Sale temps pour les idées

Difficile de savoir pourquoi, comment et par qui, mais le jugement sévère posé sur le présent a été lancé, comme ça, dans les derniers jours de 2013. C’était autour d’une table. Quelqu’un a dit : « Finalement, en 2013, on a encore assisté à la victoire du vide et de la superficialité sur les idées et la profondeur, non ? » Un autre a dit, en restant finalement sur la surface des choses : « On rêve d’un renversement de tendance pour l’année qui s’en vient. » Rêver, c’est bien. Ça permet parfois de se soustraire de la douleur d’une réalité.

 

La communication par le vide : l’année qui se trouve désormais derrière nous en a donné plusieurs jolis — ou tristes — exemples, et pas seulement dans les micromessages lâchés plusieurs fois par jour par le maire de Montréal, Denis Coderre, sur le réseau Twitter. Le 23 décembre, il a écrit : « Bonne fête Dan. Je te souhaite une bonne journée ! » Il s’adressait en public à un chanteur populaire. On appelle ça la « peopolisation » de la politique.

 

Allez savoir pourquoi, le nom du premier magistrat a souvent été mentionné autour de la table, comme pour donner de la chair à cette idée de vide dans le débat public, dont il semble être devenu un porte-étendard évident. Dans la course à la mairie de l’automne dernier, il n’a pas été un des candidats ayant le plus émis d’idées sur la ville, son avenir ou son potentiel, sans doute trop pris à partager ses commentaires sur Galchenyuk, Eller ou Gallagher, des patineurs millionnaires. Mais c’est malgré tout lui qui a gagné.

 

Sur Twitter, depuis, il aime s’exhiber aux côtés d’artistes à la mode, inviter les citoyens à lui faire part personnellement de leurs problèmes de déneigement ou commenter les activités sportives du calendrier régulier du Canadien de Montréal. Et du coup, cela lui laisse moins de temps et d’espace pour parler de transport collectif, d’accès aux berges, d’architecture ou de sa philosophie du développement de la ville dans une logique de concurrence urbaine continentale et mondialisée.

 

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Sur la table, quelqu’un a posé un : « Mais, sur la scène municipale, ce genre de débat n’est pas payant », politiquement, s’entend. Il avait même une preuve : celle de l’ascension fulgurante de Mélanie Joly, dont le carburant a été surtout l’image d’une jeune fille ambitieuse au plan de match pas totalement défini. Elle est arrivée deuxième, loin devant Marcel Côté et Richard Bergeron, qui eux, pourtant, ont passé leur temps à parler de projets. Mais sans doute, pas assez dans des formules à saveur sportive et populiste.

 

Au même moment, en septembre, à l’autre bout du monde, à Rostov-sur-le-Don, dans le sud-ouest de la Russie, deux jeunes Russes, eux, se sont battus devant un commerce de bière. La dispute a pris forme au cours d’un échange sur l’oeuvre et les mérites du philosophe Emmanuel Kant. Il y a même eu un blessé. À la tête. À cause de Kant. Mais bien sûr, l’anecdote, rapportée par l’Agence France-Presse, n’a pas de lien avec la vie municipale montréalaise.

 

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« C’est peut-être parce qu’on est trop dans l’émotion et pas assez dans la raison », a dit quelqu’un autour de la table pour recentrer le débat sur le vide perceptible dans l’espace public en déposant cette fois cette image : celle d’une jeune fille versant des larmes sincères devant une publicité de 30 secondes très « human », comme on dit, produite en ligne par une compagnie de téléphone. Elle avait fait la même chose, paraît-il, quelques jours plus tôt devant une publicité d’une compagnie aérienne imaginée pour l’époque de Noël, laissant son entourage forcément face à une certaine perplexité.

 

Le contraire aurait été étonnant. Il est en effet troublant de constater qu’à l’ère de la communication commerciale virale — celle qui carbure au spectaculaire et à l’émotion pour mieux faire circuler ses messages publicitaires dans les réseaux sociaux —, la production et la diffusion d’émotions se retrouvent désormais entre les mains d’un pourvoyeur de services téléphoniques sans fil et d’une compagnie aérienne, et plus seulement dans celles des cinéastes, de romanciers, d’artistes visuels, de dramaturges et de poètes. Et du coup, se faire tirer les larmes par un vendeur de cellulaires — dont l’intention est bien sûr de nous vendre un abonnement, ou de donner une image humaine à sa compagnie — peut effectivement être déconcertant.

 

Les affaires sont les affaires, paraît-il, et la surface des choses, l’image forte et la formule facile sont finalement très efficaces pour vendre. Vendre : une activité qui est malheureusement là pour rester, tout comme les travers qui viennent avec…

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12 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 6 janvier 2014 07 h 57

    En preuve...

    Radio-Canada retire de l'antenne l'émission animée par Anne Marie Dussault, le vendredi à 21h, faute de téléspectateurs. C'était l'une des rares émissions où l'animatrice avait le temps de nous présenter ses sujets.
    Ce qui fonctionne, ce sont les télé réalités et les émissions où l'on chante et danse en faisant beaucoup de bruits, sans démontrer plus de talents que celui d'amateurs.

  • Yves Laframboise - Abonné 6 janvier 2014 08 h 04

    RÉFLEXION SI PERTINENTE !

    J'endosse avec enthousiasme vos observations et votre réflexion sur le vide qui nous entoure. Et que dire du narcissisme, matière en expansion dans tous les réseaux de communication, particulièrement sociaux, qui remplit ce vide ? Un corollaire du culte de l'individualisme que nous connaissons aujourd'hui ? Votre texte pourrait constituer le dernier chapitre mis à jour de l'essai du philosophe français Gilles Lipovetsky: L'Ère du vide.
    Merci pour ce moment de lucidité !

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 6 janvier 2014 08 h 18

    Se sentir moins seule....et déconcertée!

    Merci M. D'Église pour cet article si bien .."tourné" ! Je commençais à désespérer
    dans mon coin...seule? peut-être pas? ...Mais plus maintenent!

  • Jean Guy Pelletier - Inscrit 6 janvier 2014 09 h 51

    L'ère du vide et de la haine.

    Ca me rappelle ce livre, L'ère du vide de Gilles Lipovetsky publié chez gallimard en 1983, je viens de le sortir de la biblio où il dormait depuis.., je vais le relire, et puis fête des Rois oblige, fermer cette période des Fêtes où parallèlement à la visite chérie de ma fille et la dinde de Natalie à la manière de Ricardo qui, soit dit en passant était divine, j'ai du recevoir et écouter le délire haineux de deux «amis», non pas à mon encrontre, heureusement, mais envers tout le reste. Vide dans la tête du pays et haine rampante dans la populace, tout ça commence vraiment à m'énerver.

  • Eric Lessard - Abonné 6 janvier 2014 10 h 24

    Élection de Denis Coderre

    L'élection de Denis Coderre à Montréal est très simple à comprendre. Il est un francophone fédéraliste libéral qui a monté les échelons du parti libéral du Canada.

    Dans un contexte où le multiculturalisme est une réalité forte à Montréal, que la réalité anglophone et libérale est incontournable à Montréal et où il y a un gouvernement péquiste à Québec qui a un projet de charte des valeurs...

    Cela dit, je crois qu'il est important de ne pas prendre trop au sérieux certaines choses. Il y a des pays où l'on se tue pour des questions d'identités...

    Nous savons tous qu'il y a des problèmes de corruption à Montréal, mais l'attachement au Canada, aux valeurs libérales et aux droits de la personne y est aussi très important.

    On peut regretter qu'un candidat «plus sérieux» n'ait pas été élu, mais la réalité est que les gens ont tout de même voté pour certaines valeurs.

    • Yvon Giasson - Abonné 6 janvier 2014 10 h 35

      Des valeurs marquées au coin de la légèreté de l'être...

    • Robert Morin - Inscrit 6 janvier 2014 13 h 09

      Démonstration que beaucoup de «Montréalais-Montrealers» préfèrent n'importe qui, pourvu d'abord que cette personne ait la feuille d'érable canadienne écarlate étampée dans le front. Misère.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 janvier 2014 14 h 15

      "L'insupportable légèreté de l'être".