La bagatelle

Dès le XVIIe siècle, il était de tradition en Angleterre d’envoyer les jeunes de bonne famille passer quelques mois sur le continent. Le mot « tourisme » nous vient d’ailleurs de là puisque ceux-ci faisaient en quelque sorte un « grand tour » culturel de l’Europe, des côtes normandes à la Ville éternelle. Mais après la Révolution, il devenait de plus en plus gênant pour un gentleman de passer par Paris. La ville où se réfugia Oscar Wilde deviendra progressivement dans l’imaginaire des bourgeois britanniques une sorte de Babylone où les femmes participaient à la vie littéraire, où les moeurs étaient affreusement libres et où toutes les perversions menaçaient leur tendre progéniture.

 

À lire ce qui s’est écrit cette semaine dans la presse anglo-américaine, ce qui inclut malheureusement une partie de la presse québécoise, on a le sentiment qu’en deux siècles, ces perceptions se sont à peine atténuées. Paris est toujours cette ville sulfureuse où la liberté des moeurs menace la bonne société. Imaginez, dans ce pays dissolu, même le président s’échappe parfois la nuit en vespa par une porte dérobée de l’Élysée pour voler vers un rendez-vous galant et prendre les croissants au petit matin avec sa dulcinée. Avouez tout de même que cela a une autre classe que ce qui se passe dans le bureau ovale !

 

Il fallait voir certains correspondants britanniques à la sortie de la conférence de presse de François Hollande mardi à l’Élysée se délecter des questions des médias en expliquant sur le ton de la condescendance que, dans leur pays, les choses ne se passaient pas ainsi. My God ! Et un autre de s’inquiéter le plus sérieusement du monde de ce que penseront Barack et Michelle le 11 février prochain lorsque François ira dîner à la Maison-Blanche. By Jove !

 

Et la meute médiatique d’invoquer en choeur la sécurité du président. On se demande pourtant comment cette sécurité aurait pu être menacée un seul instant alors que le coupable rendez-vous n’a eu lieu qu’à cent mètres de l’Élysée (et à deux cents mètres de l’ambassade américaine), dans le quartier le plus sécurisé de la capitale, où la moindre chambre de bonne abrite un agent des services de renseignement. S’est-on inquiété de la sécurité de Nicolas Sarkozy lorsqu’il faisait du jogging dans Central Park ? Il est vrai que la bagatelle n’a pas la cote du jogging sur l’échelle des valeurs de la bien-pensance.

 

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Elle a beau chanter le multiculturalisme sur tous les tons, la pensée unique mondialisée n’admet étrangement qu’une seule morale. Même les médias français se mettent soudainement à distiller cette idéologie qui abolit les cloisons entre vie publique et vie privée. Verra-t-on demain un président français — qui de plus a pris la peine de ne pas se marier — démissionner pour cause d’adultère et se livrer à une confession publique ?

 

Songeons un peu aux conséquences de cette inquisition d’un autre âge. Sommes-nous prêts à nous passer de dirigeants de la trempe de John Kennedy, de René Lévesque et de Franklin Roosevelt ? Vous direz que c’est déjà fait. Peut-être. Est-ce parce que les Français ne s’y sont pas encore résignés qu’ils sont désignés à la vindicte de la presse internationale ?

 

En instrumentalisant sa vie privée, Nicolas Sarkozy aura contribué plus que tout autre à l’américanisation des moeurs politiques françaises. C’est d’ailleurs lui qui a imposé ce statut de « première dame » directement importé de Washington. On se pince en voyant des féministes se porter à sa défense comme s’il ne s’agissait pas d’abord d’affubler le président d’une potiche destinée à servir le thé et à organiser des oeuvres de charité. François Rebsamen a parfaitement raison de dire que cette idée « désuète » et « surannée » ne convient pas à une démocratie moderne. En la matière, l’exemple à suivre devrait être celui du conjoint d’Angela Merkel, que l’on voit une fois par année, au festival de Bayreuth.

 

Mais tout n’est pas négatif dans cette affaire. La première bonne nouvelle, c’est que le président ne contrôle plus les médias comme son prédécesseur, qui était allé jusqu’à faire congédier un rédacteur en chef. La seconde, c’est que, pour l’instant, le peuple français n’en a cure. Le taux de popularité de François Hollande a même remonté de deux points cette semaine. On se rappellera que celui de Nicolas Sarkozy avait au contraire chuté de 16 points immédiatement après l’exploitation publique qu’il fit de sa liaison avec Carla Bruni en janvier 2008. Nous étions alors à la limite de l’exhibitionnisme.

 

Pendant que les élites médiatiques battent leur coulpe devant l’autel du puritanisme anglo-américain, le peuple français n’en pense pas moins. La conférence de presse de mardi devait être une catastrophe absolue ? À voir comment la droite est ébranlée par les mesures de relance économique du président, on constate qu’elle a été plutôt réussie.

 

Cette disparition de la vie privée creuse la tombe de nos démocraties, car elle n’est au fond que le miroir inversé de la privatisation de l’espace public. Tout comme le puritanisme va de pair avec l’obscénité de certains tabloïds. Sans distinction stricte entre vie publique et vie privée, il n’y a plus de politique.

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