Se retrousser les manches pour le terroir

Le terroir de La Clape au Château de l’Hospitalet, chez Gérard Bertrand.
Photo: Jean Aubry Le terroir de La Clape au Château de l’Hospitalet, chez Gérard Bertrand.

J’aime les vignerons. Vous me direz que c’est bien parti, vu le métier que j’exerce. J’aime les vignerons, je devrais dire « mes » vignerons au même titre, par exemple, que ma compagne aime « ses » chefs, vu le job de critique gastronomique qui constitue son gagne-pain. Car on se prend à les aimer avec le temps, ces poètes de la liane libre ! Les mauvais vignerons ?

 

Bien sûr qu’il y en a, comme dans n’importe quelle activité où l’étincelle de la passion brille par son absence. Autant un vigneron qu’un chef peut être sensible, habile et inspiré, sans techniques particulières, autant il peut aussi brider l’émotion sous une hypersophistication technique qui banalise et pulvérise toute surprise.

 

Je suis aussi sensible au contexte, cette histoire qui lie ce même vigneron à sa terre, à ces ressources minérales qui branchent son vin sous tension au même titre que les gastronomies locales qui le nourrissent en jetant le pont des accords mets et vins les plus naturels qui soient. La truffe piémontaise, par exemple, peut-elle se priver de son barolo ? Le cassoulet, ignorer le cahors ou le madiran ? La paella, bouder son cher rioja, ou la pintade de Bresse, faire la fine bouche devant son volnay chéri ? Un même ADN historique les love l’un à l’autre. C’est aussi ça, l’histoire du vin.

 

Évidemment, je pourrais plus que noircir cette page avec « mes »alchimistes de la treille fermentée qui font beau, qui font bon, qui font authentique. J’en visitais deux, en décembre dernier, au moment où, chez eux, la truffe noire, complice de leurs vins respectifs, parvenait lentement à maturité. Des hommes dont on a l’impression qu’ils se retroussaient déjà les manches avant même l’invention de la chemise, convaincus que c’est en bossant ferme qu’on arrive à quelque chose.

 

C’est toujours ce que je dis, d’ailleurs, au p’tit dernier lorsqu’il part à l’école. C’est aussi ce que me disait mon père. J’aurais dû l’écouter. Au lieu d’être vigneron, je me retrouve chroniqueur ! Enfin. Portraits en deux temps.


Le Languedoc de Gérard Bertrand

 

C’est entre Narbonne et Carcassonne, au Domaine de Villemajou, sur le terroir de Boutenac, que Gérard brigue les ambitions de son père Georges, décédé en 1987. Gérard a 22 ans, la carrure d’un rugbyman (qu’il est d’ailleurs) et l’ambition d’un Samuel Bronfman dans un contexte de prohibition.

 

Les 130 hectares de terroir plantés ici en syrahs et vieux carignans (bien évidemment) seront son école.

 

Il y mettra d’ailleurs tant d’acharnement qu’une parcelle de huit hectares particulièrement chère à son paternel et portant le nom de La Forge se détachera rapidement du lot des cuvées languedociennes actuelles, tant elle révèle non seulement un terroir exceptionnel mais aussi un savoir-faire instinctif de la part du vigneron qui lui conférera rapidement panache, profondeur et authenticité. Un bijou à surveiller lorsqu’il brillera en tablettes chez nous !

 

Gérard Bertrand a du flair, de l’initiative et il sait s’entourer d’une équipe jeune, brillante, dynamique. Surtout, il aime viscéralement son coin de pays et supporte mal d’en banaliser les ressources. C’est un fonceur, un coach, un homme qui aime débattre autant qu’écouter.

 

Chez lui, le bon vin s’apprécie sur quatre niveaux. Celui du plaisir, d’abord, là où le nez et la bouche fusionnent ; celui du goût, ensuite, lieu où la gorge devient littéralement « la gouttière du bonheur » ; celui de l’émotion, enfin, souveraine et jubilatoire ; puis, finalement, celui de l’envolée vers le néocortex, siège contemplatif et rassasié où s’abandonne le cerveau.

 

Les nombreux vins issus de plus de 400 hectares de vignes répartis sur huit propriétés acquises au fil des ans tracent un profil qui va du vin de soif (plaisir), impeccable d’équilibre et de sincérité, au cru révélé (émotion) par son terroir, en passant par une gamme originale, bien fignolée et surtout vendue à prix très sympathique (bonheur).

 

L’expansion hors frontière de la production confirme que notre vigneron est non seulement un homme d’affaires avisé, mais que cette culture locale qui est la sienne intéresse un nombre grandissant de consommateurs. Parce qu’il sait la « nommer » en bouteille. Un homme qui redéfinit d’une certaine manière le Languedoc d’aujourd’hui.

 

À découvrir La Sauvageonne Les Ruffes 2011 (15,75 $ – 914200 – (5)★★1/2), Tautavel 2010 (17,90 $ – 11676145 – (5)★★★ ©) et Grand Terroir 2011 La Clape (19,85 $ –10920732 – (5+) ★★★1/2 ©).


Le Madiran d’Alain Brumont

 

À l’image de Gérard Bertrand, Alain Brumont fait figure de locomotive, mais ça, vous le saviez déjà. Plus que ça, il est un glaneur, un fouineur, un accoucheur de cépages, pour ne pas dire un ressusciteur de terroir. Celui de son Sud-Ouest chéri, son « territoire », comme il aime à l’évoquer, un coin de pays où il germait déjà en 1946. À demi-mot, il me dira que la relation avec son père n’a pas toujours été de tout repos, ce dernier ne lui laissant les rennes de Bouscassé que tardivement, en 1979.

 

Entre-temps, se retrousser les manches aura été aussi naturel pour lui que de boire, manger, respirer ou dormir. Depuis, il met les bouchées doubles. Il y laissera d’ailleurs son premier mariage. Aujourd’hui, à 68 ans, sa compagne Laurence à ses côtés, doublé d’une énergie à faire pâlir le réseau d’Hydro-Québec tout entier (quand ce n’est pas l’élite des crus classés de Bordeaux lors de dégustations à l’aveugle !), le diable d’homme affine son labour avec cette logique paysanne infaillible, faite d’instinct et d’observations. Il « lit » ses terroirs (355 hectares, dont 62 en fermage) avec une acuité qui évoque L’homme qui plantait des arbres imaginé par Frédéric Back.

 

Ambitieux, le Brumont ? Le mot est faible. Gourmand de tout, oui. À Bouscassé s’ajouteront Montus en 1980, berceau qui deviendra rapidement la référence en matière de tannat avec la parcelle de La Tyre exposée plein ouest sur 10 hectares, puis les châteaux Segondine et Laroche Brumont aux fruités habillés avec éclat, profondeur, sans une once de rudesse. Au final, une multitude de cuvées menées à terme par une équipe soudée de 48 personnes, dirigée par Fabrice Dubosc, mais surtout cette dynamique participative développée par Brumont avec une équipe partenaire qui pose les bons gestes aux bons moments. « Chacun de mes gestes doit se retrouver dans le verre, je n’ai pas d’autre ambition. » Ambition, oui, mais dénuée de toute prétention. C’est tout Brumont.

 

À découvrir Les Jardins de Bouscassé 2009 blanc (16,60 $ – 11179392 – (5)★★★), Château Bouscassé 2008 (19,75 $ – 856575 – (5)★★★), Château Laroche-Brumont « Église » 2008 (29,35 $ – 11648734 – (5)★★★1/2 ©) et Château Montus Prestige 2002 (50,25 $ –705475 – (5)★★★★).


Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2014. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.