Le génie de François Gravel

Romancier, François Gravel se lance maintenant dans l’écriture d’albums ou de petites encyclopédies qu’on peut considérer comme des essais jeunesse.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Romancier, François Gravel se lance maintenant dans l’écriture d’albums ou de petites encyclopédies qu’on peut considérer comme des essais jeunesse.

L’écrivain François Gravel doit être tombé dans la marmite de potion magique littéraire quand il était petit. Presque tout ce qu’il touche, en effet, se transforme en or littéraire, aux éditions Québec Amérique.

 

Comme romancier, Gravel signe des oeuvres originales, alliant la tendresse à un humour fin, dans un style d’une envoûtante limpidité. Son roman Vous êtes ici (2007), qui nous plonge dans la faune d’un centre commercial de banlieue, est un véritable charme. Même quand il tâte du roman policier, comme dans son récent Nowhere man (2013), il parvient à demeurer guilleret tout en explorant la face sombre de l’humanité.

 

En tant que romancier pour la jeunesse, Gravel sait se faire délicat et émouvant, comme dans son Guillaume (1995), qui nous fait vivre les tourments d’un jeune bègue, ou se faire captivant et narrativement ingénieux, tel qu’on le voit dans sa brillante série Sauvage (six romans réunis en un volume en 2010), un classique de la littérature jeunesse québécoise.

 

Imaginatif, malin comme un singe et doté d’un esprit d’enfance qui le rend si populaire auprès des jeunes lecteurs, cet ex-professeur d’économie au collégial se lance maintenant dans l’écriture d’albums ou de petites encyclopédies qu’on peut considérer comme des essais jeunesse. Instructifs et ludiques, ces ouvrages admirablement conçus enchanteront autant les jeunes (9 ans et plus) que les adultes, qui y apprendront eux aussi plein de choses fascinantes.


Toutes sortes d’écoles

 

Dans Drôles d’écoles ! (2013), son petit dernier, Gravel parle des écoles d’ici et d’ailleurs, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il nous apprend, notamment, que les écoliers de L’Isle-aux-Grues, près de Québec, vont quotidiennement à l’école en avion, que plusieurs écoles d’Afrique n’ont pas de murs et qu’il existe même des écoles flottantes au Vietnam et au Cambodge. Dans une perspective historique, Gravel explique que l’empereur Charlemagne, qui peinait à lire et à écrire, n’est pas l’inventeur de l’école, même s’il a contribué, en Europe, vers 800, à consolider l’institution scolaire.

 

Les jeunes lecteurs, qui ne pourront qu’être charmés par le ton bon enfant de Gravel, apprendront aussi, dans ces pages, que les institutrices québécoises d’il y a 100 ans étaient soumises à des règlements très contraignants, que les punitions scolaires du temps étaient plus douloureuses que celles d’aujourd’hui et que la coutume de mettre le bonnet d’âne aux cancres n’avait pas pour but que de les humilier. « Au contraire, écrit Gravel, l’âne a toujours été considéré comme un animal intelligent, et en mettant le bonnet d’âne à un enfant, on espérait lui transmettre l’intelligence de cette bête ! »

 

Les enfants qui rechignent à aller à l’école, enfin, seront surpris d’apprendre que ce qu’ils considèrent comme une pénible obligation est énergiquement revendiqué comme un droit par des fillettes juives orthodoxes en Israël et par des fillettes musulmanes au Pakistan. Ils découvriront qu’ici même, au Québec, les femmes n’ont la permission d’étudier le droit que depuis 1941 et de s’inscrire en techniques policières que depuis 1972. Dès le début du livre, Gravel leur fera savoir que, s’ils sont capables de lire son ouvrage, ils sont déjà de meilleurs lecteurs que les 800 000 analphabètes du Québec et, par conséquent, des privilégiés, grâce à l’école. Le message passe, sans moralisme.


Linguistique et étymologie

 

Dans Cocorico ! (2013), l’écrivain propose une amusante introduction à la linguistique. Il suscite la réflexion sur le concept d’arbitraire du signe en montrant que les onomatopées, ces mots censés reproduire des sons naturels, ne sont bizarrement pas identiques d’une langue à l’autre. Au Québec, par exemple, on dit des chiens qu’ils font « wouf wouf », alors que les Français disent plutôt qu’ils font « ouah ouah » et les anglophones, « bark bark ».

 

Suit un feu roulant de considérations linguistiques, souvent pigées dans l’excellent Bouche bée, tout ouïe (Points, 2011), du journaliste polyglotte Alex Taylor. On découvre ainsi que les Russes et les Chinois n’utilisent pas de déterminants (ils disent, par exemple, « je vois chien »), que le chinois courant requiert la maîtrise de 3000 à 5000 signes, que les Américains ont utilisé la langue des Navajos comme code secret pendant la Deuxième Guerre mondiale, qu’il existe plus de 100 000 mots courants en français, que le vocabulaire de Maupassant en compte à peu près 15 000 et que les mots les plus utilisés en français sont les déterminants (le, la, les), les pronoms (je, tu, il), les conjonctions (et, ou, mais), de même que les verbes être, avoir, aller, voir et faire et les noms homme, mari, femme, jour et mer. Gravel raconte aussi, au passage, l’histoire de la tour de Babel et celle de l’invention de l’esperanto.

 

Dans Schlick ! (2012), l’écrivain se livre à une petite leçon d’étymologie. Il rappelle que certains mots sont liés aux inventeurs des choses désignées (la poubelle a été inventée par M. Poubelle, le calepin par M. Calepino et la clémentine par le père Clément Rodier, et non Hozier, comme l’écrit Gravel par erreur), que bien des lettres qui nous semblent inutiles dans certains mots (le g de doigt ou de poing, par exemple) indiquent leur origine latine ou grecque ou le zèle des copistes d’avant l’invention de l’imprimerie, que la fondation de l’Académie française, en 1635, visait à mettre un peu d’ordre là-dedans et que les emprunts aux langues étrangères sont un phénomène quasi universel.

 

Dans Granulite, un délicieux roman pour enfants publié en 1992 et réédité en 2013, Gravel raconte l’histoire d’une grand-mère amoureuse des dictionnaires qui fait découvrir à son petit-fils les plaisirs de la langue et de l’étymologie, avec des mots comme assassin, salaire et sincère. Il y a là un trésor de charme et de finesse.

 

François Gravel, avec tous ces ouvrages qui sont des merveilles de douce pédagogie, réussit le tour de force qui consiste à rendre ses lecteurs, petits ou grands, plus intelligents. Ne privez pas vos enfants de ce plaisir et de ce privilège.

 

 

Tous les ouvrages mentionnés dans cette chronique ont été écrits par François Gravel et publiés aux éditions Québec Amérique.

3 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 13 janvier 2014 07 h 56

    Et en espéranto...

    les chiens font baŭ! baŭ!

  • Danielle Marcotte - Abonnée 13 janvier 2014 13 h 19

    Beau tour d'horizon !

    Merci à Louis Hamelin pour ce beau tour d'horizon. La littérature "jeunesse" (je mets jeunesse entre parenthèses, car il s'agit bien de littérature tout court à mes yeux) a rarement droit à un si bel hommage. Bravo pour l'initiative. Et bonne continuation à l'auteur que je retrouve, au fil de ses parutions, avec un égal bonheur.

    • Louis Cornellier - Abonné 13 janvier 2014 15 h 14

      Précision: il ne s'agit pas d'un texte de Louis Hamelin, mais d'un texte de Louis Cornellier.