Vendre la peau d’un ours qu’on n’a pas encore vu

Le débat sur l’exploitation ou non des ressources pétrolières bat son plein au Québec alors qu’il nous manque encore des informations essentielles, à commencer par la nature et l’importance de ces ressources.

 

Onze personnalités du monde politique et économique, dont l’ancien premier ministre péquiste Bernard Landry, l’ancienne ministre des Finances libérale Monique Jérôme-Forget, et la p.-d.g. de la Fédération des chambres de commerce du Québec, Françoise Bertrand, ont publié cette semaine un manifeste en appelant les Québécois à « tirer profit collectivement de notre pétrole ». Court (quatre pages), mais s’appuyant tout de même sur des statistiques et des exemples, cet appel semble à la fois modéré et plein de bon sens. Il souligne qu’il serait fou de ne pas exploiter notre propre or noir quand on sait qu’on achète actuellement le nôtre à l’étranger à hauteur de 11 à 14 milliards par année, et que, même dans le meilleur des cas, la fin de l’utilisation des carburants fossiles n’est probablement pas pour demain, ni pour le jour d’après.

 

Les avantages pour une économie d’exploiter ses propres réserves pétrolières apparaissent tellement évidents à certains commentateurs qu’ils se demandent comment on peut même se poser la question. Il n’y a qu’au Québec ou sur Mars qu’on peut hésiter à saisir une pareille chance, écrivait l’un d’eux vendredi.

 

Les auteurs du manifeste y formulent trois recommandations qui ne sauraient mieux souligner certaines des raisons de cette anomalie extraterrestre. L’une de ces recommandations est que le débat se fasse dans le respect (salutation à notre commentateur planétologue) et sur la base « d’informations vérifiées ». Ce qui amène tout de suite à une deuxième recommandation voulant que des tests soient réalisés « afin de confirmer le potentiel d’exploitation ».

 

Quel or noir ?

 

Voilà, en effet, une fort judicieuse question. On peut bien rêver de tous les milliards de revenus pétroliers qu’on veut, encore faut-il commencer par savoir si cet or noir est bien là où on le dit, et sous une forme et dans une quantité suffisante pour que son exploitation soit véritablement rentable. Rappelons que, jusqu’à nouvel ordre, le Québec ne dispose toujours pas de gisement pétrolier commercialement exploitable.

 

Et ce fameux gisement 40 milliards de barils de pétrole sur l’île d’Anticosti, demandez-vous ? Pour le moment, on ne sait pas s’il y en a réellement autant qu’on le dit. Mais ce que l’on sait, c’est qu’il est question de pétrole de schiste et que les technologies existantes ne permettraient d’en extraire que de 1 % à 3 %, selon l’ingénieur géologue Marc Durand, 5 % à tout casser, si l’on se fie aux promoteurs du projet. Un tel projet d’extraction par fracturation commanderait le forage de 12 000 à 15 000 puits regroupés en quelque 2000 plateformes installées tous les deux kilomètres dans une île au milieu de nulle part et dépourvue d’infrastructures. « Le potentiel d’Anticosti est encore très imprécis », admettait encore vendredi, dans Le Journal de Montréal, la ministre québécoise des Ressources naturelles Martine Ouellet.

 

Et que dire de ce gisement Old Harry dans le golfe du Saint-Laurent que le Québec a en garde partagée avec Terre-Neuve ? On parle d’une réserve de 2 milliards de barils de pétrole conventionnel, cette fois, ce qui permettrait, théoriquement, de le siphonner complètement. À moins qu’on n’y trouve seulement du gaz naturel, auquel cas son intérêt économique serait gravement remis en cause, le prix du gaz faisant du rase-mottes en Amérique du Nord depuis la ruée vers le gaz de schiste aux États-Unis.

 

Reste alors la Gaspésie, où l’on cherche du pétrole depuis 150 ans. L’or noir qu’on espère y trouver serait vraisemblablement du pétrole de schiste, comme sur l’île d’Anticosti. Le projet le plus avancé (Haldimand 4) compte sur un gisement de seulement 7,7 millions de barils, à un jet de pierre du coeur de la ville de Gaspé. Un peu plus loin, on trouve le projet beaucoup plus préliminaire du gisement de Galt et ses 300 millions de barils présumés. Rappelons que le Québec consomme environ 110 millions de barils de pétrole par an.

 

Et l’or vert ?

 

La troisième et dernière recommandation des auteurs du manifeste de la semaine dernière est qu’on ne permette qu’une exploitation pétrolière reposant sur « de hauts standards de protection de l’environnement ». Or, la revue de l’ensemble des technologies d’exploitation, des écosystèmes et des activités humaines (notamment la pêche et le tourisme) en cause notamment dans les projets dans l’île d’Anticosti et de Old Harry « fait ressortir plusieurs lacunes dans l’état actuel des connaissances », rapportait en septembre, non pas de méchants écologistes bornés, mais une volumineuse étude de 800 pages commandée par Québec à la firme de génie-conseil Genivar. Chose certaine, y disait-on entre autres, le gouvernement fédéral n’est pas très aidant, ces temps-ci, en matière de protection de l’environnement et « la capacité d’intervention en cas de déversement accidentel en mer est actuellement déficiente ».

 

Il nous manque donc toujours, pour le moment, les « informations vérifiées » nécessaires pour faire un débat « respectueux » et un choix éclairé dans cette affaire.

 

Il y a peu de temps encore, il était urgent de construire de nouveaux barrages hydroélectriques et des ports méthaniers pour vendre toute cette énergie aux Américains. Aujourd’hui, les États-Unis nagent dans le gaz de schiste et le Québec ne sait plus quoi faire de son électricité. Prenons le temps de faire les choses comme il faut cette fois-ci.

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7 commentaires
  • Sylvain Archambault - Abonné 11 janvier 2014 01 h 32

    Taux de récupération en mer... 35%

    Merci pour un texte qui remet les pendules à l'heure.

    Vous écrivez que les hydrocarbures de la structure Old Harry pourraient être du pétrole conventionnel et que nous pourrions alors "le siphonner complètement".

    Attention... en milieu marin, le taux de récupération est en moyenne de seulement 35% pour l'ensemble de l'industrie sur la planète (sauf pour la Norvège qui atteint le taux de 50% au prix d'énormes efforts).
    Réf. Rigzone, 29 août 2012.

    De plus, il ne faut jamais employer "gisement" lorsque l'on parle de Old Harry car il n'y a AUCUNE réserve prouvée par forage. Il faut plutôt parler de la structure géologique Old Harry, du site Old Harry, du prospect Old Harry.
    Utiliser "gisement" laisse croire qu'il y existe vraiment un champ pétrolier, alors que c'est loin d'être le cas...
    c'est vendre la peau d'un ours qu'on n'a pas tué, et qu'on ne sait même pas s'il existe!!!

    Sylvain Archambault
    Coalition Saint-Laurent

    • Jean-Yves Arès - Abonné 12 janvier 2014 15 h 00

      Le préjugé est favorable a l’exploitation en mer parce que cette pratique a une longue historique derrière elle et comporte moins de gestions sans réponses.

      L’exploitation terrestre de roche-mère elle est bien plus ressente et est en pleine évolution. Il y a donc plus d’insécurité et plus d’imprévus, et moins de joueur crédible pour faire correctement le travail. Mais sur terre le risque de pollution plus cerné, et donc plus réparable qu’au large des cotes, ou l’on compte beaucoup sur la dispersion comme principale moyen de nettoyage. Pour cette raison j’ai une nette préférence pour le terrestre.

      Par ailleurs les arguments de monsieur Durand on beau être ceux d’un scientifique bien reconnu reste que son évaluation de coût de production, a quelques 300$ le baril, sont a un extrême opposé de ce que rapporte l’institue français spécialisé en énergie, IFP Énergies nouvelles, sur ce qui se fait au Dakota. L’État du Dakota lui évalue le prix de revient de l’extraction de son pétrole à hauteur d’environ 40$ le baril.

      Il faudrait expliquer pourquoi il en coûterait si cher ici, au point d’être inexploitable.

      Page 65 du rapport, mais tout l’étude est fort intéressante a lire pour qui s’intéresse le moindrement au sujet. Entre autre on y apprend que le record de forage horizontal est de 11 kilomètres… Ce qui donne une idée des possibilités d’évolution du domaine.
      http://tinyurl.com/k9p2zxe


      Bien sûr on est loin de l’exploitation, mais l’exploration coûte une petite fortune sans garantir de résultat. Pour le moins il faut donner une règlementation claire à ceux qui font ces recherches pour ne pas ajouter aux imprévus déjà bien nombreux du domaine.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 11 janvier 2014 09 h 26

    À qui profitera le pétrole québécois?

    D'abord, aux pétrolières, bien sûr. Ensuite au Québec, pensez-vous? Rien n'est moins sûr.

    Parce que chaque dollar que le Québec retirera du pétrole, il verra sa péréquation diminuer d'autant. Les revenus totaux du Québec ne changeront donc pas. Toutefois, Ottawa aura plus d'agent à sa disposition pour s'acheter des bateaux de guerre et des F-35.

    Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse ont fait face à ce dilemme quand les pétro-dollars se sont pointés chez-eux. Ils ont donc négocié avec Ottawa un arrangement pour éviter de perdre les revenus de péréquation dont ils avaient l'habiture de recevoir du fédéral.

    Voici ce qu'on en dit sur Wikipédia: "... Or, ces deux provinces ont négocié de telle sorte que les redevances tirées des hydrocarbures ne viennent pas réduire les montants de péréquation qui leur étaient versés. Bien que Terre-Neuve-et-Labrador ne touche plus de péréquation depuis deux ans, elle a obtenu, au fil des ans, une compensation de 4,25 milliards de dollars, alors que la Nouvelle-Écosse a touché 900 millions de dollars en vertu d’une entente semblable."

    Faites le calcul par tête-de-pipe. C’est ahurissant !

    Autre petite combine intéressante, on n'a pas désigné ces transferts sous le nom de "péréquation". On les a plutôt nommé sous le joli vocable de "Ententes avec la Nouvelle-Écosse sur les ressources extracôtières" et "Ententes avec Terre-Neuve-et-Labrador sur les ressources extracôtières". Ainsi, on pouvait continuer à accuser le Québec d'abuser de la péréquation plus que n'importe quelle autre province.

    Avant d'engager quelques dépenses que ce soit dans le pétrole, Québec devrait négocier d'abord une entente similaire avec Ottawa. Faute d'entente, laissons le pétrole dormir là où il est, et passons à autre chose.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 12 janvier 2014 14 h 37

      Mais alors, si la péréquation du Québec est annulée, alors ça devient beaucoup plus important de faire l'indépendance politique et fiscale du Québec, après quoi, le fédéral et les provinces du Reste pourront continuer à faire leurs petits jeux d'Ententes entre eux, sans nous.

  • J-Paul Thivierge - Abonné 11 janvier 2014 15 h 21

    En cas de bris ou d'explosion

    Des simulations ont été faites sur les conditions de 4 saisons , comme ce puit se trouve en profondeur dans golfe où l'eau est très froide et dense , les dégâts seraient beaucoup pire que le très couteux désastre du Deep Water Horizon dans les eaux chaudes du golfe du Mexique, où les fractions légères du pétrole se sont évaporées et dispersées ce qui n'arriverait pas dans le golfe congelé .
    De plus, ce puits est en eau très profonde et les valves de sécurité ont tendances à être moins fiable en profondeur, On devra prévoir plusieurs scénario au cas où la plateforme pétrolière serait endommagée. Comme installer des bouées pour empêcher le tuyau du puits de couler au fond et de flotter à 10 mètres de la surface.
    S'il y a des revenus à faire il faut s'organiser pour que les dégats soient contrôlés, minimes, bien assurés autrement on doit attendre.
    Terre-Neuve a reçu des G$ pour faire Hibernia qui semble opérer efficacement alors quand on fera l'exploitation du Old Harry il faut respecter les meilleures normes sans évitement.

  • Roland Berger - Inscrit 11 janvier 2014 22 h 44

    Des avantages pas du tout évidents

    « Les avantages pour une économie d’exploiter ses propres réserves pétrolières apparaissent tellement évidents à certains commentateurs qu’ils se demandent comment on peut même se poser la question », écrit Monsieur Desrosiers. Bien oui, comme s'il allait de soi que cette exploitation profiterait aux Québécois, alors que l'on sait que les profits iront d'abord dans la poche des exploiteurs, dans les deux sens du terme.

  • France Marcotte - Abonnée 12 janvier 2014 09 h 57

    Le pétrole de ses rêves

    Il coule à flot comme dans les déserts du bout du monde, il nous rend riche à craquer, renfloue les frigos et les cartes de crédit...

    C'est comme la loterie: que ferais-tu si, tout d'un coup que...

    On pourrait aussi, si vous voulez, vivre pendant tous nos loisirs dans un Québec virtuel sur nos petits et grands écrans, gracieuseté de Loto-Québec. Un beau jeu comme ceux dont nos fils rafolent, où ils passent des heures, sans souffrir de la rugueuse réalité.