Fin de partie

Explication de la nuit ramène le lecteur, par à-coups, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, dans un pays non identifié de l’Afrique de l’Ouest où une révolution a été réprimée dans le sang par un régime dictatorial.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pascal Guyot Explication de la nuit ramène le lecteur, par à-coups, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, dans un pays non identifié de l’Afrique de l’Ouest où une révolution a été réprimée dans le sang par un régime dictatorial.

Dans son quatrième roman, Explication de la nuit, l’écrivain québécois d’origine togolaise Edem Awumey met en scène un écrivain québécois d’origine africaine qui revisite sa jeunesse. Une jeunesse éprise de liberté, réprimée dans le sang par un régime dictatorial, après une révolution ratée.

 

Davantage métaphorique que factuel, Explication de la nuit. Grave, tragique, dur, violent, mais porté par une écriture fiévreuse, embrasée. La surenchère poétique n’est pas loin, comme si ce n’était jamais assez, jamais trop, tant il y a à dire, tant est puissante la charge de ce qu’il y a à raconter.

 

L’auteur ne s’interdit rien. Pas même une certaine truculence, notamment lors d’une scène surréaliste dans un bordel, auprès d’une femme ogresse, une « femme-forteresse, Bastille d’un lupanar qui puait la sueur et le détergent bon marché ».

 

Astucieux, Edem Awumey fait s’entrecroiser deux trames, constamment. D’un côté, le présent qui s’achève, la mort imminente, l’urgence de raconter. De l’autre, le passé qui revient, obsédant, chargé de honte, de remords, de culpabilité.

 

D’un côté, un homme dans un train, la nuit. Un écrivain, penché sur son carnet, crayon à la main. Ito Baraka tente de rattraper le passé. Il sait que la mort l’attend dans son petit appartement minable situé dans un sous-sol, à Hull. Il se sait condamné : leucémie. Pourvu qu’il puisse aller au bout de son récit, pourvu que son corps souffrant, déglingué, tienne le coup.

 

De l’autre côté, le récit qu’il est justement en train d’écrire. Au « je ». Qui ne suit pas une trajectoire chronologique. Qui nous ramène, par à-coups, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, dans un pays non identifié de l’Afrique de l’Ouest. « Toute ressemblance entre cette fiction et une quelconque réalité serait bien intéressante… et triste », prend le soin de préciser Edem Awumey au début de son livre.

 

Récit dans le récit, à répétition, Explication de la nuit. Ce qui permet de mesurer ponctuellement le fossé entre le jeune Ito Baraka dans la vingtaine et l’homme malade, alcoolique, suicidaire qu’il est devenu deux décennies plus tard. Ce qui permet de mesurer la profonde cassure en lui.

 

Cassure entre ses idéaux révolutionnaires de jeune universitaire et sa vie solitaire d’écrivain marginal mal en point. Cassure due à l’échec de la révolution, aux répercussions de cette « tragédie tropicale » sur son peuple, sur ses proches, sur ses amis, sur lui-même. Cassure accentuée par le poids de la culpabilité, le remords d’avoir trahi ses amis.


Impossible liberté

 

Ils étaient quatre, trois garçons, une fille. Ils rêvaient de liberté. Ils souhaitaient la fin de cette époque répressive, la fin du parti unique. Mais leurs moyens d’actions étaient détournés. D’abord, comme acte de résistance : monter sur la plage une pièce de Samuel Beckett, Fin de partie. Puis, inspirés par les mots du dramaturge de l’absurde : placarder la ville de tracts.

 

Ça s’est mal terminé. Lors d’une émeute, le jeune Ito Baraka a été arrêté. Puis emprisonné dans un camp. Humiliations répétées, violence, viols. Scènes d’horreur quotidiennes. Menaces directes de torture. Comment ne pas vouloir sauver sa peau ? Comment résister à son tortionnaire sanguinaire qui veut des noms ?

 

Heureusement, au milieu de l’enfer, une rencontre salutaire. Celle d’un vieil instituteur aveugle, Koli Lem, qui a réussi à cacher des livres. Et à qui le jeune Ito fait la lecture en secret. La littérature : leur échappatoire, leur réserve d’humanité parmi la barbarie, leur source de rêve à tous les deux.

 

Nourriture spirituelle

 

C’est habité par toutes ces lectures qu’Ito Baraka se mettra à écrire au sortir du camp : « Ce que j’ai écrit, je le dois à Koli Lem et à nos soirées dans notre cellule, à notre complicité de conspirateurs entre nos quatre murs et à notre frustration quand il n’y avait plus d’huile dans la lampe et que nous n’allions pas pouvoir poursuivre notre lecture d’un Saramago. »

 

Koli Lem, un mentor. Qui voyait en son protégé le futur Yukio Mishima ou García Lorca. Et qui était prêt à tout pour le sauver. Qui en est mort… peut-être. Sans doute. Comment savoir ?

 

L’ombre de Koli Lem l’a poursuivi partout. Elle le poursuit encore aujourd’hui. Le hante aussi le souvenir des anciens camarades qu’il a trahis. Que sont-ils devenus ? Ils ont été brisés, d’une façon ou d’une autre. Par sa faute à lui ?

 

Ils ont été tous trois « privés de corps et de mémoire ». Ils ont été « réduits à des restes humains inutiles, à cet état végétatif où ils n’ont plus que les paupières pour cligner impuissants sur le cours des saisons ». Fin de partie pour eux.

 

Fin de partie pour lui, maintenant, Ito Baraka. Tandis qu’il revient dans son minable appartement dans un sous-sol de Hull, muni d’une bouteille de rhum. Pour achever son récit… et mourir.

 

Mais tout n’est pas si noir. Il reste dans sa vie une femme, Kimi Blue. Autochtone junkie, elle a vécu sa part de tragédie, elle combat ses propres fantômes, mais elle pourrait bien être la lumière au bout du tunnel pour Ito Baraka. Elle pourrait bien être la part de lumière du roman, pour tout dire.

 

Non, tout n’est pas si noir dans Explication de la nuit. Une forme d’espoir persiste, dans un temps suspendu. Même en ce qui concerne les révolutions avortées en Afrique, qui prennent ici un visage humain.


***


Edem Awumey en cinq dates
 

1975: naissance à Lomé, capitale du Togo.

 

2000: une bourse UNESCO-Aschberg lui permet d’être écrivain en résidence à Marnay-sur-Seine, en France.

 

2005: arrivée au Canada.

 

2006: parution chez Gallimard de son premier roman, Port-Mélo, Grand Prix littéraire de l’Afrique noire.

 

2009: son roman Les pieds sales, paru chez Boréal et au Seuil, est sélectionné pour la première liste du Goncourt.

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