Le spectre de la der des ders

Nous vivons à une époque de grands changements qui n’est pas sans s’accompagner aussi de grands bouleversements et de grandes incertitudes. Pas étonnant, dans ce contexte, qu’on soit tenté de faire toutes sortes de parallèles avec d’autres grands événements du passé, y compris les plus dramatiques, comme celui dont ce sera le 100e anniversaire cette année.

 

Il y a des vogues, chez les experts en économie, comme chez les adolescents. L’une d’elles, ces dernières semaines, est de voir toutes sortes de « parallèles inquiétants » entre le contexte mondial actuel et celui qui prévalait juste avant que n’éclate la Première Guerre mondiale.

 

Ce rapprochement ne manque évidemment pas de produire son effet quand on se souvient de l’ampleur et des conséquences terribles de cette guerre qui devait être « la der des ders ». L’idée de cette comparaison — que d’aucuns trouveront, sans doute, pour le moins exagérée — n’est sans doute pas étrangère au fait que cette année marquera le centième anniversaire de son déclenchement.

 

Comme en 14

 

On ne peut nier les nombreuses ressemblances entre les deux époques, disent malgré tout nos experts. À commencer par cette tension grandissante entre les puissances émergentes, notamment chinoises, et la puissance mondiale dominante, mais déclinante, des États-Unis, qui ne serait pas sans rappeler le rapport qui prévalait entre l’Allemagne et les grands empires coloniaux français et britannique au début de l’autre siècle. Qui dit, demandent-ils, que le genre d’accrochages qu’ont récemment eus les puissances occidentales avec la Russie, autour de la question de l’appartenance de l’Ukraine à l’Europe, mais surtout avec Pékin, en mer de Chine, ne tournera pas un jour, même accidentellement, à un affrontement armé, comme avait rapidement dégénéré la situation après l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand en 1914 ?

 

Mais il n’y a pas que cela, poursuivent nos experts. La guerre de 14-18 avait aussi été précédée par une extraordinaire explosion du commerce international, comme une sorte de mondialisation avant le nom. En pleine effervescence, le système financier international s’était révélé dans toute sa fragilité quelques années auparavant, après qu’une crise financière majeure eut éclaté aux États-Unis et se soit étendue aux autres pays en 2007… euh, pardon, en 1907. Pendant que de plus en plus de pays se laissaient aller à un nationalisme étroit à l’international, ils étaient confrontés, à l’intérieur de leurs frontières, à une montée de la contestation populaire dénonçant, notamment, les abus d’un capitalisme débridé.

 

Le pire, disait le mois dernier The Economist, était l’inconscience des pouvoirs publics devant la menace qui fondait sur eux. Engourdis par les promesses de la mondialisation et de nouvelles technologies, comme le téléphone, le bateau à vapeur et le train, qui rapprochaient les peuples, on n’a pas vu que le monde s’apprêtait à se déchirer.

 

On se calme

 

Après nous avoir presque convaincus de nous acheter un masque à gaz et de creuser un abri dans le jardin, nos experts s’empressent d’ajouter qu’il existe aussi d’importantes différences entre notre monde et celui de 1914. On pourrait commencer par le fait que, depuis l’invention de l’arme atomique, la perspective d’une guerre totale n’a plus la même signification.

 

En ce qui concerne la mondialisation économique, il est vrai qu’elle n’est pas une loi de la nature et qu’elle peut toujours être défaite, mais il est vrai aussi qu’elle dépasse le commerce comme on le concevait il y a 100 ans tellement les chaînes de valeurs sont étroitement liées. Quant à la montée d’une grogne populaire contre le fonctionnement de l’économie de marché, elle est indéniable, là aussi, mais n’a, une fois de plus, aucune commune mesure avec le temps où il n’y avait pas de filet social, ni de véritable droit d’association.

 

L’une des différences les plus importantes entre les deux époques est qu’on a vécu les horreurs de la Grande Guerre (comme bien d’autres catastrophes ensuite) et qu’on a pu en tirer des leçons. Cela s’est notamment vu à la réaction complètement différente des pouvoirs publics après la crise de 29 et celle que nous venons de traverser.

  

Interconnectés

 

Mais la plus grande interconnexion entre les sociétés constitue aussi une part d’inconnu et de risque supplémentaire.

 

Personne n’avait prévu, en 1914, quelle sorte de machine infernale allait se mettre en place avec l’engrenage des nationalismes, du jeu des alliances diplomatiques, de la production de masse, de la révolution des transports.

 

Les cas d’enchaînement d’événements inattendus ne peuvent que se faire de plus en plus fréquents dans un monde où jusqu’aux appareils électroménagers seront bientôt tous branchés au Web, où une catastrophe naturelle en Asie peut interrompre l’approvisionnement en pièces d’une usine en Europe, où une maladie infectieuse peut franchir des milliers de kilomètres en quelques heures seulement, et où la découverte et l’exploitation d’une nouvelle ressource d’énergie aux États-Unis pourraient, éventuellement, accélérer des changements politiques au Moyen-Orient.

 

Raison de plus pour s’y conduire de façon responsable et prudente, et éviter, autant que possible, d’y jouer les gros bras.

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