Cultiver l’ignorance

Des livres au rebut, d’autres partis garnir les tablettes de chercheurs, de consultants et de simples citoyens. Des cartes éparpillées sur les tables et le plancher. Le portrait que dressaient récemment des scientifiques ayant assisté au démantèlement de la bibliothèque de l’Institut des eaux douces, de Pêches et Océans Canada, à Winnipeg, a fait jaser à travers le pays. Et a soulevé une vague d’indignation.

 

Au point où un ancien ministre des Pêches sous Brian Mulroney, le conservateur Tom Siddon, a déclaré, sur les ondes de la CBC, que la fermeture de bibliothèques par le gouvernement avait quelque chose « d’orwellien parce que certains pourraient croire que cela est motivé par la volonté d’éliminer toutes conclusions scientifiques impopulaires et pouvant interférer avec les objectifs économiques du gouvernement ».

 

Chez Pêches et Océans, on est catégorique. Sept bibliothèques sont fermées parce que pratiquement personne ne s’y présente. La presque totalité des demandes de consultation se font en ligne. Il est donc possible de réunir tout le matériel dans les quatre établissements qui resteront et de continuer de servir la clientèle.

 

On affirme avoir déjà digitalisé plus de 30 000 des quelque 660 000 documents inventoriés et on dit poursuivre le processus, en fonction de la demande. Les seuls documents éliminés sont ceux que le ministère avait en double ou qui ne correspondent pas à son mandat, insiste-t-on. Les documents sont d’abord offerts à des organismes de recherche ou des établissements d’enseignement, à d’autres bibliothèques, puis aux chercheurs et fonctionnaires, et ensuite au public. De plus, les collections continueront d’être enrichies, le budget à cet effet ayant été maintenu, assure-t-on.

 

Depuis la diffusion d’images, en juin dernier, d’un conteneur rempli de livres à la sortie de la bibliothèque de l’Institut Maurice-Lamontagne, à Rimouski, le doute s’est toutefois installé. Les chercheurs craignent la perte, non seulement d’une institution précieuse, mais de documents inestimables.

 

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Pêches et Océans n’est pas le seul ministère à éliminer ses rayons. Selon la liste dressée par l’Association des bibliothèques du Canada, la Commission de la fonction publique, le ministère des Transports, celui de la Citoyenneté et de l’immigration, celui des Ressources humaines et du Développement des compétences et celui des Travaux publics et des Services gouvernementaux ont fermé ou fermeront leur bibliothèque. L’Agence canadienne du revenu va regrouper ses neuf bibliothèques en une seule. Parcs Canada fera de même avec ses cinq bibliothèques régionales. Ressources naturelles fermera six de ses 14 bibliothèques. Environnement Canada fait de même. Le budget de Bibliothèque et Archives Canada a été amputé de 10 %, ce qui se traduira par la perte de plus de 200 postes sur trois ans.

 

Cette tendance n’est pas anodine et ne présage rien de bon pour l’élaboration des futures politiques publiques. La spécialisation des bibliothèques avait une raison d’être : assurer une expertise dans les domaines choisis, ce qui permettait de soutenir le travail des scientifiques et des fonctionnaires appelés à formuler des politiques reliées à ces secteurs. S’il est vrai que peu de gens du public se présentaient en personne aux diverses bibliothèques de Pêches et Océans, les fonctionnaires et scientifiques fédéraux s’en servaient, eux, avec régularité.

 

Et la plupart des chercheurs sont persuadés que tout ne peut être digitalisé ou ne peut l’être aisément, surtout lorsqu’on parle de documents centenaires, de rapports d’enquête de milliers de pages ou de cartes anciennes.

 

(La bibliothèque de l’Institut Maurice-Lamontagne était, par ailleurs, la seule bibliothèque francophone du genre au sein de Pêches et Océans et elle desservait des institutions de la région. Sa collection sera maintenant à des centaines de kilomètres de là.)

 

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Les fermetures de bibliothèques scientifiques à Pêches et Océans Canada ont touché un nerf sensible, car elles viennent renforcer le sentiment que ce gouvernement a une dent contre la science, surtout dans le domaine de l’environnement. Et qu’il veut absolument éviter sa trop grande diffusion. N’a-t-il pas tenté de museler ses scientifiques ?

 

Et dans bien des cas, il leur a aussi coupé les vivres. Il a mis la clé dans des stations de recherche environnementale et marine qui exigeaient des budgets dérisoires. Il a réduit la plupart de ses budgets de recherche intra-muros. Pêches et Océans et Environnement Canada ont particulièrement écopé. Du coup, c’est toute la capacité du gouvernement fédéral de surveiller et de protéger l’environnement qui en souffre.

 

La ministre des Pêches, Gail Shea, dit vouloir préserver le savoir scientifique, mais tout en respectant les fonds publics. Dans le cas de fermetures de bibliothèques, cependant, on parle d’épargnes minimes. À Pêches et Océans, par exemple, on les estime à moins de 450 000 $.

 

Pourquoi se départir de ces richesses pour quelques miettes ? Peut-être pour faire l’économie d’un savoir qui dérange. Pour désarmer les fonctionnaires et les chercheurs et entretenir l’ignorance. Après tout, l’ignorance est le premier rouage de la manipulation et de la propagande.

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15 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 11 janvier 2014 05 h 03

    La politique du pire...

    Là, madame Cornellier, vous visez dans le mille! Les conservateurs se sont dits que, puisque le savoir c'est le pouvoir, on va laisser la population dans l'ignorance : d'ailleurs, tout est dit dans la Bible, inutile de transmettre des informations aux béotiens que nous sommes.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 12 janvier 2014 06 h 19

      Chapitre et verset s.v.p. ??

  • Guy Rivest - Abonné 11 janvier 2014 07 h 22

    Merci

    Merci mille fois, Mme Cornellier, d'oser dire les choses telles qu'elles sont, de mettre en lumière ce que préfèrent taire la radio et la télévision publiques canadiennes subordonnées à l'État. Votre apport est précieux.

  • Robert Côté - Inscrit 11 janvier 2014 07 h 26

    Le canada s'appauvri

    Quel spectacle délirant que d'entendre les membres de ce gouvernement à l'idéologie conservatrice ridiculiser sans cesse le savoir en évocant des raisons insignifiantes.
    Il n'y a que l'économie(qui n'a rien d'une science)qui prévaut à leurs yeux.

    Le jour ou l'ouest canadien réalisera que ce gouvernement les mêne en bateau avec ses politiques républicaines du sud il sera trop tard,leur environnement sera pollué de part en part.Souhaitons qu'en 2015 les Ontariens,les Québecois et les gens de l'est du pays donneront un grand coup de balai dans ce gouvernement qui cultive l'ignorance.

  • Sylvain Auclair - Abonné 11 janvier 2014 11 h 05

    Digitaliser?

    Vous voulez donner de la digitaline à des documents?

    À moins que vous vouliez les numériser, non?

    • André Le Belge - Inscrit 11 janvier 2014 12 h 15

      POur une fois, je suis d'accord avec vous.
      De l’anglais digital (qui peut signifier « numérique »), dérivé de digit (« chiffre, nombre »), lui-même dérivé de l’habitude de compter sur ses doigts

  • Denis Miron - Inscrit 11 janvier 2014 11 h 29

    L'enjeu de la prochaine élection sera la démocratie en elle-même

    « La guerre c’est la paix
    La liberté c’est l’esclavage (...la richesse, c'est l'endettement?)
    L’ignorance c’est la force » (...accès à l'information
    George Orwell (1984). En écrivant 1984, Orwell faisait une critique très sévère du totallitarisme
    Ce gouvernement conservateur en place à Ottawa n'a qu'un seul ennemi...et c'est la démocratie. L'électorat devra se poser de sérieuses questions s'il pense remplacer Harper par Trudeau, ouvertement admiratif de la dictature Chinoise. Le risque est grand de changer 4 vingt cinq sous pour une «piasse», car, n'oublions pas que ces 2 partis, conservateurs et libéraux, en perpétuelle alternance à Ottawa depuis le début de la confédération, sont aux service d'un même establishement financier qui les finance, et non pas de la classe moyenne.
    L'enjeu de la prochaine élection sera la démocratie en elle même

    • Marc Lacroix - Abonné 12 janvier 2014 06 h 18

      J'aime bien votre référence à "1984" et c'est exactement ce que je comprends des actes de ce gouvernement qui cherche par tous les moyens à contrôler la population pour la transformer en — ressources humaines sans âme — des robots au service de la sacro-sainte économie qui dévore tout sur son passage. Les conservateurs n'ont pas à s'expliquer, n'ont pas à respecter quoi que ce soit, ils sont du "bon côté"; ça coûte moins cher de faire de la propagande que de gérer un pays pour le bien-être de la population !