L’enfance volée dans la rue

Une « intouchable » qui fait partie des 11 millions d’enfants de la rue en Inde. Ici, à la gare de New Delhi.
Photo: Paul-Antoine Pichard Une « intouchable » qui fait partie des 11 millions d’enfants de la rue en Inde. Ici, à la gare de New Delhi.
Il se définit comme un punk-anarco-bouddhiste-laïque. Un philosophe humaniste trash, quoi, mais mu­ni de plusieurs lentilles et de ses deux Nikon, qu’il doit dissimuler sous peine de se les faire voler et de terminer ses jours dans le caniveau. C’est que le photographe français Paul-Antoine Pichard n’exerce pas un métier comme les autres : il cherche le trouble dans les endroits malfamés.

En 2007, lors de notre dernière rencontre, le photographe militant revenait d’une tournée des dépotoirs à ciel ouvert qu’il a parcourus à temps perdu durant trois ans, de Dakar à Mexico en faisant un immense détour par Bombay et Manille. Il a noué des liens avec les gens qui y vivent, dans une misère immonde et pestilentielle. Son expo Mines d’ordures a tourné durant plus de deux ans et demi au Québec.

Fort d’un nouveau projet, Paul-Antoine nous présente ces jours-ci, à la TOHU, Poussières de vies, le surnom que les Vietnamiens donnent aux enfants de la rue. L’ONU estime qu’ils sont 150 millions dans le monde, dont 11 millions en Inde seulement. On en trouve même en France, chez les Roms, et à Marseille, des enfants magrébins qui n’ont plus de parents, errant et mendiant sur les trottoirs. Des enfances volées. « Depuis 30 ans, on assiste à la paupérisation de la France à cause d’une mauvaise gestion politique », constate le photographe de 43 ans.

Paul-Antoine, lui, est parti voir pire au Cambodge, au Népal, en Inde, en Égypte, en Roumanie, aux Philippines, au Sénégal. Il est revenu avec des clichés qui vous broient le cœur et dont il affirme qu’il censure et écrème le contenu afin de nous épargner. « La photo du jeune ado cambodgien de 16 ans avec la seringue d’héro dans le cou, c’est plutôt doux par rapport à ce que j’ai pu voir. Je ne veux pas être glauque. »

Son moteur ? Sa fille Margot de neuf ans, à qui il essaie d’inculquer des valeurs humanistes : « J’essaie de défendre la notion d’humanité, les droits de l’homme et de l’enfant, le partage des richesses. Je suis très naïf… quelque part, ça ne sert à rien, ce que je fais, mais ça donne un grand sens à ma vie. Je veux témoigner. Mon but n’est pas de choquer, il est de raconter ! »

Et il raconte avec ses yeux…

Schizophrène anonyme

Cette fillette de la caste des « intouchables », couchée à terre sur son sac de riz vide à la gare de New Delhi, cette ado de 16 ans qui en paraît 40 dans un caniveau de Bucarest, ces jeunes garçons défoncés aux solvants dans les rues de Katmandou, ces enfants prisonniers, empilés comme des sardines dans une cellule de Manille où ils sont une vingtaine à se partager quatre lits, Paul-Antoine a dû les apprivoiser. « Il faut beaucoup de confiance et de complicité. Je demande toujours la permission, même aux enfants… surtout aux enfants. Je ne vole pas de photos, sauf s’ils dorment. » 

Et pour soulager sa douleur, ce fervent admirateur de Nelson Mandela partage son travail avec nous. Son regard sur le monde a évolué avec les années : « Forcément, j’ai une vision schizophrène des choses. Je jongle entre l’Occident et son confort de vie tout en connaissant beaucoup de choses sur l’autre réalité humaine. »

À la loterie de la vie, rien n’est équitable. « On peut travailler pour un monde plus équilibré sans être communiste. L’ultralibéralisme est un système qui encourage beaucoup d’inégalités. En 18 ans sur le terrain, je constate que les relations entre les êtres humains sont plus compliquées, qu’il y a davantage de conflits économiques et religieux. »

De tous les endroits qu’il a fréquentés à la recherche de ces enfances violées, Paul-Antoine garde un souvenir particulièrement douloureux des daaras, les écoles coraniques du Sénégal. « Les enfants sont donnés au marabout à quatre ou cinq ans et en ressortent à seize ans. Tout ce qu’ils connaissent, c’est le Coran. Ils l’apprennent par cœur, de façon phonétique car ils ne parlent pas l’arabe. Ils sont battus dès qu’ils se trompent. En plus, on les force à mendier pour payer la nourriture et le logis au marabout. Ce sont de véritables usines à enfants de la rue. Ils quittent le daara, où ils sont maltraités, et préfèrent rester dans la rue, où ils se droguent avec des chiffons imbibés d’essence. En Afrique, les enfants sont spontanément souriants, mais pas dans les daaras ; je rencontrais des regards éteints. »

Une lueur d’espoir

Paul-Antoine développe beaucoup de compassion pour ses sujets, leur donne littéralement sa chemise et abandonne sa valise avant de repartir, paie le resto aux enfants de la rue. « Ils m’ont apporté un enrichissement spirituel supplémentaire, de l’espoir aussi. Ils n’ont pas perdu leur candeur. » 

Le photographe pense que le secours à apporter à ces victimes du système passe par l’éducation, un luxe dans certains pays où la survie pousse à mendier, voler ou utiliser les enfants à des fins de prostitution ou pour passer de la drogue.

« On m’avait dit qu’en Mongolie, je trouverais plein d’enfants de la rue dans les sorties d’égout parce qu’ils se réfugient près des conduites d’eau chaude à cause du froid. Or, le gouvernement avait décidé de passer à l’action, de sortir les enfants des égouts et de construire une cinquantaine d’orphelinats avec écoles. Là, j’ai vu de vrais sourires, des gamins heureux et qui connaissent leur chance d’aller à l’école. C’est donc possible de régler le problème ! »

En le quittant, je me suis demandé si je pouvais emmener mon B de 10 ans voir Poussières de vies. Non. Trop dur. La vie ne l’a pas préparé à rencontrer ses revers aussi brutalement. Le cadeau de l’insouciance, c’est aussi de ne pas se douter qu’on a gagné le gros lot.

♦♦♦

Noté que l’exposition Poussières de vies se poursuit jusqu’au 23 février à la Tohu. Entrée libre tous les jours de 9 h à 17 h et jusqu’à 22 h les soirs de spectacle. On peut se procurer le très beau livre de photos Mines d’ordures sur le site de Paul-Antoine Pichard  ou en s’adressant à l’artiste. Visite commentée de l’expo samedi à 13 h en compagnie de l’artiste à la Tohu. Quant aux enfants, Paul-Antoine recommande 12 ans ou plus.

♦♦♦

JOBLOG

30 vies

Le documentaire Secondaire V de Guillaume Sylvestre (en salle aujourd’hui) m’a ennuyée, contrairement à ses films précédents. Je n’ai pas réussi à dépasser le cap des 45 minutes. Le réalisateur nous branche sous intraveineuse durant une heure et demie à l’école secondaire PGL, principalement dans le cours « Étique et culture religieuse et Monde contemporain ». J’imagine avec quelle horreur les parents de ces élèves (surtout des immigrants de seconde et troisième générations) verront qu’on enseigne à leur progéniture de 16 ans ce qu’est un analingus, avec petite leçon d’hygiène en bonus donnée par le professeur très cool. Avoir tout balancé dans son pays, recommencé à zéro et fait tant de sacrifices pour… que leurs enfants apprennent le b.a.-ba du léchage de testicule et son périphérique. Je compatis.

Le gros défaut de ce documentaire, c’est qu’il plante la caméra durant une année dans ce décor scolaire, sans narration, sans entrevue, sans recul. Les ados sont souvent inarticulés, voire incultes et peu intéressants. Nous sommes loin du 30 vies de Fabienne Larouche et de Benoît Brière dans le rôle du prof d’éthique et culture religieuse, que je regarde ces jours-ci avec mon B. Façon de l’initier aux religions, à l’homosexualité, aux différences, mais de manière plus civilisée. À moins que Fabienne nous prépare un épisode sur l’analingus !

Appelez-la Lise
Un documentaire fort réussi que celui de Jean-Claude Lord et de la petite-fille de Lise Payette, Flavie Payette Renouf, intitulé Lise Payette, un peu plus haut, un peu plus loin. J’ai versé quelques larmes devant ce modèle de pionnière qui collabore toujours au Devoir du vendredi et nous donne envie de reprendre le flambeau. À voir ici. Rediffusion à Télé-Québec le dimanche 19 janvier à 14h.


cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com : @cherejoblo
13 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 17 janvier 2014 05 h 01

    Dommage....

    Dommage que Le Devoir ne compte pas plus de lecteurs, de beaux papiers comme celui-ci font réfléchir sur la chance que l'on a, nous qui n'avons de cesse de se plaindre pour un rien. Merci Josée!

    • Marc Gendron - Abonné 17 janvier 2014 12 h 03

      Mme Blanchette est une habituée des beaux papiers. On en sort souvent les larmes aux yeux ou le sourire aux lèvres; c'est selon.
      Je lis Le Devoir depuis plus de 50 ans.
      Merci beaucoup encore une fois.

      P.S. On est peu de lecteurs mais une ''belle gang'', non?

    • Lorraine Couture - Inscrite 17 janvier 2014 21 h 53

      Je n'ai pas lu cette chronique comme un plaidoyer « sur la chance que l'on a » mais plutôt comme un réquisitoire contre l'horreur que vivent des millions d'enfants dans le monde, dans une indifférence quasi générale.

  • Jean Richard - Abonné 17 janvier 2014 09 h 42

    30 vies – 30 clichés

    Quand l'émission 30 vies a été lancée, j'en avais écouté quelques épisodes. Mais rapidement je m'en suis lassé. Ça faisait un peu trop roman-savon de Radio-Canada à mon goût.

    J'en ai repris l'écoute début janvier, histoire de voir où en était cette émission qui dure tout de même depuis quelques années. Même constat : une variation sur un même scénario, où on mélange tout. Mais ce qui est surtout agaçant, c'est la présence des éternels clichés : clichés de l'immigration, clichés des quartiers moins nantis, clichés de l'école publique dans ces quartiers... L'émission s'adresse à un auditoire pure-laine et les clichés, c'est « vendeur ». Enfin, ce n'est pas la subtilité qui est la qualité première du scénario.

    Désolé de ne pas partager votre enthousiasme.

    • Pierre Labelle - Inscrit 17 janvier 2014 12 h 51

      J'ai beau avoir lus et relus votre commentaire, je n'y vois aucun lien avec le sujet traité par Josée.

    • Michel Vallée - Inscrit 17 janvier 2014 16 h 34

      @ Pierre Labelle

      À mon avis, si la pertinence du commentaire de Jean Richard ne s'est pas manifestée lors de votre lecture de cet article de presse, c’est que vous devriez lire au complet le papier de Josée Blanchette, ou du moins le relire plus attentivement au lieu de vous échiner sur le commentaire de ce monsieur…

  • Christian Fleitz - Inscrit 17 janvier 2014 11 h 57

    Un beau début...

    Bel article qui place un clou de plus dans l'aberration de la misère humaine : il faut continuer à frapper sur ce clou puisqu'il a le mérite d'exister et si le marteau n'est pas gros, il faut taper plus souvent.... On peut dépenser des sommes invraisemblables pour visiter les étoiles, gaspiller sous toutes formes possibles, enrichir quelques uns stérilement pour la société, alors qu'avec une fraction de ces dilapidations on pourrait permettre une vie plus humaine à une partie l'humanité. Tout ce qui peut faire réfléchir sur cette aberration est bienvenu....

  • Lorraine Couture - Inscrite 17 janvier 2014 12 h 06

    Lots de consolation

    Quand j’étais jeune, mon père avait coutume de dire lorsqu’un malheur le frappait : « C’est mon lot ». Je comprenais vaguement que cela devait lui arriver.

    Maintenant je sais que le lot signifie, entre autres, ce que le hasard, la destinée, la nature nous réserve. Et pour des milliards de gens, c’est rarement un « gros lot » !

    En lisant le premier volet de votre chronique, on comprend peut-être pourquoi l’Inde est fataliste et préconise les théories de la prédestination et de la réincarnation (il faut bien garder un peu d’espoir) et pourquoi en Occident des utopistes, « bonheuristes » à tous crins clament leur libre arbitre !

    Le monde est gangrené. Jusqu’où ? Espérons que le cœur de l’être humain n’est pas encore atteint !

  • Gilbert Talbot - Abonné 17 janvier 2014 12 h 09

    Les enfants du Salvador

    Je dois vous parler de cet enfant de huit ans dont on a découvert le corps flottant sur la rivière, pas loin de San Luis Talpa. Il avait la poitrine ouverte; on lui avait enlevé ses organes pour les vendre. Dans le ventre, on trouva soixante dollars américains en paiement des organes vendus. Ici oui, il faut surveiller étroitement ses enfants, car on les kidnappe, on les tue proprement pour vendre ensuite leurs organes. Il faudrait que votre photographe, Paul-Antoine, vienne faire un tour du côté de l'Amérique Centrale, il y trouverait de fort bons sujets de photos sensationnelles!

    • Michel Vallée - Inscrit 17 janvier 2014 16 h 45

      <<du côté de l'Amérique Centrale, il y trouverait de fort bons sujets de photos sensationnelles>>


      En effet, c’est effarant de constater l’indifférence des citoyens à la vue de ces innombrables <<niños de la calle>> qui abondent dans les villes d’Amériques latines, et dont le sort est semblable à celui des chiens errants.