Dehors comme dedans

Les temps sont difficiles pour les visions qui ne sont pas étroitement liées à son intérêt particulier à court terme, et ce, à l’échelle des sociétés comme de la scène internationale.

 

Rendez-vous obligé chaque année du gotha du monde des affaires, de la politique et des bons sentiments dans la chic station de ski de Davos, dans le canton suisse des Grisons, le Forum économique mondial fait aussi office de think tank dont émane une flopée de rapports, d’intérêt et de valeur inégaux, sur toutes sortes de sujets liés à la mondialisation.

 

Le Forum publiait jeudi la 9e édition de son rapport visant à dresser le portrait des principaux phénomènes faisant courir un risque systémique au monde. Des problèmes socio-économiques, comme le creusement des inégalités entre riches et pauvres et le chômage des jeunes, arrivent en tête de lice cette année, au côté des changements climatique, de l’accès à l’eau et de la solidité d’Internet.

 

L’un des principaux constats de cet exercice est combien tous ces grands phénomènes sont souvent étroitement liés entre eux et peuvent rapidement provoquer des réactions en chaîne aux effets souvent imprévisibles. Un autre constat est combien il reste difficile aux acteurs économiques, politiques et de la société civile de comprendre cette interconnexion et d’agir en conséquence.

 

La Grande Récession en a donné un exemple spectaculaire. Partie d’une bulle immobilière aux États-Unis, où des consommateurs, des banques et des autorités réglementaires faisaient leurs petites affaires sans se soucier des conséquences à long terme, la crise s’est rapidement étendue à d’autres banques dans d’autres pays qui ne se croyaient pas concernés, puis à toutes les économies et au monde entier.

 

Individualistes et myopes

 

Encore aux prises avec les conséquences de cette crise, les pays développés cherchent tant bien que mal aujourd’hui à assainir leurs finances publiques et à relancer leurs économies dans un contexte où les gouvernements ont de plus en plus de mal à exercer un leadership. Pris en sandwich entre un environnement économique mondial complexe et morose et des populations nationales de plus en plus divisées, entre autres par les politiques d’austérité, la montée des inégalités et la difficulté de s’adapter à un monde changeant, ces gouvernements se voient de plus en plus contestés et sont tentés par le populisme et les solutions à court terme.

 

Les pays en développement, notamment les nouvelles puissances économiques comme la Chine, sont tous aussi obnubilés par leur réalité propre. Confrontés à l’immense défi de la gestion de leur hypercroissance des dernières années et de la nécessaire conversion à un modèle de développement plus soutenable, ils n’affichent aucune envie de prendre la baguette de chef d’orchestre des mains des pays occidentaux pour diriger le concert des nations.

 

Il faut dire que tous ces pays obsédés par leurs propres problèmes ne sont guère disposés à faire des compromis avec les autres pour permettre d’avancer dans tous ces enjeux qui dépassent leur capacité d’action, comme l’environnement, l’encadrement de la finance internationale ou la faim dans le monde, note le Forum de Davos dans son rapport. Comme aux États-Unis lors de la bulle immobilière, « l’interconnexion et la complexité grandissante du monde d’aujourd’hui réduit la capacité de prendre des décisions informées » et diminue le sentiment de responsabilité des acteurs concernés, ce qui fragilise l’ensemble du système.

 

Chaque gouvernement essaie de répondre à ses pressions domestiques en défendant ses intérêts particuliers à court terme du mieux qu’il peut. Comme à l’intérieur des pays, cela mène, sur la scène internationale, à un environnement « fractionné et possiblement volatil » où l’on préfère essayer de constituer des blocs commerciaux régionaux plutôt que de négocier tous ensemble, où l’on s’espionne allègrement par Internet plutôt que de se soucier de sa solidité et de sa sécurité, où la Chine et le Japon ont fini par nous faire peur à force de jouer les matamores nationalistes en mer de Chine, mais surtout où l’on est en train de perdre espoir que des solutions soient trouvées pour les grands problèmes avec lesquels on est aux prises, comme les changements climatiques.

 

Une leçon pour tous

 

Cette situation sur la scène mondiale ne pourra pas durer éternellement, constatait le rapport de cette semaine. Les acteurs politiques, économiques et sociaux doivent apprendre au plus vite à regarder à long terme, à se faire confiance et à travailler ensemble, y disait-on. Ils doivent aussi oser réinventer nos façons de se gouverner afin de s’adapter aux nouvelles réalités.

 

Ces recommandations ne devraient pas seulement valoir pour les acteurs de la scène internationale. Elles devraient s’appliquer aussi au fonctionnement à l’intérieur même des pays, où plusieurs problèmes et dérives ne sont pas tellement différents.

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