans pourtant camoufler sa cupidité, son imbécile obsession d’un fric dont il ne sait que faire.

 

Parce qu’on a affaire à un crétin de douchebag, un ado attardé qui se vautre dans la dope, aligne les putes et les voitures sport, et que c’est ce portrait grossier de la richesse pour la richesse qui fascine en même temps qu’il dégoûte. Il nous dit que Wall Street est le décor d’un jeu pour grands enfants où l’on assassine financièrement son prochain en abusant de sa confiance, tout cela grâce au charme que possèdent les vendeurs qui ont le mieux compris les obsessions de ce monde.

 

On accuse le réalisateur d’avoir glorifié un criminel, d’avoir banalisé la violence. Les bien-pensants ont ceci d’agaçant qu’ils croient que le cinéma manufacture le réel alors que c’est l’inverse. Comme dans Casino ou Goodfellas, Martin Scorsese touche au sublime en montrant comment on peut tordre les codes pour rendre acceptable le fait d’exploser le crâne de son voisin et/ou de lui extorquer son fric. Et comment les mafieux comme les financiers sont imbibés du pouvoir, de cette conviction qu’ils planent au-dessus du monde.

 

Bref, cette violence ne peut pas être plus banale qu’elle ne l’est déjà.

 

Je disais que le génie du film, c’est d’en avoir fait une comédie. Simplement parce que, malgré les innombrables leçons que nous servent les médias, les avertissements, les krashs, les bulles spéculatives et les économies nationales plombées par les largesses du système, les requins de la finance continuent d’opérer en manipulant la valeur des devises, en trompant les clients, les agences de notation, les gouvernements. La bonne morale généralement en vogue à Hollywood n’y fera rien.

 

Scorsese fait mieux qu’une leçon, il réduit la chose à ce qu’elle est : une farce grotesque. La finance est une affaire d’ego, de sentiments et d’impulsivité qu’on travestit en science et qu’on enrobe d’un langage spécieux.

 

C’est brillant, je vous dis. On ressort de ce film en ayant le sentiment d’avoir été diverti, mais dans chaque éclat de rire, le réalisateur a planté une idée : ce n’est pas nous qui allons rire les derniers. Comme quoi la comédie n’a jamais autant d’impact que lorsqu’elle nous fait danser sur le fil du rasoir, menaçant à chaque instant de nous faire basculer vers le tragique.

 

De Viande à chien, une adaptation libre d’Un homme et son péché mise en scène par Frédéric Dubois au Périscope, je suis ressorti moins emballé. Mais je n’ai pas détesté ce que la pièce recèle d’incomplet, de cryptique. Le sentiment d’étrangeté qui en émane s’est avéré une autre source de réflexion sur l’argent et la finance.

 

J’en ai trimbalé l’inconfort, qui m’habitait tandis que je lisais les nouvelles économiques.

 

Cette étude de l’IRIS qui avance que le gouvernement pourrait récupérer jusqu’à 900 millions de dollars par an s’il cessait d’accorder des faveurs fiscales aux plus fortunés. Cette annonce de la Commission européenne qui imposait en décembre une amende de 1,7 milliard d’euros à un groupe de grandes banques qui ont manipulé les taux d’intérêt à leur avantage.

 

Le jeu est truqué. On ne peut pas gagner. Le loup retombe toujours sur ses pattes parce qu’il est parvenu à nous convaincre que, s’il s’effondre, nous aussi.

 

Alors, nous glorifions le fric pour le fric, le pouvoir pour le pouvoir, et s’enrichir plus encore demeure le droit exclusif des nantis, validé par les lois sur le revenu.

 

La vaste majorité gratte ses cennes et s’achète du rêve à crédit. On se console avec cette idée que le coeur de ceux qui nous arnaquent a beau s’être transformé en tirelire, ils n’en sont pas moins humains. Que le tintement des pièces qu’ils y insèrent n’étouffera pas le cri de leurs angoisses. C’est mieux que rien.

 

Mais il n’y a que notre colère pour venir à bout de toute cette intox. Il n’y a qu’elle pour couper les pattes du loup.

9 commentaires
  • Robert Morin - Inscrit 18 janvier 2014 08 h 50

    en premier lieu ...

    pour venir à bout de cette intoxication, il est bon de cultiver un mode de vie humanitaire qui redéfini notre conception du bonheur. Pas toujours évident.

  • André Martin - Inscrit 18 janvier 2014 09 h 28

    Colère et résignation.

    Personnellement, j'ai commencé à regarder le film et au bout de 15 minutes j'ai fait une indigestion: plus capable. Trop caricatural, mais aussi trop réel, puis j'ai réalisé que c'était le problème numero uno de Wall Street: toute cette industrie est une farce!

    L'avidité des vendeurs de Wall Street (analystes, économistes, vendeurs confondus) est seulement la cerise sur le sundae, mais pas seulement: leur avidité prennent preneur en bas dans l'avidité des ignorants.

    Cette industrie de l'arnaque cautionnée est tellement puissante que même après la débâcle des banques en 2008... ces accros au fric facile ne voulaient toujours pas que ça s'arrête (comme dans l'annonce). Et le gouvernement Obama, via LEUR Fed, a tout simplement refiler les factures aux futurs générations de payeurs.

    Fallait y penser.

  • Pierre Chéhadé - Inscrit 18 janvier 2014 10 h 02

    Extraordinaire ! I

    Excellente chronique si révélatrice de notre époque

  • Claude Bernard - Abonné 18 janvier 2014 11 h 01

    Le silence de agneaux

    Si vous espérez la colère, vous risquez d'attendre longtemps.
    Nous les moutons ne nous mettons pas en colère facilement et quand nous faisons une révolution, c'est pour améliorer le sort de la majorité pas pour ne plus avoir de maîtres.
    D'ailleurs que ferions-nous sans ces pirates de haut vol dont, dans le fond, nous sommes jaloux et qui renaissent automatiquement à chaque printemps et semblent être nécessaires à la civilisation?
    Ces bandits règnent sans vergogne et le mieux qu'on puisse faire pour limiter leur pouvoir est de croire à la démocratie et de nous impliquer au moins en allant voter.

  • France Marcotte - Abonnée 18 janvier 2014 11 h 25

    Se défier de tout et de sa grand-mère

    «Le jeu est truqué. On ne peut pas gagner. Le loup retombe toujours sur ses pattes parce qu’il est parvenu à nous convaincre que, s’il s’effondre, nous aussi.»

    Et ce qui rajoute à la difficulté, à la confusion, c'est quand le loup se déguise en mère-grand pour mieux nous manger.