De guerre lasse

En Afrique du Nord, il avait survécu à un écrasement d’avion. Au milieu des tôles tordues où ses camarades de mission gisaient morts, il émergea vivant. C’était pendant la guerre, au milieu du sable, de la tristesse et de la peur. Le drapeau rouge hitlérien, avec sa grosse araignée noire gorgée de sang, flottait sur toute l’Europe et une partie de l’Afrique.

 

Gilbert Gilles Boulanger était un ami. Il est mort il y a quelques jours, dans le silence de la nuit glaciale qui conduisait au Nouvel An. Il avait 91 ans.

 

Au début du XXIe siècle, il pilotait toujours son avion, le nez pointé vers le futur. Il multipliait les conférences, les apparitions publiques. Il tenait à me faire goûter le ciel de nos Cantons de l’Est avec son dernier avion, un biplace qu’il avait construit à l’âge de 84 ans.

 

À Sherbrooke, la première fois où nous nous sommes rencontrés, il était vêtu d’un imperméable beige un peu grand d’où sortait une tête de vieil hippocampe. Il riait. J’avais parlé de lui dans le journal parce qu’il venait d’écrire ses mémoires, un livre étonnant publié d’abord à compte d’auteur dans lequel il raconte sa guerre à bord des forteresses volantes qui pilonnèrent les villes allemandes. Il est venu manger à la maison l’été. Je l’avais invité pour les Fêtes de Noël. On se parlait souvent.

 

Gilbert ou Gilles Boulanger ? Il répondait indifféremment à l’un ou l’autre de ces prénoms. Sa mère était morte alors qu’il n’était qu’un bambin. Son père avait dû se débrouiller avec dix enfants. Et dans la grande tribu humaine qui le prit en charge, on l’appela tantôt Gilles, tantôt Gilbert. Il s’y fit. Moi aussi : un coup Gilles, un autre Gilbert.

 

Enfant, il rêvait de piloter un avion, la grande invention du siècle. La guerre, c’était surtout pour lui l’occasion de voler, de voir du pays. Couper la moustache d’Hitler, Gilles n’y pensait pas trop. Du moins au début. Il fit toute cette guerre accroché sous une carlingue, dans une bulle de verre fragile d’où sortaient les canons de grosses mitrailleuses pourtant incapables de tenir tête aux avions de chasse allemands.

 

Mais vers la fin de la guerre, il y avait moins d’opposition dans le ciel. Ce fut bientôt les traversées de nuit de la Manche en formations serrées afin de pilonner les villes allemandes. Les escadrilles semaient leurs bombes au sol selon un quadrillage précis, avec des résultats épouvantables pour les civils. Relisez seulement le récit de la destruction de Salzbourg que fait Thomas Bernhard dans L’origine.

 

Je lui avais dit : « Les bombardiers dans lesquels tu volais ont tué des centaines de milliers de civils. Tu n’y penses jamais ? » En bas, dans le souffle des explosions des bombes au phosphore, le feu avalait l’air, rendait le bitume liquide, portait l’eau à ébullition. Les corps étaient étouffés, grillés ou bouillis. Plus de 650 000 victimes au moins lors de ces bombardements aériens de la fin de la guerre, dont 70 000 enfants. Oh oui, Gilbert y pensait…

 

Le monde n’est pas fait que d’étreintes tendres, de fleurs et de regards amoureux. Il disait : « La barbarie des hommes est due à l’incompétence, la tromperie diplomatique, l’orgueil, l’intolérance, l’ignorance des représentants de toutes les religions, principalement de la chrétienté, car ce fut une guerre fratricide entre chrétiens. »

 

À la radio, devant le micro de Paul Arcand, il avait pesté contre la poursuite de guerres insensées. L’engagement canadien en Afghanistan lui faisait horreur, même s’il avait le plus profond respect pour les soldats qui y étaient engagés. Boulanger savait qu’il n’est peut-être pas une seule personne, si grand soit son idéal humain, que la complexité des circonstances ne puisse réduire un jour aux horreurs des guerres qu’elle condamne pourtant avec conviction.

 

En Normandie, ces dernières années, on l’avait accueilli avec le faste dû à un héros qu’il n’a jamais pensé être. Il s’amusait néanmoins de tant d’attentions. À Courseulles-sur-Mer, on rebaptisa l’école en son honneur.

 

Passant un été en Normandie, j’avais fait un crochet pour voir cette école. Un scooter s’empressa de me guider jusqu’à elle. Tout le monde semblait connaître « le Canadien ». Un mur de l’établissement était flanqué d’énormes lettres blanches formant à la verticale le nom de mon vieil ami.

 

À côté, un babillard affichait le menu de la cafétéria. Les plats des enfants portaient de jolis noms si propres à la cuisine française. Mais une cafétéria reste une cafétéria. Comme la guerre reste la guerre. On a beau recouvrir les choses de beaux noms, elles ne se métamorphosent pas pour autant. À Courseulles-sur-Mer, une quarantaine d’enfants avaient péri lors des attaques aériennes auxquelles mon ami avait participé pour regagner le contrôle de la France. La guerre est toujours une boucherie.

 

Gilles avait eu besoin de beaucoup répéter, ces derniers temps surtout, qu’il avait été invité, à près de 90 ans, à copiloter un CF18, l’avion de chasse de l’armée canadienne. Il racontait souvent ce vol, comme si le fait de répéter lui donnait une sorte d’assurance plus ferme de la réalité qu’il sentait progressivement se retirer de sa vie à mesure que le cancer l’envahissait.

 

Les témoins de la Seconde Guerre mondiale sont devenus rares. Ceux qui restent comptent leurs hivers. Gilles était peut-être le dernier chez nous capable d’en parler d’abondance et si bien. Au moins, mon ami a-t-il écrit, ce qui est une avenue offerte à ceux qui lisent pour atteindre le soleil noir que cache la neige répandue sur nos consciences dès lors qu’il est question de la guerre.

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6 commentaires
  • Alain Vadeboncoeur - Abonné 6 janvier 2014 07 h 35

    "Boulanger savait qu’il n’est peut-être pas une seule personne, si grand soit son idéal humain, que la complexité des circonstances ne puisse réduire un jour aux horreurs des guerres qu’elle condamne pourtant avec conviction."

    Merci pour ce beau texte. La guerre est sûrement atroce (je dis "sûrement" parce que je ne la connais pas) mais la grande erreur de perspective reste de penser qu'elle ne peut être faite que par "les autres" et que "nous" ne pourrions causer de tels gestes. Et surtout, des deux côtés de n'importe quel front. C'est difficile à admettre, mais c'est la réalité humaine.

    • Gilles Théberge - Abonné 6 janvier 2014 12 h 37

      Il parait qu'Antoine de Saint Exupéri aurait dit ou écrit «La guerre n'est pas une aventure. C'est une maladie comme le typhus».

      Ce que j'aime dans le témoignage de monsieur boulanger, c'est le fait qu'il nomme bien les causes de la guerre : « La barbarie des hommes est due à l’incompétence, la tromperie diplomatique, l’orgueil, l’intolérance, l’ignorance des représentants de toutes les religions, principalement de la chrétienté, car ce fut une guerre fratricide entre chrétiens.».

      L'incompétence, la tromperie, l'orgueil, l'intolérance, l'ignorance. Il me semble que l'on doive se le répéter...

      Accessoirement, quel beau texte de monsieur Nadeau que j'apprécie de plus en plus...

  • Jacques Morissette - Abonné 6 janvier 2014 08 h 54

    Acteur ou promoteur, idéalement, il s'agirait de faire de notre mieux pour avancer.

    Adolescent, j'ai beaucoup lu sur cette guerre. C'était une guerre juste pour nous défendre contre l'envahisseur. De nos jours, les guerres se résument souvent à des conquêtes économiques, surtout pour le pétrole. Des guerres de riches qui veulent le rester. Ce qui m'invite à dire ceci: « Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent ». (Sartre)

    Hier soir, j'ai écouté un bon documentaire L'éveil vert, sur l'environnement. On dit que l'être humain vit de plus en plus vieux, comme l'ami du journaliste qui a vécu jusqu'à un âge respectable. Dans le documentaire en question, partant du fait que l'être humain occidental vit plus vieux, on ajoutait qu'il pourrait à présent faire du recul, face à sa vie.

    On peut bien vieillir, que l'on soit riche ou pas, ce n'est pas tout le monde qui est assez équilibré pour faire ce recul face à sa vie. Si certains le faisaient, ça pourrait peut-être permettre de vraiment faire avancer la société dans le bon sens. Comme ça se passe, rare sont ceux qui arrivent à revisiter leur vie, à tenter de s'ajuster en conséquence, si les circonstances le permettent. Est-ce pourquoi nous tournons en rond?

  • Gérald Grandmont - Abonné 6 janvier 2014 10 h 39

    Merci de ce beau témoignage

    La guerre est toujours une horreur, même lorsqu'on doit se défendre devant des envahisseurs. C'est donc loin en amont qu'on doit trouver le moyen de la prévenir, bien avant que les vendeurs d'armes, i.e. des pays et le complexe militaro-industriel, se soient concertés pour " développer des marchés".

    On aura beau écrire sur la guerre, j"en ai lu des milliers de pages au fil des ans, car une bonne partie de l'histoire de l'humanité s'y trouve, cela commence à l'école, apprendre la vraie démocratie, pas celle des politiciens de marché, le respect de la vie humaine, la dignité de la personne. Soyons optimistes en ce début d'année, mais vigilants également.

    Gérald Grandmont

  • Michel Fontaine - Abonné 6 janvier 2014 16 h 29

    Un beau téoignage

    Merci, Monsieur Nadeau, pour ce très beau texte qui, pour moi, est à la fois un touchant témoignage à l'égard de votre ami Gilbert Gilles Boulanger et un portrait réaliste du danger de barbarie et d'horreur qui guettent en tout temps l'humanité.

  • Jean-Marc Lord - Inscrit 7 janvier 2014 10 h 57

    réquisitoire touchant contre la guerre

    je recommanderai a tous et aussi a l'auteur de cet article une autre livre écrit a compte d'auteur ' Gustave Gaboriaud médecin-auxilliaire durant la Grande Guerrre'

    écrit par François et Marie-Odile Lépine ( 2008)