L’Église et la mafia, en Sicile et au Canada

Peu de jours après l’inhumation du chef de la mafia au Canada, le National Post soulevait la question : « Pourquoi Vito Rizzuto a-t-il eu de grandes funérailles catholiques à Montréal  a full Catholic funeral »] alors qu’en Sicile des évêques les refusent aux mafiosi ? » À vrai dire, la cérémonie en question aura eu un caractère plutôt privé, bien que limousines et tributs floraux en aient presque fait des funérailles d’État.

 

Mais qu’en est-il au juste des évêques de Sicile et des dépouilles de mafiosi ? L’Église italienne est en lutte contre la mafia depuis plus de trente ans. Après l’assassinat de Dalla Chiesa, un nouveau préfet, l’archevêque de Palerme, Salvatore Pappalardo, fort de l’appui de Jean-Paul II, avait rompu le silence. Cette année-là, 104 meurtres liés à la mafia avaient eu lieu en banlieue. D’une seule voix, une quinzaine de prêtres réprouvèrent la présence de politiciens démocrates-chrétiens aux funérailles de chefs mafieux.

 

Après la Seconde Guerre, il est vrai, la mafia ayant aidé les forces américaines à percer en Italie, et Washington ayant ensuite financé les démocrates-chrétiens contre le Parti communiste, on a pu parler d’une « Église du Silence ». Mais le concile Vatican II allait marquer un tournant. La mafia cessa de passer pour le protecteur de la Sicile contre les « politiciens » de Rome. Policiers et juges intègres engagèrent le combat.

 

Des évêques de Sicile s’étaient déjà prononcés, en 1944 et en 1952. Cette fois, ils déclarent « excommuniés » les gens engagés dans des activités mafieuses. En 1982, lors d’un passage à Palerme, Jean-Paul II fut horrifié par trois meurtres récents de la mafia. Puis, visitant la vallée du Belice, dévastée par un séisme en 1968, il fut scandalisé de voir, quatorze ans après, autant de survivants toujours abandonnés. Pouvoir défaillant et mafia corruptrice en étaient la cause.

 

Toutefois, les « excommunications » n’ayant guère eu de succès en Sicile, les autres évêques d’Italie n’ont pas emprunté cette voie. Les mafiosi n’allaient pas avouer, en effet, leur affiliation au crime organisé. Il fallait trouver une peine plus efficace. En 1989, Mgr Antonio Riboldi, évêque d’Acerra près de Naples échappe à un attentat. Dans son diocèse, quelque 40 prêtres refusaient déjà de célébrer des messes de requiem pour des mafiosi notoires. « Il faut faire plus », dit Riboldi.

 

Les meurtres d’officiers de justice continuant, Jean-Paul II incite les Siciliens à lutter contre la mafia. Il invite les représentants de l’Église à s’engager eux-mêmes dans cette mission. La mafia ne craindra pas alors de s’en prendre au clergé. Le mal est profond. Combattre le crime ne suffit pas, écrit l’archevêque Luigi Bommarito au pape. Lutter contre la mafia, « c’est aussi changer la mentalité et la culture qu’elle a répandues dans la société ».

 

Que faire entre-temps ? Il y a déjà vingt ans, un évêque, Rosario Mazzola, lance un appel au clergé du pays. « Dès qu’un homme décide d’en tuer un autre, il ne fait plus partie de la communauté chrétienne. »« Soyez résolus, dit-il aux prêtres, à l’égard des mafiosi qui persistent dans leurs activités. S’ils n’éprouvent aucun repentir, alors il ne peut y avoir de sacrements. Et cela veut dire pas de funérailles. »

 

Aujourd’hui, les évêques italiens sont conscients que le crime organisé ne fait pas que des victimes individuelles. La corruption est devenue un fléau profond et durable. Dans un document intitulé Pour un pays de solidarité : l’Église d’Italie et l’Italie du Sud, ils préviennent les catholiques de cette région que leur économie ne pourra revivre sans lutte contre le gangstérisme. Un passage devrait trouver un écho particulier au Canada.

 

« Le contrôle du territoire par des criminels conduit en fait à de fortes limitations, sinon à une privation, de l’autorité de l’État et des organismes publics, ce qui favorise une augmentation de la corruption, de la collusion et de l’extorsion, altère le marché de l’emploi, manipule les contrats, interfère dans les choix urbains et dans le système des permis et des concessions, contaminant ainsi tout le territoire national. »

 

En juin dernier, lors d’une réunion avec Anna Maria Cancellieri, ministre de la Justice du pays, l’évêque Antonino Raspanti dévoilait une mesure sans précédent. Pour des gens du crime organisé qui ont été condamnés en dernier appel par la justice et n’ont montré aucun signe de repentance avant leur mort, les églises du diocèse d’Acireale refuseront de célébrer des funérailles. Cet exemple devrait interpeller d’autres diocèses, et pas seulement en Italie.

 

Car la stratégie des mafiosi n’est plus seulement d’échapper à la justice en soudoyant des policiers et des juges. Les milliards qu’ils retirent de leurs crimes sont réinvestis dans des entreprises « légitimes ». Ils en viennent alors à manipuler des domaines comme l’immobilier, la construction et le prêt usuraire. Leur pouvoir se fait sentir dans de petites villes, mais aussi dans les grandes. Et jusque dans des partis politiques.

 

Montréal étant devenu une capitale notoire du crime organisé en Amérique, quelle est la responsabilité d’une Église en pareil contexte social et moral ? Au pays, l’Église catholique se prononce sur nombre d’enjeux, mais rarement sinon jamais sur celui-là. Les mafiosi repentis et leurs familles innocentes ont droit, certes, à sa miséricorde. Mais Notre-Dame-de-la-Défense ne saurait devenir un Oratoire Saint-Joseph de la mafia sans qu’aucun évêque ne s’en soucie au Canada.

9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 janvier 2014 09 h 03

    Changer les pratiques, n'est ce pas ce qui est le plus difficile

    Peut etre n'ont ils pas fait encore toutes leurs reflexions, sur le phénomène de la mafia qui consiste a soumette les plus pauvres. Il est difficile d'etre contre certaines pratiques, se pourrait-il qu'ils soient de plus en plus en porte a faux. Nous le verrons bien, lors du débat sur la charte, Oui il y a des pratiques pas évidentes a changer

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 13 janvier 2014 10 h 48

    Mais pourquoi demander plus à l'Église...

    ... qu'aux média? Il n'y en avait que pour le «Parrain Rissuto», l'homme des grandes œuvres quasiment d'une seconde funéraille d'un success story québécois. D'aucuns parlèrent d'«Homme d'Honneur». Je comprends que la police se fasse attentive lors des funérailles d'un bandit, d'un assassin de haut niveau dans la hiérarchie criminelle, mais qu'avait à faire les média à cet endroit en prenant l'air compassé qui sied mieux aux victimes du crime de sang, du commerce illégal de drogue qu'au voleur de haut vol!

    • Stéphane Laporte - Abonné 13 janvier 2014 14 h 25

      Parce que «les médiats» et l'Église catholique sont des choses très différentes.

    • Roland Berger - Inscrit 13 janvier 2014 23 h 28

      « Mais pourquoi demander plus à l'Église... ? » Parce qu'elle se prétend la gardienne de la moralité, ce qui n'est pas le cas de médias.

  • Yves Côté - Abonné 13 janvier 2014 11 h 13

    Question...

    Question d'une grande pertinence, que pose-là Monsieur Leclerc...
    Combien de dons d'argent sale sont-ils faits par années à l'Eglise catholique du Canada ?
    Et aussi, aux autres représentations religieuses officielles ?
    Que font ces organisations pour s'assurer de la "propreté" de l'argent qui leur est donnée ? D'ailleurs, font-elles ou non quelque chose pour se protéger de l'influence des mafias organisées ?
    Comme croyant, la chose m'interpelle sincèrement et je m'attendrais à des éclaircissements...
    Merci de votre perspicacité Monsieur Leclerc !

  • Marc Provencher - Inscrit 13 janvier 2014 11 h 31

    Bonne chronologie, en effet: seulement depuis la fin de la Guerre Froide...

    «L’Église italienne est en lutte contre la mafia depuis plus de trente ans.»

    Plus exactement depuis la fin de la Guerre froide. Avant ça non, ou beaucoup moins : car à cette époque, l'antimafia était un des dossieurs les plus porteurs du Parti communiste italien ; et depuis la libération de la Sicile en 1944, la mafia était tenue par Washington comme par le Vatican pour un rempart contre le communisme.

    Le PCI ne se privait pas, de son côté, d'exercer sur les électeurs siciliens en particulier et italiens en général un véritable chantage du type "le socialisme sans la mafia ou le capitalisme avec la mafia" ; c'est ce que confirme dans un livre le fils du général Della Chiesa, Nando Della Chiesa, lui-même transfuge du PCI. Mais cela n'empêche aucunement, d'autre part, que ces "law and order" de gauche (sic) ont droit à mon coup de chapeau. Ainsi plusieurs magistrats proches ou membres du PCI, comme le juge Cesare Terranova, ont trouvé la mort dans leur lutte contre la mafia car ils refusaient de lâcher le morceau, de clore l'enquête, de passer la main. Ou bien sûr, ce député communiste de Sicile, Pio La Torre, assassiné par la Cosa Nostra (ainsi que son chauffeur) en raison des lois qu'il avait déposées au Parlement et qui furent finalement adoptées après sa mort, connues aujourd'hui sous le nom de "Lois La Torre".

    Comment ça se fait que ce n'est pas le principal parti de gouvernement de l'époque, la Démocratie chrétienne, qui a déposé ces lois contre la mafia - lois qui ont fourni aux magistrats l'arsenal dont ils avaient besoin - mais un député de l'Opposition, alors qu'on sait très bien ce qui arrive, dans n'importe quelle législature, aux bills déposés par des députés d'opposition ? Il a fallu attendre que La Torre soit assassiné avant que son bill passe ! L'inaction de la DC était incroyable, et il est bien difficile de ne pas supposer là une sorte de complicité passive avec la mafia, reflet de celle du clergé de l'époque.

  • Roland LeBel - Abonné 13 janvier 2014 12 h 59

    Il Duce Pietro Rizzuto.

    Notre Sainte mère l'Église a donc consenti à chanter des funérailles au « duce » de la Mafia italienne de Montréal, Pietro Rizzuto. Le service funéraire a été célébré à l'église Notre-Dame-de-la-Défense, célèbre pour son tableau à la gloire du duce fasciste italien, Benito Mussolini, signataire avec le pape Pie XI du Traité de Latran qui avait donné naissance en 1929 à la Cité du Vatican. En 2009, Sa Sainteté Benoît XVI, cet ex-membre des Jeunesses hitlériennes, avait d'ailleurs présidé les célébrations marquant le 80e anniversaire du dit traité de Latran.

    • Marc Provencher - Inscrit 13 janvier 2014 14 h 06

      Traité du Latran qui fut déploré en son temps par don Luigi Sturzo, prêtre antifasciste, fondateur du PPI (Partito popolare italiano, l'ancêtre de la Démocratie chrétienne) qui comprenait tellement mieux la politique que son boss le Pape.

      (Sturzo fut en fait, dans les années 1920-30, le premier penseur des théories du totalitarisme, 20 ans avant Hannah Arendt).

      À noter que le crucifix installé à notre Assemblée en 1936 par Duplessis pour marquer sa victoire sur les méchants libéraux "sans Dieu" s'inscrivait dans le droit fil de ce glaçant "ordre nouveau" qui suivit l'accord de 1929 entre le totalitarisme fasciste et l'Église catholique, Église qui était alors la dernière forme d'association humaine subsistant en Itaile hors du fascisme.