Bricoler du sens

Un Cormac McCarthy, deux Julien Gracq, le dernier Nick Flynn, un William S. Messier et un vieux Djian.

 

J’étais entré Au Lieu du Livre, rue Crémazie, avec deux sacs de vieux bouquins auxquels je ne retoucherais pas. J’en suis ressorti avec tous ces romans et assez de fric pour courir chez Pantoute acheter les deuxième et troisième livres de la trilogie d’Eric Plamondon dont je venais d’inhaler le Hongrie-Hollywood Express.

 

Une heure plus tôt, ma fille dépensait l’argent de la carte cadeau reçue à son anniversaire en tomes des histoires de Monsieur Schnock. Et parmi les trucs offerts à ma blonde pour Noël, le seul ayant généré un réel enchantement, c’est La Classe de Madame Valérie de François Blais.

 

Vous l’avez compris, vous ne trouverez pas maisonnée plus concernée par le prix des livres que la nôtre. Vous ne trouverez pas non plus de famille plus moyenne de la classe moyenne.

 

Et pourtant, j’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois pas l’ombre d’une objection valable à une politique sur le prix des livres comme celle que doit présenter le ministre de la Culture à la rentrée parlementaire. À moins, bien sûr, d’être obsédé par le pouvoir d’achat, devenu l’étalon du bonheur ambiant.

 

Il faut dire que je mets rarement les pieds dans les grandes surfaces. J’aime encore mieux acheter moins de trucs que de courir partout pour avoir plus. Et puis dans ma tête, un livre, c’est pas pareil comme un ventilateur ou une paire de souliers de course. Il a quelque chose comme une valeur ajoutée.

 

Même si c’est Paulo Coelho qui l’a écrit ? Ben oui…

 

Mais même lorsqu’il est question de pouvoir d’achat, et qu’on oublie cette idée du livre comme d’un objet qui n’est pas un produit comme les autres, les choses ne sont pas simples. En Grande-Bretagne, où l’on a mis la hache dans ce type de réglementation au milieu des années 1990, le sacro-saint marché n’a pas assuré au consommateur qu’une saine concurrence lui permettrait d’en avoir un peu plus pour son argent. Quand les géants comme Amazon ont eu fini de décimer les libraires en coupant dans les prix pour mieux s’approprier la clientèle, le coût des livres s’est mis à grimper. L’oligopole passait à la caisse.

 

Pour renvoyer leur propre argument à ceux qui, cette semaine, déploraient que la France modifie sa loi du prix unique pour «punir» Amazon et restreindre un peu plus son pouvoir de vendre à rabais: à la fin, c’est le consommateur qui est perdant.

 

Ça dépend juste où tu situes la fin.

 

Évidemment, je doute un peu.

 

Le projet de loi québécois prévoit qu’on impose un plafond de 10 % de réduction pour un livre dans les neuf premiers mois suivant sa parution. Je ne suis pas certain que l’acheteur du dernier Josée DiStasio chez Costco fasse pour autant un détour par Les Paulines, Le port de tête, La librairie de square, la Bouquinerie de Cartier, Laliberté, Vaugeois ou Raffin. La hausse des revenus sur la vente des livres dans les grandes surfaces de pays qui ont adopté ce genre de loi montre bien ses limites.

 

Sauf que je ne vois aucune raison de ne pas au moins essayer. Si, après les 36 mois d’essai proposés par Maka Kotto, rien n’a changé, on avisera. Mais j’aime l’idée de la bibliodiversité. Que le petit libraire est un rouage essentiel dans la transmission de la culture qui mérite d’être défendu.

 

Le genre d’argument que n’entendent pas ceux qui croient que les règles du marché ne devraient souffrir aucune contrainte. Pour eux, un produit est un produit. Comme celui qui m’écrivait mercredi: anyway, la culture est déjà une affaire de BS de luxe…

 

Ils sont fascinants, les gens qui détestent ce qu’ils ne comprennent pas. Comme ceux qui haïssent les artistes, leur reprochant de vouloir leur dire « comment penser » — aux frais du contribuable —-, quand au fond, ce qu’ils craignent parfois à leur propre insu, c’est qu’on parvienne à leur renvoyer l’image de toutes les pensées qui les habitent et qu’ils passent toute leur vie à fuir.

 

Je suis en train de lire, avec un énorme retard, Les Corrections, de Jonathan Franzen. C’est sûrement ce que j’ai lu de plus génial depuis longtemps, entre autres pour la capacité de l’Américain à faire la cartographie psychologique de ses personnages. Comme Chip, dont toute l’existence sera marquée par une impression de futilité. Son unique refuge étant le refus d’à peu près tout ce qu’on lui impose, même pour son bien. Un blocage pour se donner un peu de prise sur toutes les choses qui lui échappent.

 

Quand je vois les libéraux se vautrer dans la partisannerie stérile et François Legault faire capoter le débat du prix du livre en le renvoyant à l’accessibilité à la culture, c’est à Chip que je songe. Et à tous ceux qui croient que le braquage idéologique, c’est comme bricoler quelque chose qui donne un peu de sens au vide.

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