Au bal en blanc

Entre un humoriste et un gars d’Hydro habillé pour veiller tard, je ne taponnerais pas longtemps dans le noir.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Entre un humoriste et un gars d’Hydro habillé pour veiller tard, je ne taponnerais pas longtemps dans le noir.

Y a rien comme en manquer pour s’apercevoir qu’on tient ça pour acquis. L’amour, l’eau, l’air, le silence et… l’électricité. Dans mon coin des Cantons, beaucoup de connaissances et de voisins ont passé Noël au ras le poêle à bois et à la chandelle, réalisant que le plus beau cadeau, c’est d’avoir chaud. J’ai exécuté la danse des coyotes gelés lorsque les lumières du sapin de Noël sont réapparues après 27 heures d’absence et une fondue au chocolat en guise de souper devant le foyer. Mon B m’en parle encore. Pendant deux jours, les gars d’Hydro sont devenus nos meilleurs amis. J’allais les voir, prendre le pouls : « Pis ? Ça regarde comment ? » Plus fiables pour les nouvelles que leur centre d’appel où l’on me conseillait un plan B pour la nuit. J’avais déjà mon B !

 

Les cèdres avaient cédé sous le poids de la glace et s’étaient affaissés sur les fils électriques, le saule pleureur de l’étang était brisé en deux, de chagrin. Spectacle de désolation : deux autres cèdres barraient la route dans un paysage de lustres de cristal, les bouleaux en arabesque, ployant sous l’hiver. Un bal en blanc. Plus d’eau ni de téléphone non plus. Le préposé du centre d’appel de Bell était mort de rire en Tunisie ou en Algérie. Aucune mardite idée de ce qui se passait chez nous, mais d’une politesse exquise qu’un 24 °Celcius à l’ombre peut t’inspirer quand ton prochain claque des dents.

 

Le matin de Noël, il y avait toujours 23 000 foyers privés d’électricité en Estrie. Les cinq monteurs de ligne d’Hydro déglaçaient au sol et en hauteur par un froid à ne pas mettre un sans-abri dehors. J’ai préparé un chaudron de chocolat chaud, ramassé un flasque de brandy et des petits biscuits assortis et suis allée leur servir (en pyjama rouge et blanc, comme un lutin) de quoi leur redonner de l’allant.

 

Mon mari, aidant naturel, est venu me prêter main-forte. On ne sait jamais, j’aurais pu partir avec un monteur et le brandy.


C’est ma tournée

 

Avec les pompiers, je ne connais pas grand monde qui remporte la cote de popularité comme eux les lendemains de veille. Ceux-ci venaient du Nouveau-Brunswick, tous des papis à la retraite, anciens monteurs de ligne partis depuis dix jours secourir les Américains puis rentrés par les Cantons-de-l’Est donner un coup de main aux collègues débordés. « Nous autres, on est des storm chasers ! On est là seulement quand ça va mal », m’a dit l’un d’eux avec son accent du cru.

 

Ils avaient dormi de 2 h à 5 h du matin dans un motel du coin, n’avaient que de l’eau dans le camion, même pas de quoi se faire un mauvais café. Et tout est fermé le 25 décembre. « On dort trois heures par nuit, chu tout chaviré », m’a glissé un de ces vaillants anonymes, les joues rouges et les yeux cernés. Je l’aurais embrassé si je n’avais pas été aussi mariée.

 

Dire qu’au village, la veille, ça houspillait contre les gars d’Hydro qui prennent un café en étant payés à temps double. Tu parles, chose ! Un des Acadiens avait le moton en me racontant que sa petite-fille de trois ans lui avait chanté un cantique de Noël au téléphone la veille. Merci, les gars. Et je peux confirmer à vos boss que vous avez unanimement refusé le brandy.

 

Je suis rentrée lire mon livre au chaud en les bénissant. Un hasard, je me farcissais (c’est le mot, un jour de dinde) La force des discrets de Susan Cain, un best-seller américain sur les introvertis, ces gens qu’on n’entend pas, qu’on ne voit pas, qui ne font pas parler d’eux les lendemains de Bye Bye et qui, pourtant, font avancer la société bien plus qu’il n’y paraît. Entre un humoriste et un gars d’Hydro habillé pour veiller tard, je ne taponnerais pas longtemps dans le noir. Il faut dire que ça fait des années que je n’ai pas écouté le Bye Bye. Je ne dois pas avoir le sens de l’humour.


Hortense de son prénom

 

Les premiers de l’an, je pense toujours à ma belle-mère, décédée il y a trois ans. Elle s’appelait Hortense. Dans le palmarès des anonymes, elle remporte la médaille de l’oubli de soi et du dévouement. Hortense était une infirmière vieille fille, vieille école, bleu de méthylène et huile de foie de morue, et même une pochette de camphre au cou pour les cas graves. Sa soeur était décédée de la tuberculose et avait laissé deux enfants adoptés sur les bras de son mari quincaillier. Hortense a marié le beau-frère et pris ses neveux et nièces sous son aile.

 

Dans la foulée, elle a décidé d’en adopter un autre à elle. Un premier janvier, elle s’est présentée à l’orphelinat et en sa qualité d’infirmière a réclamé : « Donnez-moi celui qui ne s’en sortira pas. » C’était en 1958. On n’allait pas lui refuser un marmot qui avait de bonnes chances de mourir. Le décor était blanc dedans et dehors, les infirmières portaient leurs petites coiffes blanches. Un bal en blanc.

 

Hortense est repartie avec un poupon chétif de trois semaines dans les bras. Bonne année, mon gars, tu vas t’en sortir ! Mon mari (tout neuf à l’époque) est tombé sur une battante qui en avait vu d’autres et l’a enfermé avec elle dans une chambre pendant six mois pour le protéger des microbes. Même le père adoptif n’avait pas le droit d’y entrer. Elle a donné à cet enfant une santé de fer, un foyer, des frères et des soeurs, une histoire, des broches comme cadeau de Noël à l’adolescence, une éducation, comme on disait.

 

Hortense, c’est l’infirmière solide et pieuse de l’ancien temps, du temps où l’on élevait les marmots à coups de cuillères de bois sur les mains et lorsqu’elle cassait, on passait à la cuillère de métal. Le temps où tu ne mettais pas la photo de ton nouveau-né sur Facebook, où personne n’applaudissait parce que tu mariais un homme malpris, par devoir plutôt que par amour. « Ça arrivait souvent, des histoires comme celle-là », m’a confirmé mon vieux père Lacroix qui navigue à vue sur le fleuve de sa 99e année.

 

La survie n’est pas née d’hier. Mais on doit certainement une fière chandelle à tous ceux qui se dévouent pour pousser à la roue sans rechercher l’approbation ou l’admiration. Bonne année, et mes respects à tous ces anonymes dont on ne parle pas souvent et qui se contentent de répondre présent à leur job d’humain.


***
 

Lu Chronique de la dérive douce de Dany Laferrière. Ce livre, revisité par l’auteur et republié il y a bientôt deux ans, nous raconte le jeune Haïtien discret de 23 ans et son arrivée à Montréal, ses boulots de misère, ses chambres miteuses, ses copines de fortune. Très intéressante autofiction à lire au moment où Dany devient académicien. Ces 360 fragments de vie sous forme de vers libres nous rappellent que derrière chaque anonyme dort peut-être un nom qui finira dans le dictionnaire. La lettre « L » n’est pas déshonorée.

 

Goûté un potage de rutabaga au gingembre du chef Jamie Oliver : dé-li-cieux. Paraît que le kale est mort avec 2013. C’est pas trop tôt. Parce que le jus de kale pour soigner les bronchites, pas capable. C’est pas un légume, c’est un médicament. Et en plus, il faut le masser. Vive les rutabagas et navets discrets et anonymes en 2014.

 

Aimé le film Inside Llewyn Davis des frères Cohen. Voilà un chanteur folk anonyme (interprété par Oscar Isaac) qu’on hébergerait bien dans son salon avec son chat. Adepte du couch surfing avant l’invention du terme, Llewyn vivote et squatte les divans de ses amis en attendant la gloire au tournant des années 60. À consulter pour mieux comprendre l’esprit et l’origine de ce film inspiré de la réalité.

***

JOBLOG

La discrétion

On sent qu’elle va revenir au goût du jour, la discrétion. D’abord, on peut lire dans l’essai de Susan Cain, La force des discrets, toutes sortes d’études qui montrent que les introvertis et les discrets produisent davantage. Un peu science molle doublée d’anecdotique, le bouquin n’en braque pas moins les projecteurs sur une frange de la société qui n’a pas beaucoup la cote même si elle compte pour 30 % à 50 % des troupes.

Et je vous incite à lire l’entrevue avec le philosophe français Pierre Zaoui sur la discrétion, un mot latin (discretio) qui signifie « séparation, distinction, différence ». Il parle de pathologie de l’époque qui préconise une libération par la parole : « Si vous vendez tout, il ne vous reste rien. La discrétion nous protège de cela. »
Se placer en retrait, à l’heure des réseaux sociaux et de leur drogue insidieuse, deviendra du dernier chic en 2014. Le mystère fascine. Ma prédiction.

À lire ici dans le magazine Psychologies.

cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com : @cherejoblo

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13 commentaires
  • Guy Vanier - Inscrit 10 janvier 2014 07 h 40

    Oups! Un oubli.....

    <Y a rien comme en manquer pour s’apercevoir qu’on tient ça pour acquis. L’amour, l’eau, l’air, le silence et… l’électricité.>
    Vous avez oubliez la liberté, la démocratie et le droit de vivre sa vie sans êtres espionner continuellement comme un criminel.

  • Denise Yergeau - Inscrit 10 janvier 2014 07 h 42

    J'abonde!

    Privés d'électricité l'avant-veille, la veille et une bonne part de la journée de Noël, nous avons mesuré à sa juste valeur le dévouement de ces monteurs de ligne qui se sont mis à notre service, dans conditions particulièrement exigeantes, pour nous rebrancher dans les meilleurs délais. Ils ont été de merveileux Pères Noël! Quelle bonne idée de leur consacrer ce billet, ainsi qu'à tous ceux qui font jaillir de l'ombre, par leur altruisme, des étincelles de lumière!

  • Pierre Labelle - Inscrit 10 janvier 2014 08 h 50

    Un nectar!

    Oui Josée vos chronique sont pour moi un véritable nectar. Bonne année.

  • Jacques Pruneau - Inscrit 10 janvier 2014 09 h 37

    Anonyme.

    Impossible d'expliquer à tous les accros des réseaux qu'on est si bien, tranquille, avec livres et musique, poésie et... électricité!

    Rendre hommage à tous ceux qui se dévouent sans compter et sans recherche de gloire, est tout à votre honneur. Et tellement mérité.

    Votre texte, je me dois de le dire, est très sensible et humaniste.

    Je vous en remercie de tout coeur.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 10 janvier 2014 10 h 01

    Merci!

    J'ai un «vieil» ami artiste sculpteur célèbre et célébré.... mais combien discret et efficace. Ne serait-ce qu'au moment obligé lors de l'inauguration d'une de ses œuvres, vous ne le verrez que très rarement dans l'espace médiatique.
    Cet ami est aussi un collègue de notre syndicat de copropriété où la gestion se fait par attribution de mandats. Il a choisi l'entretien majeur, en interface avec les bris de plomberie, d'électricité, de chauffage et de ventilation.
    Ces jours-ci, à lui les joies du barbottage dans l'eau corrompue d'un autre refoulement des égouts pluviaux surannés incapables de répondre aux abondantes pluies de cette semaine. Champion de la course au plombier compétent, à l'électricien éclairé, au menuisier d'expérience, il pointe présent sans ostentation... dans le respect du devoir accompli.

    • Suzanne Bettez - Abonnée 10 janvier 2014 16 h 28

      Quel beau témoignage. Merci de l'avoir partagé avec nous, tout en respectant son anonymat. Il est parfois suffisant de savoir qu'ils ou qu'elles existent, ces personnes discrètes et pourtant si présentes au monde immédiat qui les entoure.

      Suzanne Bettez
      Abonnée