Dangereux glissement

De tous les premiers ministres à la tête d’une démocratie parlementaire de type britannique, le premier ministre canadien est celui qui a le plus de pouvoirs. En fait, il est celui qui détient réellement tous les pouvoirs de la Couronne, ce qui fait dire à la chef du Parti vert, Elizabeth May, que nous vivons dans « une dictature rythmée par des élections ».

 

Cette concentration des pouvoirs entre les mains du premier ministre et de ses éminences grises n’est pas nouvelle. Le phénomène a pris une nouvelle dimension sous Pierre Elliott Trudeau pour s’accentuer sans cesse par la suite et de façon encore plus marquée sous Stephen Harper.

 

Le lancement, la semaine dernière, par le bureau du premier ministre, d’une vidéo hebdomadaire mettant en vedette M. Harper a donc fait sourire, avec ses relents de culte de la personnalité. (Une vidéo lancée par quelques notes de Maple Leaf Forever, une chanson dont les premiers mots sont une ode à la victoire de Wolfe.) Les conservateurs se moquent des critiques. Ils n’ont qu’un objectif : la victoire électorale en 2015.

 

On prétend informer les citoyens, mais il ne s’agit pas d’information. On est ici dans l’univers de la propagande. Comme avec ces attaques contre les géants de la téléphonie cellulaire ou ces publicités télévisées faisant la promotion de la Subvention canadienne pour l’emploi, qui n’existe toujours pas. Ces deux campagnes ont coûté à elles seules 9 et 2,5 millions. Plus de 11 millions en fonds publics dépensés en pure perte.

 

Étrange hasard, les campagnes de publicité les plus coûteuses (40 millions pour la promotion des ressources naturelles et 11 millions pour la formation de la main-d’oeuvre) coïncident avec les thèmes que chérissent les conservateurs, nous apprenait la Canadian Press cette semaine.

 

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Et pendant que le gouvernement vend sa salade, il s’emploie discrètement à désarmer ceux qui le contestent, le scrutent et le questionnent. Des citoyens aux parlementaires, en passant par le directeur parlementaire du budget (DPB).

 

Ainsi, nous révélait Le Devoir ces derniers jours, les avocats du gouvernement fédéral auront accès à toute la jurisprudence de la Section d’appel des réfugiés (SAR) et à celle du Tribunal de la sécurité sociale, qui entend les appels, entre autres, en matière d’assurance-emploi. Les avocats des plaignants et demandeurs n’auront, en revanche, accès qu’à une partie des décisions, soit celles que les deux organismes voudront bien rendre publiques.

 

« Inacceptable » et « inéquitable », s’est insurgé le Barreau du Québec, car cela met le citoyen en position désavantageuse face au tout-puissant gouvernement. Et comme si cela ne suffisait pas, la SAR a invoqué le coût trop élevé de la traduction pour justifier sa décision.

 

L’obstruction prend d’autres formes. Le DPB, qui a pour rôle d’aider les députés à garder le gouvernement responsable, doit depuis plusieurs mois faire des demandes d’accès à l’information pour obtenir des documents que le gouvernement ne veut pas lui donner. On apprenait cette semaine qu’il doit en plus payer les frais exigés pour le traitement de demandes importantes. Le Parlement paie donc pour avoir accès aux documents nécessaires à l’exercice de ses fonctions de chien de garde !

 

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Ça ne s’arrête pas là. Le gouvernement appuie aussi les projets de loi de ses députés qui ciblent les bêtes noires des conservateurs. Après les dirigeants syndicaux, les activités politiques des organismes de bienfaisance, c’est au tour des fonctionnaires indépendants du Parlement d’être dans la mire.

 

Un projet de loi « visant à soutenir l’impartialité politique des agents du Parlement » (C-520) doit faire l’objet d’un premier vote cet hiver. Il prévoit que le directeur général des élections, le vérificateur général, les commissaires aux langues officielles, à l’information, à la protection de la vie privée et j’en passe s’engagent par écrit à se conduire de façon non partisane dans l’exercice de leurs fonctions. Leurs employés devraient faire la même chose.

 

Quant aux personnes qui convoitent un poste dans leur bureau, elles devraient produire une déclaration indiquant si elles ont occupé un poste partisan au cours des dix années précédentes. Le clou ? Tout parlementaire pourrait demander par écrit à un agent du Parlement d’examiner une allégation de conduite partisane contre un de ses employés. Belle chasse aux sorcières en perspective.

 

Prises individuellement, ces manoeuvres peuvent paraître dérisoires, mais leur effet cumulatif est un déséquilibre toujours plus grand entre les pouvoirs du premier ministre et ceux des élus et des citoyens. Cela alimente le désintérêt et le désengagement qui, à leur tour, créent un terreau fertile pour les abus de pouvoir.

 

Rien de tout cela n’arrive encore à susciter un véritable sursaut d’indignation populaire, ce dont le gouvernement tire parti. Il sait qu’une partie de la population ne se soucie que de son portefeuille et de ses intérêts particuliers. Tant qu’il lui offre des baisses d’impôt, elle est contente et se fiche du reste. C’est d’ailleurs cette attitude qui, poussée à son extrême, mène à un phénomène comme la popularité quasi inébranlable de Rob Ford à Toronto.

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15 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 18 janvier 2014 07 h 52

    Triste mais vraie ....

    Votre chronique de ce matin est une triste réalité .... Harper sait très bien qu'en baissant les impôts avant la prochaine élection , il se fera élire avec le support de l'ouest et de l'ontario et sans celui du Québec ...
    Encore plus triste le sort de Rob Ford qui maintient un niveau de popularité de 41% et pourra se faire ré-élire dans dix mois .... Autrement dit baisser mes inpôts et taxes et je me fiche si vous êtes un bandit ... A Montréal Rob Ford aurait pris une ride sur la cravate et serait dans les limbes comme notre Gérald Tremblay .....

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 19 janvier 2014 06 h 37

      Bien que je ne le porte pas dans mon coeur, je trouve que votre comparaison avec Gérald Tremblay est pour le moins boïteuse: à maint niveaux, ils sont à des années lumière l"un de l'autre.

      Que Rob Ford soit un bandit... On peut frayer avec des bandits sans en être un, et qu'll ait acheté et consommé de la drogue dure est une chose, mais de là à en faire un bandit (sinon un large partie de la population serait en taule) et je pense qu'entre autres choses c'est un pauvre type. Mais... oui, il est chanceux de vivre à Toronto, Ontario.

  • Robert Côté - Inscrit 18 janvier 2014 07 h 53

    Bonne politique

    Mme Cornellier !
    Plus je lis vos articles plus je pense que vous savez dénoncer,démontrer en peu de mots ce que les partis de l'opposition n'arrivent pas à faire.

    Quand je réalise que la presse est muselée,que le (DPB) est ligoté et que les organismes de défense de nos droits n'ont accès qu'à une infime partie de la preuve ,oui je pense comme Mme May que nous vivons dans une ¨dictature rythmée par des élections¨.
    Le Canada a beaucoup perdu de sa splendeur depuis qu'il creuse dans ses sables bithumineux pour faire de l'argent.Les conservateurs de Stephen Harper en sont les seuls responsables.

  • Jacques Morissette - Inscrit 18 janvier 2014 09 h 10

    Les Conservateurs sèment les inégalités à tout vent.

    Très bon article, maintenant essayons d'imaginer le pire scénario. Nous parlons des abus du gouvernement Conservateurs pour ceux qui ne sont pas d'accord avec lui et son idéologie. Le Québec ne semble pas d'accord avec lui, quant à moi avec raison. Mais qu'en est-il des autres provinces?

    Effectivement, «... une partie de la population ne se soucie que de son portefeuille et de ses intérêts particuliers» et la question des baisses d'impôts. Cependant, les plus favorisés sous ce rapport sont les riches. C'est là-dessus qu'il faut attaquer ce gouvernement. Que voulez-vous, c'est d'argent qu'il faut parler, au sens le plus minimaliste, pour que les gens arrivent à comprendre. À tout le moins, bien comprendre que ce gouvernement sèmes les inégalités à tout vent.

  • France Marcotte - Inscrite 18 janvier 2014 10 h 09

    Juxtaposition


    «Rien de tout cela n’arrive encore à susciter un véritable sursaut d’indignation populaire, ce dont le gouvernement tire parti. Il sait qu’une partie de la population ne se soucie que de son portefeuille et de ses intérêts particuliers. Tant qu’il lui offre des baisses d’impôt, elle est contente et se fiche du reste», dit madame Cornellier.

    Dans l'article Go Logo:
    «... « en n’étant plus extérieure à l’économie, la culture ne peut plus avoir de fonction critique du système capitaliste ».
    Le professeur-chercheur (Christian Poirier) n’est pas pessimiste pour autant. Il rappelle que « les industries forment fondamentalement un système complexe — où des quasi-monopoles côtoient une pluralité de petits joueurs qui émergent —, ambivalent — entre la quête de succès et le désir de contribuer à l’identité — et contesté — il y a toujours des acteurs qui vont contester le mainstream », selon les termes de David Hesmondhalgh. Un écosystème dont l’équilibre semble ainsi assuré.»

    Une culture en vase clos qui se pette les bretelles d'insouciance.

    • France Marcotte - Inscrite 18 janvier 2014 11 h 51

      Et quelle «partie de la population» ne se soucie que de ses intérêts particuliers, combien?

      La culture produite par les petits joueurs qui «conteste le mainstream» a-t-elle quelque chance de toucher cette «partie de la population» qui peut très bien être majoritaire.

  • Stéphane Martineau - Abonné 18 janvier 2014 10 h 14

    triste

    Situation des plus triste et déprimante.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 19 janvier 2014 06 h 46

      Mme Marcotte, peut-être que je me goure, mais j'ai l'impression que vous vouliez plutôt parler de l'autre partie de la population, celle qui n'a pas d'intérêts particuliers à protéger justement, et non de celle qui en a, lorsque vous parlez de "cette «partie de la population» qui peut très bien être majoritaire.". Nous serions alors vous et moi sur la même longueur d'onde.